28 octobre 2021

Interview l Pascal WERNER, directeur de l'investissement au SGPI et à ce titre, responsable des fonds d'investissements

Pascal WERNER, directeur de l'investissement, en charge des fonds propres au Secrétariat général pour l'investissement, s'exprime sur la mobilisation des fonds propres et la logique de telles interventions dans le cadre du Programme d'investissements d'avenir (PIA).

Bonjour Pascal. Vous êtes responsable de la mobilisation des fonds propres des différents Programme d’investissements d’avenir depuis leur lancement en 2010. En quelques mots, comment expliquer ce qu’a voulu faire l’Etat en rompant avec sa logique subventionnelle historique et en décidant de flécher des fonds pour entrer au capital d’entreprises innovantes ?

L’intégralité du dispositif du Programme d’investissements d’avenir (PIA) était destinée à redonner du souffle à la croissance française. Les auteurs du rapport Juppé/Rocard ont mis en avant que parmi les moyens pour y parvenir il fallait rompre avec la sempiternelle subvention ou avance remboursable et considérer que les bénéficiaires de soutiens de l’Etat dans le cadre de ce plan d’investissement inédit devaient, à un moment ou à un autre, apporter leur contribution à sa réussite. Il y a plusieurs moyens de mesurer la réussite de ce plan y compris sur le volet des fonds propres. Le premier étant de s’assurer qu’on a l’impact que l’on souhaitait avoir, c’est-à-dire combler des défaillances de marché pour l’essentiel des actions en fonds propres mais aussi permettre à l’Etat de réaliser des opérations rentables à travers ses soutiens en fonds propres ou quasi fonds propres qui ont été présents dans les PIA 1, 2, 3 et 4.

En matière de fonds propres, le PIA avait, et a toujours, deux objectifs. Le premier c’est d’avoir de l’impact et donc il faut une doctrine d’investissement bien élaborée qui correspond à ce que l’Etat veut faire. Le deuxième c’est de générer des retours sur investissement. Les retours financiers, en plus d’être positifs pour le budget de l’Etat, sont la preuve que nous gérons bien l’argent du contribuable.

Pourquoi l’investissement en fonds propres apparaît pertinent quand on veut accompagner l’innovation ?

Pour plusieurs raisons. À l’époque, il y a 10 ans, la capacité des startups françaises à lever des fonds et donc à trouver des investisseurs friands de prendre du risque early stage dans les startups françaises était relativement rare. Par conséquent, prévoir une partie du plan d’investissements sous la forme de fonds propres permettait de générer du levier et de convaincre les investisseurs privés, à travers l’intervention en fonds propres de la sphère publique, qu’il y avait matière à faire de bons investissements, y compris très tôt, dans les entreprises concernées. C’est donc surtout pour l’effet de levier que ça avait du sens d’intervenir sous cette forme. Lorsqu’on intervient en subvention, on ne crée strictement aucun effet de levier puisque seule la sphère publique intervient de façon subventionnelle. À l’inverse, dans un tour de financement d’une entreprise, la présence d’un intervenant public peut rassurer les intervenants privés et les décider à se mobiliser.

Les investissements d’avenir ont permis l’émergence de 17 fonds ou fonds de fonds en 10 ans. Pourquoi avons-nous besoin d’autant de véhicules d’investissement ? Quelles sont leurs spécificités ?

Il y avait nécessité d’intervenir sur plusieurs classes d’actifs allant de l’amorçage (« seed ») jusqu’au capital croissance (« growth »). Donc à partir du moment où on intervient sur plusieurs classes d’actifs, il est évidemment pertinent d’avoir plusieurs types de véhicules. Deuxièmement, il faut rappeler que nous sommes intervenus sous deux formes. D’une part sous une forme « fonds de fonds » qui avait le mérite à la fois de soutenir les entreprises bénéficiaires des fonds que nous avions financés mais également de soutenir l’industrie du capital-investissement en France qui est probablement une des plus solides d’Europe continentale aujourd’hui. En bref, à partir du moment où nous intervenons en fonds directs, mais aussi en fonds de fonds sur des thématiques variées qui peuvent aller du numérique à la santé ou/et aux technologies propres, il est assez logique d’avoir plusieurs types de véhicules.

Par ailleurs, nous avons même exploré ces dernières années des types de fonds qui n’ont pas d’équivalents dans le privé et qui par conséquent nécessitaient d’être créés spécifiquement dans le cadre du PIA. C’est par exemple le cas du fonds « Société de projets industriels » (SPI) qui n’est dédié qu’à des entreprises ayant un projet industriel.

Quel est le bilan après dix années d’investissements en fonds propres ? Quelles réussites pour quels échecs ?  L’offre d’investissements en fonds propres de l’Etat vous semble-t-elle suffisante ?

L’offre d’investissement de la sphère publique ne se cantonne pas au PIA et à l’Etat. Il y a dans l’écosystème deux acteurs publics qui font aussi de l’investissement : la Caisse des Dépôts d’une part et Bpifrance sur son bilan. Nous ne sommes pas le seul acteur public de l’investissement en fonds propres dans les entreprises. Il est à noter par ailleurs que tous nos fonds sont aujourd’hui gérés par Bpifrance.

C’est sans doute un peu tôt pour dresser un bilan complet aujourd’hui. Se dessine quand même un certain nombre de satisfactions. Nous avons été un élément indispensable pour sauver la classe d’actifs de l’amorçage lorsque le Fonds national d’Amorçage (FNA) a été créé en 2011. Sans cette création-là, nous aurions perdu le bénéfice d’avoir des équipes de qualité en France. Elles n’auraient pas trouvé à se financer. Le FNA (et son successeur) est intervenu dans près de 80% des fonds d’amorçage qui se sont levés en France. Ce fonds est un grand succès avec un effet de levier calculé au niveau des entreprises elles-mêmes qui est assez substantiel puisqu’il est de l’ordre de 8 fois la mise de l’Etat dans le FNA. L’amorçage en France est financé, ce n’est plus la « vallée de la mort » d’il y a dix ans.  

Le deuxième fonds de fonds qui est une grande satisfaction c’est celui qui a été créé pour permettre aux fonds de venture français de grossir et de concurrencer leurs homologues anglo-saxons : Multicap-croissance (MC2) puis MC3, et bientôt MC4. Au total, sur ces trois fonds, plus d’un 1,8 milliards d’euros ont été investis ou sont à investir puisque le troisième fonds n’est pas encore en place. C’est donc également un immense succès. Ce sont des fonds qui ont été investis rapidement. C’est-à-dire moins de 4 ans pour les deux premiers fonds de fonds. Leur période d’investissement étant de 4 ans, nous n’avons pas eu besoin de la proroger. C’est un signe que le marché avait un gros besoin. Ces fonds là s’inscrivent totalement dans la logique de l’initiative Tibi sur le non-côté. On peut dire que de ce point de vue-là, le PIA avait été un véritable pionner puisque nous nous étions penchés sur le sujet dès 2013/2014.

Sur les fonds directs, nous avons su financer les thématiques qui étaient insuffisamment liquides en leur temps comme le numérique qui est aujourd’hui très largement financé par de l’argent privé. Nous avons financé les technologies propres à travers un premier fonds qui va bientôt avoir son successeur, le fonds Ecotech.

Il y a évidemment eu des échecs, c’est inévitable. Certains fonds n’ont pas trouvé leur marché. Nous avions par exemple imaginé un fonds qui finance les PME pour leur croissance externe à l’étranger et ce fonds n’a pas trouvé son marché. Nous avons donc décidé de l’arrêter et de le redéployer. C’est d’ailleurs un élément d’ADN du PIA. Quand une action ne marche pas, nous faisons en sorte de pouvoir la redéployer sur une action qui marche. Nous faisons ça depuis 10 ans et nous continuerons à le faire.

L’activité d’investissements directs ou indirects du PIA a permis de financer beaucoup de belles startups membres de la FrenchTech comme MIRAKL et Ornikar. Je pense également à McPhy, aujourd’hui cotée en bourse et qui intervient dans le domaine des électrolyseurs d’hydrogène. Une bonne vingtaine de pépites du NEXT40 ont été accompagnées par les investissements d’avenir.

Un conseil à donner à une entreprise qui envisage d’ouvrir son capital dans les prochains mois ?

C’est très difficile de répondre à cette question. Tout dépend de quel type de série on parle (A, B, C, etc.). Ce que nous pouvons dire dans tous les cas c’est que la France dispose d’un vrai tissu de capital investissement. Il peut répondre à de nombreux besoins en levée de fonds. Par exemple, lorsque ces levées ont une vocation très industrielle (construction d’usines, etc.), le PIA dispose d’un fonds dédié, le fonds SPI (Société de projets industriels). Comme je le disais un peu plus tôt, Bpifrance gère les fonds d’investissements ou fonds de fonds du PIA pour le compte de l’Etat. Il faut donc que les entrepreneurs désireux d’ouvrir leur capital se rapproche des équipes de Bpifrance. Dans tous les cas, le véhicule d’investissement concerné sera différent en fonction de ce que recherche l’entreprise aussi bien en termes de volume d’argent à lever que de liquidités recherchées ou de thématiques de l’entreprise. Par ailleurs, et c’est également important de le garder à l’esprit, quand on fait une levée de fonds il faut toujours penser au tour suivant. La nature de ce que vous allez chercher comme financement pour un tour X dépendra de comment vous envisagez votre tour Y. C’est une réflexion qu’il faut avoir dès le début. Le choix des souscripteurs, et donc de vos actionnaires, pèsent sur votre levée suivante, en termes de capacité, de localisation géographique, etc. Tout cela est essentiel.