23 janvier 1835 - Infographie

Tocqueville publie "De la démocratie en Amérique"

Portrait d'Alexis de Tocqueville d'après Théodore Chassériau (1844) - voir en plus grand
Photo : RMN-Grand Palais/Franck Raux

Descendant de Saint Louis et de Malesherbes, Alexis de Tocqueville naît à Paris en 1805. Tout jeune magistrat, mis en position délicate par la révolution de 1830 en vertu de son appartenance à une famille légitimiste, il entreprend, entre avril 1831 et mars 1832, un voyage aux États-Unis, avec le projet initial d’y mener une enquête sur l’univers carcéral. Mais, outre le rapport Du système pénitentiaire aux États-Unis et son application en France qu’il rédige à son retour, il écrit un livre imprévu et capital, De la démocratie en Amérique, dont le premier tome paraît, le 23 août 1835 (le deuxième tome paraîtra en 1840). Le succès de l’œuvre est alors immense. Tocqueville est élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1838 et à l’Académie française en 1841, à l’âge de trente-six ans.

L'égalité des conditions

« En politique, ce qu’il y a souvent de plus difficile à apprécier et à comprendre, c’est ce qui se passe sous nos yeux », écrit Tocqueville. Selon lui, la démocratie désigne un processus providentiel d’un genre nouveau, une société avant tout marquée par « l’égalité des conditions ». Et ce qu’il repère de façon quasiment prophétique, lors de son voyage outre-Atlantique, c’est moins la naissance d’un nouveau monde, que l’avenir de l’ensemble des sociétés démocratiques, y compris celles de la "vieille Europe" : « Alors je reportais ma pensée vers notre hémisphère. Et je vis l’égalité des conditions qui, sans y avoir atteint comme aux États-Unis ses limites extrêmes, s’en rapprochait chaque jour davantage."

L'importance du point de départ

L’originalité de l’État américain, fait primordial et essentiel pour Tocqueville, est que cet État n’a pas connu, à la différence de l’Europe, de révolution marquant le passage d’un régime aristocratique à un régime démocratique. D’où l’importance du « point de départ » que l’on peut dater aux États-Unis avec l’arrivée au XVIIIe siècle, en Nouvelle-Angleterre, de petites colonies républicaines s’y administrant librement et formant une sorte de démocratie directe gagnant, de proche en proche, l’ensemble du pays ; une conquête marchant de pair avec la construction des institutions.

Les risques de la démocratie

Pour Tocqueville, la question n’est déjà plus de savoir si l’on doit choisir entre la démocratie et un autre régime. L’âge démocratique est un fait providentiel et inéluctable, qu’il faut reconnaître comme tel. Mais Tocqueville note que c’est l’égalité, et non la liberté, qui constitue le caractère distinctif des démocraties. Et la tendance à l’égalisation des conditions, à l’effacement des différences comporte précisément un risque pour la liberté.

Tout dans l’œuvre d’Alexis de Tocqueville se définit à partir de cette interrogation fondamentale : dans les sociétés occidentales entraînées par un processus providentiel de démocratisation, et donc d’égalisation des conditions, la liberté de chaque homme pourra-t-elle subsister.

Un despotisme inédit

Tocqueville, observant l’enfance des démocraties modernes, y diagnostique des maux en germes qui se sont développés avec leur croissance : « Je pense que l’espèce d’oppression, dont les peuples démocratiques sont menacés, ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde. […] Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes […] Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres. […] et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. »

Les sociétés modernes sont ainsi portées vers une forme de « despotisme » inédit, la tyrannie d’une majorité uniforme et conformiste qui s’en remet à l’État tout-puissant, à charge pour lui de veiller à l’égalisation des conditions : « Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux."

Redonner l'initiative aux citoyens

Pour réussir à contrer cette dérive de la démocratie, et pour que le libre arbitre du citoyen l’emporte, Tocqueville suggère divers remèdes, qui passent par la décentralisation et la re-création en France de corps intermédiaires (détruits par la Révolution), la vitalité des libertés locales et de la vie associative, l’indépendance du pouvoir judiciaire et la défense de la liberté de la presse, le respect des croyances... Toute chose susceptible de redonner l’initiative aux citoyens : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères. »

Portrait d'Alexis de Tocqueville d'après Théodore Chassériaux (1844)
Photo RMN-Grand Plais/Franck Rau
Paris, Musée Gustave Moreau