Olivier Noblecourt, délégué interministériel à la préventionet à la lutte contre la pauvreté
27 juin 2018 - Actualité

Stratégie de lutte contre la pauvreté : "Plus on intervient tôt, plus on est efficace sur le destin des personnes"

Nommé délégué interministériel à la prévention et à la lutte contre la pauvreté en 2017, Olivier Noblecourt a travaillé avec l’ensemble des acteurs à l’élaboration d’une stratégie nationale. Il nous en présente les grandes lignes.
 

Quel est aujourd’hui le visage de la pauvreté en France ?

La pauvreté a changé, elle touche aujourd’hui plus durement les enfants et les jeunes : 1 enfant sur 5 est en situation de pauvreté et la moitié du public de l’aide alimentaire a moins de 25 ans. Les enfants pauvres qui grandissent en France ont un risque beaucoup plus élevé de devenir les adultes pauvres de demain que dans d’autres pays.

Force est de constater que notre modèle social ne parvient plus aujourd’hui à prévenir et à accompagner correctement les personnes en situation de pauvreté. Il est plus inégal, plus déterministe qu’il y a 30 ans.

Pourquoi faut-il repenser notre modèle social ?

Répondre à cette question implique de savoir concrètement ce que l’on attend de notre modèle social.

En période de crise, notre modèle social est très adapté. C’est de loin le meilleur, c’est le plus re-distributif. Il est très centré sur les ressources monétaires. En 2008, il a fait ses preuves en amortissant l’impact de la crise sociale et économique. En revanche, il n’est pas performant pour accompagner les personnes vers la sortie des dispositifs.

Nous avons désinvesti l’accompagnement des personnes, à savoir : les dépenses ont baissé de 40% alors que les dépenses d’allocations ont augmenté de 80%.

Notre système est devenu absurde : la prestation monétaire est le seul levier au détriment d’un accompagnement adapté au profil de chaque individu. En période de reprise économique, il faut à la fois soutenir la croissance pour que nos entreprises trouvent les compétences dont elles ont besoin et accompagner les personnes les plus exclues du marché du travail.

Quels sont les leviers sur lesquels s’appuie la réforme du modèle social souhaitée par le Président de la République ?

La prévention de la pauvreté et l’accompagnement dans l’emploi sont les deux lignes de force de ce que le Président de la République nomme "le modèle social de l’émancipation".

L’objectif est d’intervenir le plus tôt possible, pour être le plus efficace. Le premier angle d’attaque est donc la petite enfance pour lutter contre les inégalités dès le plus jeune âge. La problématique des jeunes et plus particulièrement des 60 à 80 000 neet (acronyme anglais qui signifie "not in employment, education or training" en français "sans emploi, ne suivant ni études ni formation") est également préoccupante.

Tout ce qui participe à l’accompagnement socio-éducatif des enfants et des jeunes est au cœur de la stratégie pour combattre le déterminisme social. Petits déjeuners offerts à l'école, développement des modes d'accueil pour les plus petits, notamment dans les territoires défavorisés... sont autant de propositions remises au Gouvernement en mars dernier par les groupes de travail de la délégation.

Par ailleurs, le plan d’investissement dans les compétences de Muriel Pénicaud pourrait être complété par une obligation de formation des jeunes jusqu’à 18 ans. Cette proposition sera arbitrée par le Président de la République.

L’enjeu est d’investir dans les compétences des personnes pour qu’elles soient autonomes et gardent la maîtrise de leurs destins et, cela à tous les âges de la vie. Toutefois, l’accompagnement des personnes doit être global et doit rompre avec le syndrome français qui consiste à mettre les individus dans des cases. L’objectif est de renforcer l’ensemble des accompagnements qu’ils soient médico-sociaux, professionnels, retour vers l’emploi…

Quelle gouvernance pour ce nouveau modèle social ?

L’idée qui se dégage des études que nous avons menées sur le terrain est de proposer un mode de contractualisation avec les départements mais la décision finale sera du ressort du Président de la République. Nous recommandons également que l’État re-centralise les financements pour libérer les territoires et qu’il accompagne et aide les acteurs à mettre en œuvre ce qui est le plus efficace pour eux.

Plus qu’une contrainte supplémentaire, l’État doit à nouveau être un levier pour permettre de faire plus et mieux. La stratégie sur la lutte contre la pauvreté participe de cette volonté en invitant les acteurs à s’engager sur des objectifs et non à décliner des mesures imposées par un plan.