13 février 2017 - Discours

Discours à l’occasion de la soirée française de la Berlinale

Seul le prononcé fait foi
 
Messieurs les secrétaires d’Etat,
Monsieur l’Ambassadeur,
Monsieur le directeur général de la Foire du Livre de Francfort,
Mesdames, Messieurs,
 
Je me réjouis d’être parmi vous ce soir pour fêter cette traditionnelle « Soirée française du cinéma » dans le cadre de la Berlinale et de pouvoir distinguer à cette occasion, au nom de la République française, trois personnalités éminentes et sympathiques du cinéma allemand : Birgit KOHLER, Daniel BRÜHL  et Max RIEMELT.

Mais, avant de prononcer leur éloge, je voudrais souligner que, si cette soirée constitue une tradition, l’année 2017, elle, ne sera pas une année comme les autres pour les échanges culturels franco-allemands. Au mois d’octobre prochain, la France sera, comme vous le savez, l’invitée d’honneur de la Foire au Livre de Francfort, pour la première fois depuis 1989. Et c’est une véritable année française en Allemagne que nous avons voulu célébrer à l’occasion de ce « Francfort en Français », et que j’ai le plaisir d’ouvrir symboliquement ce soir.

Ce cycle exceptionnel d’événements culturels placera la création, sous toutes ses formes, la langue et la jeunesse au cœur de la relation franco-allemande. Car cette relation si forte, indispensable au bon équilibre et sans doute aujourd’hui à la pérennité du projet européen, ne peut pas reposer seulement sur la conscience d’intérêts partagés. Elle exige que nous sachions partager des émotions et des goûts, que notre dialogue se nourrisse de celui des penseurs et des artistes, que notre jeunesse soit inspirée par des rêves et des aspirations voisines.

Toutes les formes de création seront donc mises à l’honneur dans le cadre de cette Année, à commencer par le cinéma, à l’occasion de cette Berlinale, mais aussi l’art contemporain lors de la Dokumenta de Kassel ou les musiques actuelles lors du Reeperbahn Festival de Hambourg. Quant à la littérature d’expression française, elle ne sera pas seulement présente à Francfort, mais partout en Allemagne, au festival de Cologne comme lors de la foire de Leipzig, qui accueillera une « Nuit du Polar », dans les instituts français comme dans le remarquable réseau des LiteraturHaus.

Ces manifestations seront notamment l’occasion de constater comment l’âge numérique a bouleversé les conditions de création et de diffusion des œuvres, en France comme en Allemagne. Partout, la technologie ouvre des possibilités radicalement nouvelles à l’artiste, comme elle multiplie pour le spectateur les modalités d’accès aux oeuvres. Mais l’arrivée du numérique doit nous inviter également à faire preuve de vigilance afin de protéger les droits des créateurs et de préserver les conditions d’une authentique diversité. La France et l’Allemagne travaillent de concert pour atteindre ces objectifs de politique culturelle et les faire partager en Europe et dans le reste du monde.
 L’Allemagne et la France ont ainsi réaffirmé, en 2016,  le rôle clé que joue le droit d’auteur comme fondement de l’activité de création et source de vitalité des secteurs culturels et créatifs en Europe et dans l’environnement numérique.

C’est la raison pour laquelle la modernisation du cadre européen du droit d’auteur, qui est en cours de négociation à Bruxelles, doit être intégrée à une véritable stratégie européenne pour la culture à l’ère numérique. Je rappelle que les industries culturelles et créatives représentent 4% du PIB européen. Nous devons donc avoir à l’esprit non seulement de favoriser l’accès des consommateurs aux œuvres mais aussi de soutenir la création, la diversité des contenus, la juste rémunération de ceux qui créent et la pérennité des dispositifs vertueux de soutien.

La question du partage équitable de la valeur reste plus que jamais essentielle.
 
La diversité des œuvres est inséparable de la merveilleuse richesse de nos langues. C’est pourquoi nous devons continuer à soutenir l’enseignement du français en Allemagne et l’enseignement de l’allemand en France. « Francfort en français » sera l’occasion de rendre plus familière encore au public allemand une langue parlée sur les cinq continents et désirée par les nombreux auteurs, de toutes origines, qui l’ont choisie pour s’exprimer : d’Alain MABANCKOU, conseiller de la manifestation, à Patrick CHAMOIZEAU, de Yasmina REZA à Leila SLIMANI, prix Goncourt 2016, d’Andrei MAKHINE au regretté Tzevan TODOROV, disparu voici quelques jours.

La venue de 350 auteurs francophones en Allemagne sera aussi l’occasion de magnifiques échanges avec les écrivains allemands. Depuis le siècle des Lumières, ils ont pris l’habitude de correspondre et de se traduire les uns les autres, des deux côtés du Rhin. Ainsi, GOETHE a-t-il traduit Le Neveu de Rameau de DIDEROT; RILKE traducteur de Paul VALERY a traduit lui-même en français ses propres œuvres ; André du BOUCHET a fait découvrir Paul CELAN en France tandis que Walter BENJAMIN s’emparait de BAUDELAIRE. Je veux donc rendre hommage aux passeurs d’aujourd’hui, écrivains, traducteurs, éditeurs et critiques, grâce auxquels plus de 1200 titres français ont été traduits et édités en Allemagne l’an passé.

La même logique d’échange et de collaboration prévaut bien entendu entre nos deux pays dans le domaine du cinéma. Je vois que les productions et coproductions françaises sont particulièrement nombreuses cette année au programme de la Berlinale. Le nombre des coproductions, en particulier, montre que la France demeure au cœur de l’industrie cinématographique mondiale et qu’elle est au service de sa diversité. Pas moins de 10 films français présents à Berlin ont ainsi bénéficié du programme « cinéma du monde » du CNC et nous révèlent des talents venus du Sénégal, de Roumanie ou du Portugal. Et 8 autres films ont été coproduits par la France et l’Allemagne, dont deux ont bénéficié d’une aide spécifiquement franco-allemande dans le cadre du traité signé entre nos deux pays le 17 mai 2001. Ces beaux résultats doivent aussi beaucoup à la politique d’ARTE qui a tant fait, depuis 25 ans, pour rapprocher nos créateurs, nos entreprises et nos institutions culturelles.

C’est à la Jeunesse de nos deux pays que nous devons confier la tâche de poursuivre la construction de cette Europe de la diversité, de l’échange et de la traduction. Le succès de cette Année culturelle française en Allemagne repose donc en grande partie sur ses épaules. Je veux remercier ce soir l’Office franco-allemand pour la Jeunesse et l’Université franco-allemande pour leur engagement dans cette aventure.
Alors que le souvenir de la guerre – qui avait porté le désir de réconciliation et de paix des générations précédentes – s’estompe, alors que la tentation du repli sur soi s’insinue sur notre continent, nous comptons sur les jeunes Français et Allemands pour incarner la confiance dans la poursuite du projet européen.

Ce sont les mêmes valeurs de curiosité, d’ouverture, d’engagement européen, que nous célébrons ce soir, en distinguant trois personnalités qui les incarnent tout particulièrement.

La République française a souhaité les honorer et c’est pourquoi je vais à présent leur remettre les insignes de Chevalier dans l’ordre des Arts et Lettres. Cet ordre a été créé par André MALRAUX, ministre de la culture du général de Gaulle, pour « les personnes qui se sont distinguées par leur création dans le domaine artistique ou littéraire ou par la contribution qu'elles ont apportée au rayonnement des arts et des lettres en France et dans le monde ».

Je vais leur demander de me rejoindre, l’un après l’autre, sur cette estrade et de me permettre de faire, trop brièvement, leur éloge.
 
Chère Birgit KOHLER,
A travers votre parcours, c’est une certaine idée de la culture qui est célébrée, faite d’ouverture sur le monde, d’engagement politique et social, et surtout d’un profond amour pour les œuvres.

Dès 1990, vous avez pris part à plusieurs groupes de réflexion sur le cinéma, et organisé des conférences et des débats autour de la thématique « Cinéma, féminisme et théorie », au sein notamment de l’Université libre de Berlin. Peu de personnalités représentent mieux que vous le foisonnement intellectuel et artistique du Berlin des années 1980 et 1990. C’est de cette époque que date votre engagement dans la programmation du KINO ARSENAL, que tous connaissent aujourd’hui sous le nom d’Arsenal – Institut du Film et de l’Art vidéo. Vous en êtes depuis 2004 l’une de ses trois directrices artistiques. Votre programmation a fait découvrir aux Berlinois les films qui ont fait l’histoire du cinéma mondial, mais vous leur avez également présenté des créations nouvelles, venues de tous les pays. C’est la créativité du monde qui a ainsi été accueillie par votre institution.
 
Dans sa richesse et sa diversité, votre travail me semble avoir été guidé par quatre ambitions majeures.
Vous avez d’abord voulu permettre au plus grand nombre d’accéder au meilleur du cinéma. Vous y êtes parvenue par une programmation exigeante, mais toujours soucieuse de pédagogie Vous avez complété cette démarche par la création d’une base de données qui rend accessible à tous la collection des films de l’Arsenal, ainsi que par le lancement d’un nouveau site web qui contribue à réinventer la présentation des films et de l’art vidéo.

Parallèlement à cette mission patrimoniale, vous avez ouvert votre Institut aux formes les plus innovantes de l’art vidéo et du cinéma. Peut-être est-ce votre sélection pour la section « Forum » de la Berlinale qui manifeste le mieux votre intérêt pour le renouvellement de ces arts : toutes les tendances, les explorations formelles, le cinéma d’art et d’essai sont mis en valeur dans cette section du festival qui vous doit beaucoup.

Le féminisme et la sensibilité aux questions politiques constitue une autre caractéristique de vos travaux, souvent consacrés au cinéma documentaire contemporain. Votre programmation vous a aussi permis de faire mieux connaître le talent des réalisatrices que vous aimez, notamment Chantal AKERMAN, Claire DENIS ou Agnès VARDA.

Enfin, la francophilie est un trait constant de vos choix : vous avez fortement contribué à faire apprécier du public allemand de grandes figures du cinéma français, comme Eric ROHMER, Sandrine BONNAIRE, Alain RESNAIS, ou Robert BRESSON, auxquels vous avez consacré de nombreux hommages. Votre participation à la semaine du film français de Berlin joue elle aussi un rôle crucial pour sa réussite.
 
Chère Birgit KOHLER,
Vous incarnez un idéal de culture ouverte aux échanges. Votre engagement au service du cinéma européen, ainsi que l’importance de votre contribution à la diffusion de la culture française en Allemagne, méritent notre reconnaissance.

C’est pourquoi, au nom de la République Française, nous vous faisons de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres.

Cher Daniel BRÜHL,
Vous êtes né à Barcelone en 1978, d’une mère espagnole et d’un père allemand : vous avez grandi à Cologne, et avez tourné en Europe et dans le monde entier.

Vous représentez la génération pour qui l’Europe est une évidence. Evidence de la diversité des langues, que vous pratiquez en famille comme dans votre travail. Evidence de la mobilité et des belles rencontres que permet le cinéma et qui fait que vous êtes aussi célèbre en France qu’en Allemagne, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. Evidence des valeurs d’ouverture et de diversité que vous défendez.

A nouveau, je me contenterai de rappeler quelques étapes majeures de votre carrière déjà longue. En 2001, vous avez incarné dans DAS WEISSE RAUSCHEN  (le son blanc) un jeune homme atteint de schizophrénie. Votre interprétation vous a valu en 2001 le Prix bavarois du meilleur espoir masculin, confirmé l’année suivante par le titre de meilleur acteur lors de l’attribution du Prix allemand du film.  
En 2003, le personnage d’Alexander dans Good Bye Lenine ! vous rend mondialement célèbre. Vous y jouez le rôle d’un jeune homme qui cache tendrement à sa mère, clouée au lit, la disparition de la RDA. Nous avons tous ri et pleuré devant cette histoire touchante qui a réveillé en nous les souvenirs de la chute du Mur. Vous incarnez ainsi depuis 2003, cher Daniel BRÜHL, aux yeux de beaucoup de Français, la « révolution pacifique » de 1989.

En 2005, vous interprétez dans Joyeux Noël de Christian CARON le rôle d’un officier allemand qui participe aux fraternisations de Noël 1914, bref moment d’humanité survenu alors que l’Europe s’enfonçait dans la Première guerre mondiale. Les Allemands et les Français sont unis dans sa commémoration, qui se poursuit cette année, et votre rôle, cher Daniel BRÜHL, a contribué à rendre vivant le souvenir de cet épisode trop souvent oublié.

En 2005 encore, vous êtes dans Les dames de Cornouailles un violoniste polonais recueilli sur une plage anglaise : après avoir parlé allemand, français et anglais, vous adoptez le langage de la musique en vous initiant au violon.

Votre carrière a pris depuis une dimension mondiale, notamment grâce à votre rôle dans Rush de Ron HOWARD. Si vous travaillez souvent aux Etats-Unis, vous ne délaissez pas les productions européennes, dont certaines portent sur les épisodes les plus sombres de l’histoire allemande. Vous avez ainsi joué en 2016 dans l’adaptation du chef-d’œuvre antinazi d’Hans FALLADA, Seul dans Berlin.
 
Cher Daniel Brühl,
Vous contribuez magistralement au rayonnement de la culture cinématographique en France, en Allemagne, en Europe et dans le monde. A travers vos rôles vous êtes un passeur d’émotions et un conservateur de la mémoire franco-allemande.

C’est pourquoi, au nom de la République Française, nous vous faisons de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres.
 
Cher Max RIEMELT,
Vous êtes aujourd’hui un jeune talent très apprécié du grand public et sollicité par les plus grands réalisateurs.
Dès votre enfance, passée à Berlin-Est, vous avez éprouvé une sorte de vocation pour les métiers de la scène. Vous avez fait vos débuts à onze ans en intégrant la troupe de théâtre de votre école. Quelques années plus tard, vous avez décroché le rôle principal dans la série ZWEI ALLEIN, avant de faire en 2001 vos premiers pas sur la scène internationale grâce à votre collaboration avec le réalisateur Dennis GANSEL.
Celui-ci vous a offert en 2004 le rôle principal dans son drame NAPOLA – ELITE FÜR DEN FÜHRER, qui vous vaudra le titre de Shooting Star allemande au Festival international de Berlin en 2005. Vous avez ensuite poursuivi votre collaboration avec Dennis GANSEL, notamment pour son film La Vague, cette évocation troublante des mécanismes du totalitarisme, salué dans toute l’Europe comme l’une des meilleures créations allemandes de 2008.

Votre filmographie est si riche qu’il est impossible de la retracer ici dans son intégralité. Pour m’en tenir à certaines de ses étapes les plus remarquables, je rappellerai le film franco-suisse de Barbet SCHROEDER, Amnesia, où vous donnez la réplique à Marthe KELLER. Cette œuvre offre une réflexion profonde sur la mémoire, intime et collective, sur l’appréhension de l’histoire et de ses séquelles. Située à Ibiza, l’intrigue présente, à travers la rencontre de cultures musicales différentes, le contraste entre les expériences historiques de deux générations allemandes. Amnesia a été présenté aux festivals de Cannes et de Locarno.

Cher Max RIEMELT,
Vous êtes un grand comédien et vous êtes aussi un ami de la France.  La distinction que je vous remets ce soir n’est donc pas un prix supplémentaire, mais un témoignage d’admiration pour l’ensemble de votre œuvre et pour votre contribution au rayonnement des arts en Allemagne et dans le monde.

C’est pourquoi, au nom de la République Française, nous vous faisons de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres.
Discours de M. Bernard Cazeneuve à l’occasion de la soirée française de la Berlinale Berlin