8 janvier 2016

"Tous français !", tribune de Manuel Valls dans l'Obs

La menace du terrorisme islamiste, du djihadisme, est omniprésente : l’ennemi peut surgir n’importe où et n’importe quand. Nous l’avons encore vu, ces derniers jours, avec la tentative d’attentat déjouée à Orléans ou le projet d’action kamikaze à Montpellier. Face à cela, nous devons être forts, c’est-à-dire unis, soudés autour de ce que nous sommes.
 
C’est ce sentiment d’appartenance que les Français ont exprimé le 11 janvier. Ils se sont levés, dans un formidable élan, pour faire front ensemble. Ils l’ont fait, également, au lendemain du 13 novembre. Nous tous – responsables politiques, intellectuels, société civile – devons être à la hauteur de l’exigence qui a alors été posée. Une exigence d’unité et de sécurité.

D’unité, car les ferments de la division – l’antisémitisme, les actes anti-musulmans, mais aussi les replis identitaires de toutes sortes – sont là. Le plus grand péril qui nous guette, c’est la désunion. Pour le conjurer, une seule voie possible : la République qui, tous les jours, se traduit en actes.
 
  • D’abord au sein de notre école républicaine, lieu de transmission des savoirs, de notre langue, que chacun doit maîtriser, mais aussi lieu de transmission d’un héritage commun permettant à chacun de s’approprier ce qui fait la France : son histoire, ses grandes libertés, son idéal de tolérance, son attachement à l’égalité – et donc à l’égalité entre les femmes et les hommes –, sa défense du libre arbitre, meilleur rempart contre tous les intégrismes.
     
  • Les actes, c’est aussi l’intransigeance en matière de laïcité. C’est elle qui nous permet, en remettant les croyances individuelles à leur juste place, de vivre ensemble. La laïcité n’est pas une arme contre la religion. Elle est aux côtés de tous ceux qui souhaitent vivre leur foi en paix. Je pense évidemment à nos compatriotes musulmans, qui souffrent de voir des fanatiques prendre les armes en se réclamant d’une religion qu’ils trahissent. Et nous devons soutenir de toutes nos forces celles et ceux qui veulent cet islam de France ouvert et républicain.
     
  • Les actes, c’est enfin refuser cette ségrégation territoriale qu’avec d’autres je combats depuis des années. C’est faire en sorte que chacun puisse construire son avenir, qu’il habite dans les quartiers populaires, en zone périurbaine ou dans les territoires ruraux. Ce chantier prendra du temps, mais nous nous y employons avec énergie. Et nous continuerons à agir, avec la loi égalité et citoyenneté, présentée dans quelques semaines, qui permettra aussi à notre jeunesse de s’engager, en fonction des aspirations et des compétences, au service de notre pays.
Exigence d’unité, exigence également de sécurité pour que chacun puisse continuer à vivre malgré la menace. Nous avons donc donné des moyens supplémentaires à nos forces de l’ordre, consolidé notre arsenal législatif avec deux lois antiterroristes, créé, en tirant les enseignements du passé, la DGSI et renforcé le renseignement territorial.
 

"Nous irons plus loin en 2016"


Depuis janvier dernier, nous avons encore intensifié nos efforts. Nous avons fait voter une loi sur le renseignement, qui augmente nos capacités de surveillance. Nous avons agi partout où les prédicateurs de haine embrigadent, en bloquant les sites internet, en isolant les individus radicalisés dans des quartiers spécialisés en prison, en n’hésitant pas à fermer certains lieux de prière et en expulsant les imams qui répandent la haine de l’autre et de la République.

Nous organisons aussi l’ouverture d’un premier centre de suivi des jeunes radicalisés – avant d’autres ouvertures sur tout le territoire. Nous luttons contre le financement du terrorisme pour assécher ses ressources. Et nous attaquons les groupes djihadistes là où ils préparent les attaques et donnent les ordres, en engageant nos forces armées en Syrie, après l’Irak et le Mali.

Nous irons plus loin en 2016. D’abord au niveau européen : c’est la bonne échelle pour organiser notre réponse. Les frontières de l’Union doivent être mieux tenues, les déplacements aériens, mieux contrôlés. C’est la position de notre pays, et nous ne relâcherons pas la pression tant que ces demandes n’entreront pas dans les faits.

Le président de la République a également annoncé une révision de notre Constitution pour l’adapter à la menace. L’inscription de l’état d’urgence dans notre premier texte juridique lui donnera l’assise solide qui est indispensable. L’extension de la déchéance de nationalité sera quant à elle d’une grande portée symbolique.

Pour cette question comme pour d’autres, il peut y avoir des débats. Ils sont légitimes. Mais je n’accepte pas qu’il y ait de faux débats, fondés sur des allégations trompeuses. Il faut remettre les choses à leur place. La déchéance de nationalité ne porte pas atteinte au droit du sol ni à la binationalité. Elle vise exclusivement des terroristes, condamnés pour crime, des Français qui ont fait le choix de frapper des Français.
 

"Nationalité, patriotisme, frontières"


Cette mesure, bien loin des idées du régime du Vichy ou de l’extrême droite – le premier recours à cette procédure visait ainsi, dès 1848, les esclavagistes –, rappelle qu’être français, binational ou pas, naturalisé ou de naissance, par le sang ou par le sol, c’est partager les mêmes valeurs, une même espérance, se retrouver dans l’épreuve et dans les souffrances. Comment, dès lors, ceux qui combattent nos valeurs en s’enrôlant dans une armée terroriste et provoquent les plus grandes souffrances pourraient-ils le rester ? Par leurs actes, ils rompent leur lien avec la nation ; ils s’en prennent à ce qui constitue notre contrat commun.

Car, dans un monde complexe, en perpétuelle évolution, la nation est redevenue ce repère qui dit les liens qui nous unissent. La gauche doit assumer cette idée de nation, et donc les piliers qui la fondent – la nationalité, le patriotisme, nos frontières. Une frontière – même si elle doit être contrôlée avec fermeté – n’est pas une barricade. Le patriotisme n’est pas le nationalisme. La nationalité n’est pas un enfermement. Notre conception de la nation – celle qui doit rassembler tous les républicains –, c’est ce sentiment d’appartenir à une même communauté de valeurs. C’est ce "plébiscite de tous les jours" que personne mieux que Renan n’a su définir.

Le 11 janvier, les Français ont dit leur attachement à la République. Après le 13 novembre, ils ont tous dit, individuellement et collectivement, leur amour de la nation, leur fierté d’être tous, sans distinction, des "enfants de la patrie".

Un patriotisme nouveau s’est exprimé. Un patriotisme qui dit que nous sommes, au-delà des clivages, rassemblés. Un patriotisme qui, parce qu’il se fonde non pas sur l’origine, mais sur l’adhésion à un projet qui dépasse très largement les aspirations personnelles, permet à notre nation de s’enrichir de sa diversité sans jamais perdre de vue ce qu’elle est. Un patriotisme nouveau – meilleure des réponses – qui ne doit pas faiblir. Pour l’année qui vient, comme pour celles à venir.

Manuel Valls

Tribune dans l’Obs du 06/01/2016