11 mars 2020 - Discours

Discours à la cérémonie de remise de la Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme

Le Premier ministre M. Édouard PHILIPPE s'est exprimé à l'occasion de la cérémonie de remise de la Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme, le mercredi 11 mars 2020, à Paris.

Seul le prononcé fait foi
 

Mesdames et Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs,

 

Le lien qui nous réunit aujourd’hui, et qui vous unit plus étroitement encore les uns aux autres, je ne peux que l’évoquer avec humilité. Ce lien subi et tragique, c’est celui de l’effroi qui nous saisit chaque fois qu’un acte terroriste vient nous frapper, sur notre sol, ou à l’autre bout du monde.

Cet effroi, il est d’abord le vôtre. Et beaucoup de nos concitoyens ne peuvent qu’imaginer combien il vous habite et, sans doute parfois, vous isole. Pour ceux qui n’ont pas vécu, aussi directement que vous, la catastrophe, cet effroi est né d’images impossibles à oublier, de récits, de lectures, de témoignages, mais il est toujours un peu indirect. Cet effroi, c’est le silence des amis qui ravalent leur peine, c’est celui des parents et des fratries inconsolables.

Le souvenir de l’horreur risque parfois de nous pétrifier, individuellement et collectivement. Mais ce qui nous réunit aujourd’hui, et je le dis avec infiniment de conviction, ce n’est pas seulement le deuil. C’est aussi, précisément, ce que les terroristes essayent d’abîmer : le lien qui intègre chacun de nos concitoyens, dans leur immense diversité, à notre communauté nationale. Ce lien, on peut l’appeler fraternité, solidarité, respect de chaque personne humaine : il est tout cela. Ce lien intègre chacun de nos concitoyens, dans son absolue singularité, à notre communauté nationale, une et indivisible.

La diversité que vous représentez aujourd’hui est à l’image de notre pays. Et c’est cette diversité que le terrorisme voudrait, chaque fois, frapper au cœur, parce qu’elle est au fond la lointaine héritière et la fille encore vivante des Lumières et de la liberté.

Quand vous avez été les victimes du terrorisme, certains d’entre vous visitaient le musée du Bardo, à Tunis, ou traversaient le pont de Westminster, à Londres. Certains étaient attablés, avec leurs proches, dans un restaurant, à Paris, Bamako ou Ouagadougou. Certains faisaient des courses, dans un centre commercial de Trèbes ou de Nairobi. D’autres regardaient le feu d’artifice du 14 juillet, justement dans ce moment de Fête nationale. Pour certains, c’était l’été, sur la Rambla et Cambrils, ou l’hiver, à Tain l’Hermitage et Dammartin-en-Goële. Le terrorisme vous a frappés près de chez vous, dans des lieux familiers, à Carcassonne, à Nice et en Lozère, à Paris et à Saint-Denis. Ou bien à l’autre bout du monde, à Médine, Djibouti ou Bombay, en Israël ou à Bagdad. Il a frappé indistinctement la vie, ici et là-bas.

Si le terrorisme cible des anonymes, des innocents, c’est parce qu’il voudrait nous déclarer coupables, collectivement. Coupables d’avoir choisi et inscrit la liberté et la diversité, dans notre Constitution et dans nos modes de vie. Coupables parce que nous entendons préserver cette liberté de penser, de croire ou de ne pas croire, cette liberté d’aimer les arts et le sport, les voyages et la gastronomie, cette liberté d’aimer tout court à visage découvert. Cette liberté, dans ce qu’elle a de plus banal, de plus quotidien, et de plus précieux en même temps.

Le terrorisme essaie de briser la continuité de nos histoires, individuelles et collectives. Il essaye de faire peur. Il essaye de mettre en lambeaux notre tissu social. Et nous disons, car il n’y a pas d’autre issue, qu’il ne réussira pas. Car s’il nous blesse profondément, nous ne lui laissons pas, pour autant, le dernier mot. Son premier et son dernier mot, à lui, c’est la haine. Notre réponse à nous, c’est le devoir, la force, la confiance, la mémoire et l’union.

Le 13 novembre 2018, j’ai remis à 124 de nos concitoyens la médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme. C’était la première fois que ce nouvel insigne républicain était décerné. J’y attachais et j’y attache encore aujourd’hui une très grande importance.

En 2019, le Président de la République a choisi de modifier la date ouvrant droit à cette médaille nationale, en la fixant au 1er janvier 1974. C’était une revendication forte et légitime des associations. Car ces médailles ne prétendent pas réparer les blessures physiques et morales, qu’elles soient récentes ou plus anciennes. Mais elles sont un symbole que nous proposons, que nous posons sur le très long chemin de la reconstruction.

Ce que cette médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme symbolise, c’est un trait d’union, dans le sens le plus fort du terme.

Un trait d’union, d’abord, entre toutes les victimes du terrorisme et notre communauté nationale. Le terrorisme a tenté de vous éjecter du monde des vivants, en-dehors du monde des insouciants. Avec cette médaille, nous vous le disons haut et fort : nous ferons tout ce qui est possible pour que vous vous sentiez des nôtres, des vôtres, envers et contre tout. Malgré l’abîme qui s’est ouvert en vous. Malgré la colère, le désespoir peut-être, et la sidération parfois que vous éprouvez. Nous respecterons aussi longtemps qu’il le faudra cette différence qui s’est inscrite dans vos vies, mais nous respecterons aussi votre droit à ce qu’on vous dissocie de l’horreur qui s’est abattue, bien malgré vous, sur vos existences. Car il ne saurait être question, alors même que l’on a été victime, d’être réduit à un statut de victime, ou d’être prisonnier contre son gré de ce qui vous a été imposé.

Cette médaille symbolise également un trait d’union entre le temps d’avant et le temps d’après. J’ai lu dans un témoignage, l’impression d’un survivant qui disait avoir le sentiment que les terroristes avaient voulu pétrifier le temps présent lors de l’attentat. Je ne peux qu’imaginer combien le traumatisme peut rester actuel dans vos vies, combien il doit être difficile de vivre, malgré son inscription dans vos cœurs et dans vos existences. Cette médaille est donc un symbole de mémoire. Le symbole que nous voulons, autant que possible, partager avec vous une partie de ce poids. En assumer notre part, aujourd’hui et demain. Pour que, tous ensemble, nous retrouvions le sens du temps long, et bâtissions un avenir apaisé, malgré nos blessures.

Cette médaille est enfin un symbole de la réparation que nous voulons collectivement vous prodiguer. Chaque acte terroriste introduit dans nos existences une cicatrice qui reste en grande partie indélébile. Alors chaque année, nous voulons, nous aussi faire événement, par la commémoration, pour essayer de contrer, d’adoucir, de compenser l’événement traumatique. Pour exprimer avec force le soutien matériel et moral que nous voulons vous assurer.

Une médaille, certains diront que ce n’est pas grand-chose, et c’est vrai. Mais c’est quelque chose, qui symbolise tout ce par quoi nous voulons vous amarrer à la communauté nationale, à l’avenir, et surtout à la vie. Je ne répèterai pas les mots du Président, sur les mesures que nous déployons depuis quelques années pour accompagner les victimes du terrorisme. Je ne répèterai pas, non plus, combien la prévention du terrorisme reste l’une de nos priorités nationales et quotidiennes. Je tiens, par contre, à répéter toute ma reconnaissance aux associations qui sont à vos côtés, avec courage et aussi avec espoir, pour vous épauler, vous faciliter la vie, notamment face aux démarches administratives.

Et avant que les ministres et moi-même vous remettions ces médailles, permettez-moi de finir en citant le très beau texte d’Arthur Dénouveaux et Antoine Garapon, Victimes, et après ? : « Tout comme l’éloquence est la discipline du cri, la survie est la discipline du bonheur », écrivent-ils. Il est difficile de parler, quand on voudrait crier sa colère, ou son désespoir. Et je peux imaginer quelle discipline il vous faut pour rester entier, pour retrouver, qui sait, le goût du bonheur, après avoir vécu le pire, pour retrouver la confiance dans ce que l’on connait et ce que l’on ne connait pas.

Cette force, que bien souvent avec une immense discrétion vous déployez, parfois dans l’incompréhension de ceux qui ne savent pas, nous bouleverse et paradoxalement nous donne une forme de force. Elle nous oblige bien entendu. Mais elle rejaillit sur ceux qui savent ou imaginent, sur ceux qui vous côtoient et vous voient tenir. C’est donc maintenant avec une grande émotion, avec la conscience de ce que nous vivons, que je vais avec les membres du Gouvernement vous remettre ces médailles nationales de reconnaissance aux victimes du terrorisme.