17 avril 2015 - Actualité

Sixième petit-déjeuner du 32 - Laure Belot, "La déconnexion des élites, comment internet dérange l’ordre établi"

Le Secrétaire d’État en charge de la réforme de l’État et de la simplification et le Commissaire général à l’investissement organisent régulièrement des petits déjeuners autour de personnalités diverses : philosophes, syndicalistes, entrepreneurs, journalistes, économistes.
 
Laure Belot lors du 6e petit déjeuner du 32Laure Belot définit son travail de journaliste par l’examen des signaux faibles et des phénomènes émergents. Le livre La déconnexion des élites, comment internet dérange l’ordre établi fait suite à un article à fort retentissement paru dans Le Monde en décembre 2013, intitulé Les élites débordées par le numérique – pourquoi internet dérange l’ordre établi
 
Le constat débute avec l’analyse du site Leboncoin.fr. L’interface de la plate-forme ne se réduit pas à un échange d’objets mais concentre des phénomènes sociétaux. Experts et scientifiques se montrent pourtant hermétiques au sujet et le négligent alors que la fréquentation du site ne cesse de croitre (17 millions d’utilisateurs français, devant Ebay).
 

Leboncoin.fr et la désintermédiation de la recherche d’emploi


Pôle emploi est dépassé par ces acteurs non institutionnels. Seules 20 % des offres d’emploi passent par Pôle emploi. Il y a une déconnexion totale avec la réalité du terrain et peu de remise en question de la part des dirigeants, parfois dans  une posture de dénigrement vis-à-vis de ces nouvelles pratiques.

Certes, Pôle Emploi et Leboncoin.fr ne sont pas comparables dans leurs missions mais il est intéressant d’observer les usages. Aujourd’hui, les Français se tournent vers Leboncoin.fr pour déposer/trouver des offres d’emploi. Le basculement a eu lieu quand les agences d’intérim ont commencé à se servir du Bon coin (après en avoir fait un usage personnel). Ce changement reflète une plus grande rapidité d’interaction (en cohérence avec l’impatience croissante) et une plus grande adéquation avec les besoins des individus.
 

Fragmentation entre anciennes et nouvelles élites
 

Les anciennes élites sont débordées par le numérique. Parallèlement, de nouvelles élites apparaissent. Parmi eux, les Kingcoders : 150 à 200 000 jeunes dans le monde, achetés à prix d’or par les GAFA [1] quand ils font des acquisitions.  Ces "supers codeurs" ont des capacités d’abstraction qui leurs permettent de potentialiser des produits pour générer encore plus de profit.  Dans les vingt-cinq premières fortunes mondiales, les 6 premières sont issues du code.

"Internet dérange l’ordre établi… ou plutôt il le range différemment". Lors de toutes les révolutions industrielles, les évolutions viennent des marges. Le réflexe du pouvoir est alors sécuritaire, il tente de maîtriser les phénomènes émergents. Dans les faits, l’accélération du monde est bien supérieure au temps de construction de la société, au temps de construction du droit. Si les acteurs privés ne se réforment pas, ils sont remplacés par d’autres, donc contraints à s’adapter très rapidement. Dans les 100 premières entreprises mondiales créées ces trente dernières années, seule une, Free, est française (contre 62 américaines).

L’exemple de Google X [2] est, en ce sens, saisissant. Il incarne une élite prospective qui veut relever l’humanité, la transgresser alors que les élites traditionnelles sont sur la défensive. Le développement sans cadre de l’intelligence artificielle, le mouvement transhumaniste sont inquiétants.  Il y a un softpower des entreprises de la donnée qui financent toute la recherche, une privatisation des forces les plus actives à l’échelle du monde. De fait, les scientifiques critiques de la sphère publique sont difficiles à trouver.
 

Triptyque Etat – entreprises – société civile


Au sujet de la révolution numérique, la directrice de l’Unesco parle de "civilisation numérique". On a dépassé le stade de la révolution numérique. Nous sommes sortis de l’utopie induite par la généralisation de l’Internet dans les années 1990, avec l’impression d’avoir franchi une étape dans l’histoire de l’humanité, grâce à l’accès à une infinité de corpus. Aujourd’hui l’âge de l’accès continue de croître mais s’ajoute à cela, la capture de l’information (capteurs, des objets connectés). Les individus témoignent de leurs propres comportements : ils produisent des données. Le diptyque Etat-entreprises est caduc, la société civile demande à être intégrée. Change.org connait un succès fulgurant. On peut penser un équivalent public. L’Etat, mais aussi la foule des usagers, doivent être des contrepouvoirs. Les institutions, à l’instar de la CNIL encouragent l’émergence de ces acteurs.

La foule a les moyens de prendre position. Certains acteurs sont enthousiastes, voire grisés mais sur le plan de l’éthique, jusqu’où peut-on aller ? Lorsque Facebook a mené son expérience sur la manipulation des sentiments – diffusions d’informations très positives et inversement très négative sur un panel de personnes – la sphère scientifique a réagi. Indeed, un service d’offres d’emplois en ligne traitant plus de 150 millions de CV dans le monde, a mis en place une cellule de crise le jour même, en lien avec le département de sociologie d’une université locale.
 

Question de la régulation


L’époque actuelle exige beaucoup de créativité juridique. Le temps du droit national et des lois n’est plus adapté au temps de l’internet. La totalité des procédures en cours avec Google sont en inadéquation avec l’esprit des lois internationales. Le cadre juridique est inadapté à l’ampleur de ces échanges mondiaux. Le clivage n’est pas technologique, il se situe dans le fait de prendre en compte, ou non, les signaux faibles et de les exploiter. Il faut une compréhension sociétale et plus seulement une réponse sécuritaire ou une communication politique verticale, nourrie par le  mythe des réseaux sociaux.
 

Remise en cause de la fonction managériale
 

La puissance publique était bâtie sur la capacité à éclairer, à sécuriser l’avenir. Aujourd’hui, elle est en réaction permanente. Pour redonner le sentiment de maîtriser les choses, il est nécessaire que les pouvoirs publics comprennent les enjeux. Cela remet en cause la relation managériale au sein même de l’État.

La puissance publique doit avoir un rôle dans la reconnexion des élites. L’existence de la haute administration est questionnée puisqu’il n’y a plus de hiérarchie, que les innovations fonctionnent par capillarité.

Il faut accepter que le chef ne représente pas tout et s’adapter à la complexité et à la diversité des situations. Il y a une remise en cause nécessaire de la fonction managériale : il ne s’agit plus de tout savoir, mais de savoir gérer ceux qui savent. Pour  diffuser cette culture dans l’administration, dans les institutions, dans les médias, il faut diversifier les capteurs, donc diversifier les profils.

 

[1] Google, Apple, Facebook, Amazon
[2] Centre de recherche discret et futuriste de Google, à l’origine des Google Glass, de la voiture sans chauffeur.