2 octobre 2019 - Discours

Hommage à Jacques Chirac au Sénat

Seul le prononcé fait foi

Monsieur le président du Sénat,
Mesdames,
Messieurs les sénateurs.

Beaucoup a été dit, et très bien dit, sur Jacques Chirac : par le Président de la République, à l’annonce de son décès, jeudi dernier, par vous-même, Monsieur le président, à l’instant, et par des Françaises et des Français en très grand nombre, célèbres ou inconnus.

Beaucoup a été dit, et très bien dit, sur ce sublime guerrier de la politique, sur son incroyable carrière, sans doute unique en son genre, sur ses victoires à la hussarde, sur ses défaites retentissantes, sur ses erreurs – qui n’en commet pas, surtout durant une si longue carrière ?

Beaucoup a été dit, et très bien dit, sur ses intuitions politiques profondes et sur ses décisions majeures, que le président Chirac a prises parfois soutenu, parfois seul, et dont nous mesurons aujourd’hui la sagesse et la perspicacité.

Beaucoup a été dit, et très bien dit, sur sa personnalité attachante et complexe, sur ses habitudes, sur ses goûts, sur ses combats secrets et ses blessures intimes.

Nombre de ces récits proviennent de compagnons, dont vous faites partie, Monsieur le président, ainsi que d’autres sur ces travées, des compagnons dont certains étaient devenus ses amis. Car si la politique est parfois brutale, et peut-être pas toujours à la hauteur de ce qu’elle devrait être, elle peut être aussi, quand on le veut, l’expression d’un certain panache et le creuset d’amitiés profondes qui dépassent – c’est heureux – les limites des familles politiques, quand il s’agit de défendre une idée, un territoire, l’intérêt de la Nation ou des valeurs communes.

Le Sénat, Monsieur le président, Mesdames, Messieurs les sénateurs, est une excellente incarnation de cette opiniâtreté courtoise – ou de cette courtoisie opiniâtre, je ne sais comment dire – de la République, que Jacques Chirac lui aussi incarnait.

« C’est beau, mais c’est loin » : nul besoin de préciser qui est l’auteur de cette phrase… Si je l’ai retenue, c’est non seulement pour rendre hommage au sens de la formule du président Jacques Chirac, mais aussi pour souligner trois aspects de son parcours.

D’abord, avant d’être un grand Premier ministre, puis un grand Président de la République, Jacques Chirac fut un grand élu local : conseiller municipal de Sainte-Féréole durant douze ans, conseiller général de la Corrèze, puis président de ce département durant neuf ans, enfin maire de Paris durant dix-huit ans. Ainsi, il aura été à la fois un grand élu de la France rurale et le maire d’une des plus puissantes métropoles d’Europe – deux réalités françaises que Jacques Chirac synthétisait et qui n’ont jamais été pour lui exclusives l’une de l’autre.

Ensuite, cette formule dit quelque chose de la fonction d’élu local. Si nous sommes nombreux ici à avoir sillonné une ville, un canton, un département dans tous les sens, aucun d’entre nous, probablement, n’a sillonné la France autant que Jacques Chirac. Nous savons qu’un territoire, ce n’est pas un dossier ; que, pour le connaître, il faut l’arpenter physiquement, mètre carré par mètre carré. Parfois, quand nous arrivons à destination, après quelques kilomètres d’une route cabossée, dans un lieu comme il en existe des milliers en France – des lieux qui en font bien souvent le charme –, je sais que nous sommes nombreux, quelles que soient nos opinions politiques, à nous exclamer intérieurement quelque chose comme : « C’est beau, mais c’est loin. » Quelquefois, c’est d’ailleurs justement parce que c’est loin que c’est beau…

Enfin, cette formule souligne que, pour Jacques Chirac, aucun territoire de la République n’était trop éloigné. Aucun de métropole, bien entendu, mais aucun non plus des outre-mer, avec lesquels, comme vous l’avez rappelé, Monsieur le président, il entretenait des liens extrêmement forts, des liens de proximité malgré la distance.

C’est ainsi que, au moment où les responsables politiques de l’Hexagone et des outre-mer, avec des chefs d’État du monde entier, se recueillaient en l’église Saint-Sulpice, nos compatriotes des outre-mer et leurs élus rendaient, eux aussi, hommage à Jacques Chirac : des centaines de personnes se sont réunies place de la République à Mamoudzou, à Mayotte, ainsi qu’au jardin de l’État à Saint-Denis de La Réunion ; des minutes de silence ont été observées en Guyane, en Martinique, en Guadeloupe et à Wallis-et-Futuna ; les habitants de Nouvelle-Calédonie ont pu exprimer leur émotion dans plusieurs livres d’or. Les unes des quotidiens d’outre-mer sont particulièrement éloquentes, où les mêmes termes reviennent : l’amoureux, l’ami, le grand défenseur.

Il y a le lien personnel que le président Jacques Chirac a su tisser avec les outre-mer, leurs populations et leurs élus. Il y a aussi les décisions prises, les inflexions données pour construire l’avenir de ces territoires. Je pense à la création, en 1986, de la défiscalisation orientant des fonds privés vers le tissu économique ultramarin. Autre décision majeure, dix ans plus tard : l’alignement du salaire minimal et des prestations sociales dans les outre-mer et en métropole, aboutissement du long combat pour l’égalité des droits sociaux.

Certaines décisions ont été plus douloureuses. Nous nous rappelons, bien sûr, les événements de Nouvelle-Calédonie et le drame d’Ouvéa, en 1988. Nous nous souvenons aussi que, dix ans plus tard, c’est sous la mandature du président Jacques Chirac, et grâce au travail du Premier ministre Lionel Jospin, que nous avons signé l’accord de Nouméa.

Un grand nombre de Calédoniens se souviennent que c’est sous l’autorité du même Jacques Chirac que la République a adopté la révision constitutionnelle gelant le corps électoral pour les élections provinciales. Au reste, j’observe que responsables indépendantistes et non indépendantistes ont salué avec une même émotion la mémoire du président défunt.

Gardons également en mémoire la décision difficile, car éminemment stratégique, de relancer les essais nucléaires en Polynésie française : une décision qui a provoqué des contestations, parfois violentes, mais qui a garanti notre indépendance. Quelques années plus tard, le président Jacques Chirac et le gouvernement de la Polynésie française ont proposé au Parlement un nouveau statut pour le territoire, marquant une étape importante vers une plus grande autonomie.

Le président Jacques Chirac, c’était aussi – au Sénat, vous le savez bien – une politique courageuse de reconnaissance de la mémoire de l’esclavage, dans le droit fil du rapport d’Édouard Glissant, conduisant à l’instauration, en 2006, d’une journée de commémoration officielle, le 10 mai. Une politique consistant, au fond, à regarder le passé droit dans les yeux, à nommer les choses pour mieux les surmonter.

Monsieur le président, Mesdames, Messieurs les sénateurs, Jacques Chirac avait sans doute toutes les qualités pour faire un excellent sénateur… Il ne l’a jamais été, ce qui ne l’a pas empêché de bien connaître votre assemblée, comme ministre chargé des relations avec le Parlement, puis comme Premier ministre.

Dans une courte intervention pour accueillir les membres du bureau du Sénat à l’Élysée, en 1995, Jacques Chirac rappelait ainsi qu’il avait toujours entretenu des relations courtoises avec le Sénat. C’est d’ailleurs un sénateur qu’il nomma Premier ministre en 2002, Jean-Pierre Raffarin, engageant avec lui l’acte II de la décentralisation jusqu’à la loi constitutionnelle du 28 mars 2003, dont vous connaissez mieux que quiconque les avancées considérables.

Un enracinement profond, une attention particulière aux territoires de la République, un amour de nos terroirs : voilà ce qui a fait de Jacques Chirac l’incarnation de la France et des Français – de nous tous, en somme –, avec ce que cela implique de défauts, de générosité et parfois de génie.

Pour paraphraser Malraux, le patriotisme de Jacques Chirac ignorait le chauvinisme. Cet équilibre subtil, exigeant, c’est celui d’une France souveraine, autonome, farouchement indépendante, d’une France fière de son identité, mais capable de s’ouvrir et de parler à tous, avec raison, mesure et sagesse ; de la France du multilatéralisme, du projet européen et de l’amitié franco-allemande, de la conscience écologique et du combat pour réduire les inégalités entre le Nord et le Sud.

Cette conception de la France, très gaullienne, est aux antipodes des discours que l’on peut parfois entendre. Dans l’une de ses dernières interventions, en mars 2017, le président Jacques Chirac nous exhortait à refuser l’extrémisme sous toutes ses formes. Douze ans plus tard, nous savons que ces propos n’ont rien perdu de leur acuité ; ils nous placent chacun devant nos responsabilités.

Monsieur le président du Sénat, Mesdames, Messieurs les sénateurs, mes pensées vont à la famille et à tous les proches du président Jacques Chirac, en particulier à son épouse, à sa fille, Claude, et à son petit-fils.

Au lendemain de la défaite de son mari aux élections présidentielles de 1988, Mme Chirac avait dit : « Les Français n’aiment pas mon mari. » S’il y a une chose que les derniers jours ont montrée, c’est que les Français aimaient passionnément Jacques Chirac.

Ils l’aiment sans doute plus qu’ils ne l’imaginaient et peut-être plus qu’il ne l’imaginait lui-même. Ils l’aiment comme on aime parfois ceux qui vous ressemblent le plus : avec des intermittences, des impatiences, mais aussi avec une profonde tendresse et une fidélité peu commune, qui résiste à tout. Aux vicissitudes de la vie politique, aux erreurs, aux opinions du moment. Et, surtout, au temps.

Voir le discours sur le site du Sénat