14 février 2020 - Discours

Discours lors de la remise du prix national Ilan Halimi

Seul le prononcé fait foi

Messieurs les ministres, Mesdames et Messieurs, mes chers amis.

L’année dernière, nous étions réunis pour la première fois pour la remise du prix Ilan Halimi. J’en ai un souvenir particulièrement net, parce que c’était une cérémonie à la fois très humaine et en même temps très marquée par l’émotion. Madame Halimi était présente. Il y a l’impact que ce drame a eu sur chacun d’entre nous, le retentissement qu’il a pu avoir et qu’il ne faut pas oublier. Il y a aussi l’espèce de, je ne sais pas s’il faut dire d'hébétement ou de sidération, devant le fait qu’un tel crime, que de tels actes aient pu avoir lieu. J’avais été très impressionné l’année dernière par la qualité du travail, l’engagement, la volonté à la fois de comprendre et en même temps de traiter, d’éclairer, de déjouer les a priori ou les haines naissantes.

C’était vraiment du très beau travail et il y a quelques mois, on m’a posé la question de savoir si j'acceptais que la deuxième remise du prix Ilan Halimi puisse être organisée à Matignon. Et j'ai dit oui pour deux raisons. D’abord pour la cause et ensuite, pour ceux qui la portent. Et vous verrez que les deux, finalement, se conjuguent assez bien. Ceux qui la portent, c'est d'abord une mère. Madame Halimi, qui a vécu le drame qui fait peur à tous ceux qui ont des enfants : la mort d'un fils. Et elle n'a pas simplement vécu la mort d'un fils, elle a vécu la mort d'un fils torturé et tué pour ce qu'il était. Il y a peu de gens ici qui peuvent imaginer ce que cela représente ; plus exactement nous pouvons tous imaginer ce que cela représente mais nous ne pouvons pas en avoir, je le crains, pleinement conscience. Cette femme, Madame Halimi, aurait pu se retirer du monde. Elle aurait pu s'isoler dans une colère, une rancune et un dépit : personne ici ne lui en aurait voulu. Mais ce n’est pas le choix qu'elle a fait. Elle a voulu permettre que ceux qui voulaient se saisir de ce drame pour essayer de lutter contre ceux qui en étaient à l'origine puissent le faire. Elle a voulu perpétuer la mémoire de son fils — non pas simplement pour pouvoir le pleurer, mais pour que même mort et même disparu, sa vie ait un sens. C'est admirable.

Ceux qui portent cette cause, c'est aussi vous ou toi, je devrais dire, chère Emilie et ceux qui l'entourent, qui sont des amis et qui savent que, alors même qu'on pourrait vivre dans le monde merveilleux des idées, des livres pour ce qui est d’Emilie, il y avait quelque chose qu'il fallait défendre et pourquoi il fallait s'engager, se battre et y consacrer du temps, du talent, de l'énergie, de l'influence. Bref, le meilleur de soi-même. Mais cela a une valeur dans un monde où parfois, on s'assure d'abord du confort.

Ceux qui portent la cause, ce sont les professeurs que nous avions rencontrés l'année dernière. Professeurs, professeurs des écoles, professeurs en collège, professeurs en lycée et au-delà des professeurs, tous ceux qui contribuent et qui participent à l'éducation. Ils peuvent être animateurs, encadrants divers : ils ont choisi eux aussi de se battre. C'est à la fois parfaitement cohérent avec le sens de leur engagement professionnel, mais cela va en même temps un peu plus loin : c'est plus de travail, parce que c'est plus d'enthousiasme, parce que c'est plus d'implication et parce que c'est aussi d'une certaine façon, plus d'élévation. Pour tout cela, pour l'amitié que j'ai pour eux, il m'a semblé que c'était bien que l’on puisse organiser cette deuxième cérémonie à Matignon.

Alors, je dirais en un mot très rapide et en forme de clin d'œil que je ne sais pas si on pourra en faire une troisième ou une quatrième ou une cinquième parce que quand on est dans ma situation, on se projette peu. Mais après tout, peut-être ceux qui suivront verront-ils dans ce combat et dans cette cause quelque chose qui justifie qu’ici, là où siège le chef du Gouvernement, là où est piloté l'action gouvernementale, on puisse s'impliquer. J'en viens à la cause. La cause qui est la lutte contre l'antisémitisme, la lutte contre le racisme et peut-être, par extension, la lutte contre les préjugés — lesquels sont malheureusement très vastes et très partagés.

Il y a quelques semaines, j'étais avec deux survivants à Auschwitz pour la cérémonie de commémoration du 75e anniversaire de la libération du camp. Bien sûr, comme tout le monde ici, j'avais lu des livres, j'avais vu des séries ou des films. J'avais entendu des témoignages et ils m'avaient frappé, ils m'avaient marqué, ils m'avaient glacé ; mais je n'étais jamais allé sur place. Je n'avais jamais rencontré physiquement deux personnes qui avaient survécu à cette épreuve. Je ne les avais jamais vus sur place, revivant 75 ans après en un instant tous leurs souvenirs qu'ils tenaient à transmettre à une classe de lycée professionnel du Val-d'Oise qui nous accompagnait. Ils voulaient transmettre, ils voulaient dire alors même que l'angoisse dont ils faisaient état au moment de sortir de ces camps, c'était que personne ne croirait ce qu’ils diraient. Et à un moment, peut-être parce que je suis Premier ministre, on m’a demandé de parler. Je vais vous avouer une chose : c’est bizarre de parler dans ces moments-là. C’est bizarre de parler dans ces lieux-là. On a plutôt envie de choisir le silence et le recueillement, l’humilité et la modestie plutôt que l’expression publique. Et il fallait dire quelque chose. Alors j’ai évoqué la nécessité pour ceux qui étaient venus et avaient vu de dire du mieux qu’ils le pouvaient ce qu’ils avaient vu, d’expliquer ce qu’on leur avait expliqué pour qu’un par un et avec beaucoup, d’espoir, on puisse expliquer ce qui avait été commis.

A l’occasion de ce 75ème anniversaire, un survivant a eu cette phrase magnifique : “Auschwitz n’est pas tombé du ciel.” Cela n’est pas intervenu comme cela, c’est intervenu en Europe alors que le peuple allemand était un des peuples les plus civilisés du monde, avec une culture et une richesse intellectuelle exceptionnelle, une poésie, une philosophie, une musique, une histoire. Et pourtant Auschwitz est arrivé. Il n'est pas tombé du ciel. Il est arrivé après que, petit à petit et assez vite, un discours, des paroles, une idéologie et une haine se furent développés dans un pays qui, pourtant, était un pays incroyablement cultivé et civilisé. De la même façon, la mort d'Ilan Halimi n'est pas tombée du ciel. Elle n'est pas un hasard, elle n'est pas un accident. Elle est l'expression de la mise en œuvre de préjugés qui, petit à petit et parfois très vite, se construisent et se développent. Elle n'est pas tombée du ciel. Et notre tâche et ceux qui portent la cause ont pour objectif de faire en sorte qu'on ne passe pas de ces préjugés et de ces idées —dont certains disent que ce sont des préjugés et des idées — à des actes qui ne tomberaient pas du ciel. Autrement dit, l'objectif de ce prix n'est pas simplement de saluer le remarquable travail fait par des enfants et ceux qui les accompagnent, il est de créer des gens qui luttent contre les choses qui ne tombent pas du ciel. Vous êtes des gens qui luttent contre des choses qui ne tombent pas du ciel mais qui sont bien là. Et ce n'est pas un combat facile. Mais je vais vous dire un quelque chose : si vous ne le livrez pas, on n’est pas sûr de le gagner. C'est comme tous les combats, il faut les livrer en les regardant en face et en se disant que cela ne va pas être facile. Et c’est pour cela que j’ai accepté que le prix de Ilan Halimi soit pour une deuxième fois — et je dis bien une deuxième fois — remis ici à Matignon. Et je voudrais dire mon admiration à ceux qui portent la cause, mon admiration et ma reconnaissance à ceux qui vont la porter et qui la portent déjà, et mon indéfectible attachement à cette cause.

Merci beaucoup.