Affaires sociales

Antitsiganisme : comprendre pour nommer et agir


Alors que la France assurait, jusqu’au 30 juin, la présidence de l’Union européenne, la Dihal qui intervient à la fois sur les politiques publiques en faveur des gens du voyage et en matière de résorption des bidonvilles, a consacré le mardi 28 juin 2022, un atelier grand format à la question, éminemment européenne, de l’antitsiganisme.

Alors que les combats contre toutes les formes de discriminations restent malheureusement d’actualité et qu’ils revêtent notamment un enjeu central dans le travail d’inclusion dans la société et dans la lutte contre la grande précarité, la Dihal a souhaité consacrer son 83ème atelier à la lutte contre l’antitsiganisme que subissent notamment gens du voyage et habitants des bidonvilles originaires de l’est de l’Europe. Si ces problématiques sont présentes en France, elles font aussi l’objet d’une attention toute particulière au niveau européen, c’est pourquoi l’introduction de cet atelier intitulé « Antitsiganisme : comprendre pour nommer et agir » a été assurée par Helena DALLI, Commissaire européenne à l’Égalité qui a souligné la nécessité de s’attaquer aux causes profondes de la marginalisation et de l’exclusion en parallèle de la mise en œuvre de politiques ambitieuses d’inclusion sociale. C’est dans cet esprit, qu’en octobre 2020, l’ensemble des pays de l’Union européenne ont adopté un cadre stratégique européen pour « l’égalité, l’inclusion et la participation des Roms 2020-2030 ». Sylvain MATHIEU a ensuite rappelé le plein engagement de la Dihal et de la France à combattre sans relâche toutes les formes d’exclusion et à œuvrer en faveur de l’accès au logement, à l’emploi, aux soins ou encore à l’éducation des personnes victimes d’antitsiganisme. Une ambition notamment guidée par une stratégie décennale publiée par la France en début d’année pour agir en faveur de l’inclusion des Roms et gens du voyage dont le premier axe concerne particulièrement la lutte contre le « racisme anti-roms »

Roms, gitans, tsiganes, gens du voyage, romanichels, sintis, manouches, kalés, yéniches et autres voyageurs… : ces groupes généralement confondus sont divers. Certains sont nomades, d’autres sédentaires. Certains vivent dans des conditions économiques très précaires, d’autres non. Au-delà d’une origine lointaine supposée partagée, ces groupes variés ont un point commun qui n'est pas de leur fait : un vécu de marginalisation et de stigmatisation construites sur des stéréotypes négatifs. C’est à ces racines de l’antitsiganisme que se sont intéressés les intervenants de la première table ronde animée par Isabela MIHALACHE, responsable du plaidoyer du réseau européen des organisations d’origine rom (ERGO). Adèle SUTRE, docteure en géographie et autrice de « Géopolitique des tsiganes », et Petre PETCUT de l’Institut national des langues et civilisations orientales sont ainsi revenus sur les origines de l’antitsiganisme qui trouve entre autres ses racines dans l’histoire de l’esclavagisme en Europe de l’est ou encore dans la construction de représentations erronées autour de populations nomades ou présumées l’être. Adèle SUTRE a notamment souligné la réunion de réalités très diverses au sein d’une terminologie « tsigane » où les caractéristiques d’un groupe ou la fusion de caractéristiques supposées participent à la construction d’une représentation identitaire unique. Une analyse complétée par Saimir MILE, juriste à la Voix des Rroms, qui dénonce « le tsigane comme un ensemble flou d’avatars changeants mais prégnants dans les esprits de manière permanente ». Ces représentations et amalgames ont aussi une existence séculaire en France qui ont donné lieu à la création de catégories administratives et de dispositions légales visant les gens du voyage et personnes assimilées comme l’a indiqué Élisabeth CLANET dont certaines trouvent encore une résonance aujourd’hui.

Ces premières réflexions et échanges entre intervenants et le public ont permis d’alimenter les présentations sur les formes contemporaines prises par l’antitsiganisme et les réponses à y apporter au sein d’une table-ronde animée par Gabriela HRABABNOVA, directrice exécutive du réseau européen des organisations rom. Dans ce cadre, Dylan SCHUTT, éducateur dans la lutte contre l’antitsiganisme a pu apporter son témoignage, fruit de rencontres régulières avec des jeunes et de victimes de comportements discriminants. Il a particulièrement souligné l’effet néfaste des réseaux sociaux sur lesquels sont régulièrement publiés des propos antitsiganes décomplexés et où peuvent naître et se déployer des rumeurs aux conséquences pouvant être gravissimes. Un constat partagé par Maria BOGDAN qui a pointé les représentations des Roms véhiculées par les médias qui alimentent et renforcent les discriminations à leur encontre en les plaçant en permanence dans la position de l’« étranger ». Jonathan LEE a complété en présentant l’antitsiganisme comme un racisme institutionnalisé dans une grande partie des pays européens qui participe à la reproduction d’imageries et de comportements excluants avec des impacts majeurs sur les conditions d’existence des personnes qui en sont victimes notamment en ce qui concerne la santé, l’accès aux services publics et à des conditions de vie dignes. Ce sujet des conditions de vie a d’ailleurs fait l’objet d’un inventaire très précis de William ACKER qui s’est notamment intéressé à l’implantation géographique des aires d’accueil de gens du voyage à l’issue de l’incendie, à proximité immédiate d’une de ces aires, de l’usine Lubrizol à Rouen en septembre 2019.  Il résulte de ce travail publié au sein de l’ouvrage « Où sont les gens du voyage ? » que la majorité des aires ont été bâties en périphérie des villes, loin de tous services publics et trop souvent au sein de zones industrielles ou de traitement des déchets. Dominique RAIMBOURG, président de la commission nationale consultative des gens du voyage, a complété ce constat en indiquant que désormais l’octroi de subventions pour la constructions d’aires pourra être conditionné au respect de certains points garantissant notamment de meilleures conditions d’accueil et de vie pour les voyageurs.

Cet atelier réunissant plus de 200 personnes a permis d’éclairer dans une perspective française et européenne ce concept encore peu connu d’antitsiganisme à travers notamment les réflexions et témoignages d’acteurs institutionnels, de scientifiques, d’associations et de personnes subissant cette forme de racisme. Un engagement fort de la France souligné par Szabolcs SCHMIDT, Chef de l’unité « Non-discrimination et coordination Rom » de la Direction générale de la Justice de la Commission européenne en conclusion de l’atelier. Forts de ces enseignements et en s’appuyant sur les orientations fixées par la Stratégie française en faveur de l’inclusion des roms et gens du voyage, pourront émerger de nouvelles actions plus performantes pour déconstruire les représentations conduisant à toutes les formes de discriminations et d’exclusion à l’égard des personnes considérées comme tsiganes, un changement de regard que George PAU-LANGEVIN, adjointe à la Défenseure des droits a appelé de ses vœux.

Replay du 83ème atelier de la Dihal

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