16 janvier 2015

Petit déjeuner du 32 avec Bernard Stiegler : "la fin de l’emploi, le début du travail"

Le Secrétaire d’Etat en charge de la réforme de l’Etat et de la Simplification et le Commissaire général à l’investissement organisent régulièrement des petits déjeuners autour de personnalités diverses : philosophes, syndicalistes, entrepreneurs, journalises, économistes…
 
Bernard Stiegler est philosophe, théoricien de la technique. Il dirige l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) au sein du Centre Georges-Pompidou et préside l’association Ars industrialis, militant en faveur d’une "politique industrielle des technologies de l’esprit". Le numérique est au cœur de sa pensée.



Pour Bernard Stiegler, le numérique permet d’intégrer des automatisations diversifiées, il est à l’origine de la révolution industrielle. Pour autant, il induit la destruction massive des emplois. La perte de l’emploi est une tendance de fond pour les dix à vingt prochaines années, selon des études menées par les Universités d’Oxford et Cambridge[1]. La tendance est prédite par G. Friedmann[2] pour qui l’électronisation des automatismes est signe d’un changement d’ère. En cela, la technologie est essentiellement pharmacologique, elle est à la fois remède et poison d’un monde en transformation.
Dans le monde contemporain occidental, la démocratie a fait place au consumérisme, qui dilue le politique. La démocratie se détruit elle-même par absence d’auto-critique. Il y a une prolétarisation de la société où le citoyen est devenu consommateur, technicien asservi aux dispositifs rétentionnels de la consommation et non de la production.
"L’homme est devenu anthropocène[1]", écrit Lévy-Strauss, suggérant que l’influence de l’homme sur le système terrestre est devenue prédominante. Bernard Stiegler ajoute que l’homme est « entropocène ». Dans nos sociétés automatisées se pose désormais le problème de l’entropie comme organisation paroxystique du système. Le système, plus rapide, conditionne nos comportements et, les anticipant, les rend favorables au modèle économique dominant. Ainsi, la crise planétaire n’est pas essentiellement celle de la finance mais celle de la caducité du modèle industriel consumériste. La chute de Lehman Brothers en 2008 est, certes liée à l’automatisation des marchés financiers mais, selon les propos d’Alan Greenspan[2] devant la chambre des représentants à Washington, la dispersion des subprimes est due à l’impuissance des acteurs face à la l’incompréhension du système dans sa globalité.
L’automatisation souffre d’un problème de vision. Elle est une externalisation de l’entendement. Or, si l’entendement n’est pas soumis à la raison, il devient dangereux[3].
Les lieux de savoirs n’ont pas intégré la dernière révolution technique du numérique et ont continué à enseigner sur la base méthodologique et idéologique de l’ère analogique. Elles ne forment pas au monde contemporain du travail, de l’innovation et de l’éthique.
Selon Chris Anderson[4], "le déluge des données rend la méthode scientifique obsolète [5]". On observe un développement du data scientist aux Etats-Unis. Bernard Stiegler développe l’exemple du remplacement des linguistes par des algorithmes, capables de traduire des langues par la simple observation des comportements linguistiques sur le web, même avec des alphabets différents. L’industrie de la donnée a des conséquences néfastes, souligne Bernard Stiegler : l’autocomplétion[6] introduit la disorthographie à l’échelle planétaire avec une dé-sémantisation et un recul de la compétence linguistique, car, pour ne pas s’éroder, les compétences ont besoin d’être régulièrement réactivées.

Face à ces constats alarmants, Bernard Stiegler dessine son projet. "Il faut repenser dans sa totalité l’économie industrielle à l’époque hyperindustrielle qui caractérise le XXème siècle [7]", c’est-à-dire rendre à la technologie son rôle de pharmacologie et permettre une autonomie sous condition  rétentionnelle. L’avenir et les investissements doivent se faire de façon néguentropique.

De la perte massive des emplois résultent une insolvabilité structurelle et l’effondrement de la communauté économique. La redistribution des gains de productivité devient alors obsolète.
Il faut envisager une redistribution sous forme d’un revenu contributif basé sur la possibilité de chacun de développer ses capacités ("capabilities[8]") et gérer la perte du savoir par l’automatisation. L’économie du savoir ainsi produite pourrait alors s’envisager selon un revenu contributif dynamique accompagné d’un processus de capacitation. Elle permettrait aux personnes de pouvoir développer leurs capacités et d’être rémunérées pour des projets contributifs via des budgets et banques contributifs. Il faut profiter de l’aspect progressif de la technique et aller dans le sens de l’individuation. C’est en ce sens que Bernard Stiegler pense le travail, par opposition à l’emploi, aliénant. 
C’est, en outre, la grammatisation numérique qui peut, dans notre société post-moderne, permettre de retrouver le travail. Elle ouvre la possibilité d’une pharmacologie positive comme déprolétarisation généralisée.
Le rôle des lieux de savoir et de l’université est alors de favoriser le devenir pharmacologique de la situation en combattant la dissociation désindividuante et en formant dans la perspective du travail, au sens où Bernard Stiegler l’entend, c’est-à-dire l’individuation par intégration de la situation technologique, comme culture à part entière et pas seulement comme compétence professionnelle.
Il faut questionner l’économie du web comme consensus, illustré, notamment par le refus de Wikipédia d’afficher la controverse et penser un web herméneutique comme celui développé à L’IRI qui permet la confrontation des points de vue et valorise la différence.

 
 
[1] The Future of Employment : How suscpetible are jobs to computerisation ? Oxford Amrtin School 2013
[2] Georges Friedman – Où va le travail humain ? Gallimard, 1950

[3] Tristes Tropiques, Claude Lévy-Strauss. Plon 1955
[4] Economiste américain, président du Council of Economic Advisers, président de la Réserve fédérale des États-Unis de 1987 à 2006
[5] Bernard Stiegler paraphrase Kant.
[6] Journaliste américain, spécialiste de l’économie d’internet
[7] The End of Theory: The Data Deluge Makes the Scientific Method Obsolete, Wired Magazine, 23 juin 2008
[8] Complètement automatique de la saisie au clavier
[9] États de choc - Bêtise et savoir au XXIe siècle, Fayard/Mille et une nuits, 2012
[10] Cf. Travaux d’Amartya Sen, économiste et philosophe indien, prix Nobel de sciences économiques en 1998