20 octobre 2016 - Discours

Discours du Premier ministre à la Foire du livre de Francfort

Et je crois qu’il faut redonner envie de France à la jeunesse allemande… et envie d’Allemagne à la jeunesse française. Car la force des liens qui unissent nos Nations vient de là, de cet intérêt mutuel, de cette conscience d’un patrimoine partagé, d’une culture commune et d’une création qui nous rapproche.
Seul le prononcé fait foi

Madame la ministre, chère Audrey AZOULAY,
Monsieur le Maire de Francfort, merci pour vos mots d’accueil, cher Peter FELDMANN,
Monsieur l’ambassadeur,
Madame la Consule générale,
Monsieur le directeur de la Foire, cher Juergen BOOS,
Mesdames, messieurs les présidents,
Monsieur le Commissaire cher Paul de SINETY.
Mesdames, messieurs,
 
Je me réjouis – et vraiment, le mot est faible – que la France –et je veux exprimer beaucoup de fierté, beaucoup d’enthousiasme – soit l’invitée d’honneur, en 2017, de cette prestigieuse Foire du livre de Francfort.
 
Je me réjouis, parce que j’ai été avec notamment Audrey AZOULAY, de ceux qui ont poussé pour que ce projet aboutisse… Satisfaction très personnelle, mais vite limitée…
 
Je me réjouis surtout parce que c’est une formidable opportunité pour nos deux pays. Et parce que – je n’en doute pas un seul instant – ce sera un formidable moment de culture, avec un programme prometteur, novateur, que vous venez d’exposer, Monsieur le Commissaire.
 
Nous voyons bien qu’il y a toujours cette tendance face à l’urgence du moment, aux crises géopolitiques, économiques, sociales, à reléguer la culture au second plan. A court terme, les conséquences ne sont pas visibles… quoi que ! Mais ce qui est sûr, c’est que ne pas investir dans la culture, c’est, à long terme, nous appauvrir, nous assécher. La culture – c’est tellement évident – est un besoin vital pour les individus, un besoin d’abord d’émotions, de découverte, d’évasion, de rencontre avec soi-même, mais surtout avec les autres.
 
La dernière invitation de la France comme invitée d’honneur remonte à 1989… année historique, s’il en est, pour l’Europe et pour l’Allemagne ! J’essaie – mais vous allez peut-être me le rappeler pour quelques-uns – d’imaginer ce que pouvait être l’état d’esprit de la Foire de Francfort quelques jours, quelques semaines à peine avant cet événement historique de la chute du mur de Berlin, et même si, à ce moment-là, on n’imaginait pas un tel événement. Et que de choses ont changé depuis pour chacun de nos deux pays ! Le rideau de fer est tombé, l’Allemagne a recouvré son unité, et l’Europe, en s’ouvrant, en s’élargissant, en retrouvant au fond son berceau géographique, son espace de civilisation, a retrouvé son visage du siècle d’avant les terribles drames du XXe siècle…
 
Mais, en l’espace de trente ans, les idées ont aussi changé…
 
Je suis d’une génération qui a grandi avec, des deux côtés du Rhin, cette admiration, cette curiosité pour nos langues, nos penseurs, nos écrivains, nos cultures respectives. Il fallait réparer les blessures du passé… dépasser, par la connaissance de l’autre, les vieux relents qui nous avaient propulsés vers l’abîme, les uns contre les autres.
 
Bien sûr, le couple franco-allemand fonctionne. Bien sûr, il y a une relation économique exceptionnelle, qu’il faut à chaque fois approfondir. Bien évidemment, il y a une relation politique – illustrée encore hier par la rencontre dans le cadre du format de Normandie, impulsée par la chancelière et par le Président de la République.
 
Donc la France et l’Allemagne jouent pleinement leur rôle, mais nous voyons bien que les choses ont changé, notamment pour les jeunes générations. La guerre qui a divisé notre continent, opposé nos Nations, semble dans leur esprit bien lointaine. Et la construction européenne, la connaissance du voisin, la découverte des littératures d’Europe leur paraissent trop souvent secondaires, quand elles ne leur sont pas tout simplement – et je mets de guillemets – "inutiles".
 
C’est là que nous tous, responsables politiques, bien sûr, mais aussi acteurs culturels, éditeurs, journalistes, femmes et hommes de lettres, européens convaincus, avons un rôle à jouer.
 
Et je crois qu’il faut redonner envie de France à la jeunesse allemande… et envie d’Allemagne à la jeunesse française. Car la force des liens qui unissent nos Nations vient de là, de cet intérêt mutuel, de cette conscience d’un patrimoine partagé, d’une culture commune et d’une création qui nous rapproche. Et si nous n’y prenons pas garde, nos sociétés, nos peuples, nos jeunesses peuvent s’éloigner.
 
Bien sûr, la relation politique, la relation économique sont essentielles, mais elles ne suffiront pas à promouvoir, à garder la force du couple franco-allemand, s’il n’y a pas ce travail de rapprochement des peuples, de nos cultures, et d’abord de nos jeunesses.

 
Cette création, cette culture que nous partageons a une longue histoire …
 
C’est d’abord, bien sûr – comment ne pas le rappeler, ici – l’histoire d’un attachement commun au livre et à l’écrit.
 
Il remonte à l’invention de l’imprimerie avec GUTENBERG, entre Strasbourg et Mayence, et sa diffusion grâce à la Réforme protestante – ces bouleversements ne manqueront pas d’être rappelés et mis en valeur, je le sais, lors des célébrations de l’année LUTHER, en 2017.
 
C’est l’histoire, aussi, d’une fascination réciproque, que l’on retrouve chez tous nos grands auteurs. C’est GOETHE retraçant la bataille de Valmy ; c’est Madame de STAËL promouvant en langue française la littérature allemande. C’est HEINE parcourant les plaines de France, ou RILKE arpentant les allées du Jardin du Luxembourg. Et c’est Victor HUGO et APOLLINAIRE sur les bords du Rhin.
 
C’est donc – et vous me permettrez cette facilité – un bel ouvrage que cette amitié franco-allemande… Un livre dont, je le crois, les plus belles pages sont encore peut-être à écrire...
 
Et cette Foire du Livre de Francfort, au centre de l’Europe, sera à n’en pas douter, au-delà de son rôle essentiel pour l’économie, pour l’édition, une belle occasion de le rappeler.
 

1. Une opportunité exceptionnelle pour la France. 


Cette Foire, c’est aussi une opportunité exceptionnelle pour mettre la France sur le devant de la scène, au cœur, Monsieur le Directeur, de la plus grande manifestation au monde dans le domaine du livre.
 
La France… et avant tout – elle est bien représentée ici – l’édition française ! Première industrie culturelle par son poids économique – on ne le rappelle pas assez souvent –, elle est aussi un secteur en essor, qui s’est développé à l’international – cela a été rappelé – avec des points forts : la bande-dessinée – et je vous conseille d’aller au Grand-Palais pour la belle exposition Hergé à Paris, la littérature jeunesse, les livres éducatifs. C’est l’occasion de montrer combien elle s’est modernisée, a su prendre, aussi, le tournant du numérique.
 
Les start-ups de la French Tech seront ainsi présentes lors de cette édition 2017, tout comme des institutions telles que la Bibliothèque nationale de France, haut lieu d’innovation, qui travaille à la diffusion et à l’accessibilité des œuvres, dans le respect des intérêts des auteurs et des éditeurs.
 
Le pavillon de la France construit pour 2017 sera, je l’espère – il m’a été montré – l’illustration de ce dynamisme. Il montrera comment les nouveaux usages, loin d’appauvrir – parce que c’est un débat – notre culture, notre langue, l’enrichissent et la transforment.
 
Car au-delà de l’édition, c’est la langue française – cette belle langue, qui parcourt le monde – qui sera mise à l’honneur.
 
Le français est la deuxième langue la plus traduite en Allemagne : en 2015, c’est plus de mille titres qui ont été traduits du français vers l’allemand. Et l’année 2017, grâce à cette invitation, devrait voir – espérons-le – ce chiffre augmenter encore.
 
Et à côté des grands succès littéraires et des grands auteurs allemands contemporains – je pense à Peter SLOTERDIJK, Uwe TELLKAMP, Bernhard SCHLINK – je serai heureux aussi de retrouver les talents français, francophones, parce que ce sera l’une des idées de cette invitation, d’ouvrir aux auteurs francophones, et notamment africains, qui font l’honneur de notre langue, et qui l’enrichissent, bien évidemment.
 
Des initiatives originales –cela a été rappelé – seront également organisées, comme ce tour d’Allemagne des écrivains à vélo au moment du départ du Tour de France. Il est vrai que, depuis Antoine BLONDIN, nous savons combien littérature et cyclisme font bon
ménage…
 
La culture doit sortir, en tous cas, des cadres classiques. Elle doit aller aux devants, provoquer l’étonnement, l’émotion, la rencontre avec un public jeune.
 

2. Une belle invitation à renforcer la coopération culturelle entre nos deux pays. 


Cette Foire, et les manifestations qui auront lieu tout au long de l’année 2017, seront également de belles occasions pour renforcer la coopération culturelle entre nos deux pays – ces "liens préférentiels" pour reprendre l’expression du général DE GAULLE.
 
Cette coopération est déjà étroite, grâce aux réseaux culturels croisés de l’Institut Français et du Goethe Institut. Ils permettent à la culture française de rayonner un peu partout en Allemagne – 24 villes allemandes, chère Anne, disposent ainsi d’une antenne culturelle française. Ils sont à l’initiative de projets culturels innovants. En témoigne, cette année, par exemple – au-delà des présentations qui nous ont été faites il y a un instant – le renforcement des liens entre le Centre de musique baroque de Versailles et les Musikfestspiele de Potsdam. Mon allemand est moins bon que celui de mon prédécesseur, quand même…
 
La puissance de nos échanges culturels tient aussi à l’audace de la création de la chaîne de télévision Arte, une idée qui a vu le jour ici, à Francfort, lors d’un sommet entre le président MITTERRAND et le chancelier KOHL. Dès 2017 le Gouvernement français renforcera les moyens alloués – c’est une volonté de Madame la Ministre – pour favoriser l’investissement dans la création et les programmes.
 
Notre coopération est déjà forte … Il faut la poursuivre. Je crois ainsi au développement de centres culturels franco-allemands, sur le modèle de celui qui existe déjà, et que j’ai visité à Ramallah, il y a quelques mois.
 
Je sais qu’il y a des projets pour d’autres instituts conjoints franco-allemands, et notamment en Afrique. C’est une très bonne chose. Avec la ministre de la Culture, nous entendons l’encourager, car cela participe de l’affirmation d’une culture européenne, de l’engagement d’ailleurs franco-allemand dans le monde, et en Afrique en particulier. On pourrait imaginer un partenariat élargi à nos amis belges et le Centre Wallonie-Bruxelles, ou nos amis suisses.
 

3. L’occasion de porter ce message fort au niveau européen. 


Cette haute idée de la culture, le rayonnement de nos créateurs, de nos industries culturelles, nous devons bien sûr les porter, ensemble, au sein de l’Union européenne.
 
Nos industries culturelles et créatives représentent plus de 4% de notre produit intérieur brut et plus de 8 millions d’emplois en Europe. N’affaiblissons pas ce qui fait notre force !
 
L’Allemagne et la France, je crois, en sont pleinement convaincues. C’est pourquoi nos deux pays ont adopté et porté des positions communes.
 
Je pense aux droits d’auteur, qui, plus que jamais à l’ère numérique, sont au fondement de la création et de la rémunération des créateurs, car sans artiste, sans écrivain, sans créateur, il n’y a ni culture, ni création.
 
Ensemble, avec l’Allemagne, nous avons demandé que l’impact des nouveaux acteurs, tels que les plateformes qui mettent massivement en ligne des œuvres protégées, soit bien pris en compte. C’est essentiel pour assurer un partage juste de la valeur avec les créateurs, et que les artistes touchent le fruit de leur travail.
 
Or, le rapport de force actuel est démesurément favorable aux plateformes, qui captent la valeur de la création. C’est absurde ! La valeur ne naît pas de la distribution ! Elle vient avant tout du travail de l’artiste, de son talent et de l’accompagnement qui lui a permis de créer. Le droit européen doit rééquilibrer la balance. C’est en bonne voie, avec les propositions émises le mois dernier par la Commission européenne, mais il faut être vigilant. Il faudra encore surtout les améliorer.
 
Notre combat, c’est la sauvegarde de canaux de financement de la création, pour que tous les auteurs, quel que soit leur art – littérature, musique, cinéma ou arts plastiques, danse, peu importe – puissent vivre de leur travail.
 
Avec l’Allemagne, nous portons également le combat essentiel pour définir un cadre fiscal adapté et propice au développement de l’offre numérique.
 
Toutes ces démarches visent à défendre – si j’allais jusqu’au bout de ma pensée, je dirais, l’exception culturelle européenne –, mais en tous cas la diversité culturelle, artistique, littéraire de l’Europe. Elles visent à faire de l’Europe, ce continent confronté à des défis et à des menaces – et nous savons que l’Union européenne peut demain, sous le poids de la menace terroriste, du défi des réfugiés, du vote des Britanniques, des égoïsmes, du rejet des réfugiés, des confrontations entre le Nord et le Sud, être menacée de dislocation.
 
Et comme il s’agit d’un combat de civilisation – car c’est un espace de civilisation –, c’est la culture, à condition, bien sûr, qu’elle soit ouverte au monde, qui peut la régénérer, cette Europe. Et donc nous devons plus que jamais faire de l’Europe ce continent où il fait bon créer, découvrir, partager la culture, avec des valeurs de progrès, des valeurs positives, et quel plus bel événement que la Foire de Francfort pour porter ce message !

 

 
Mesdames, messieurs,
 
Umberto ECO – je suis prudent … et je ne cite ni un Français, ni un Allemand … – disait que "la langue de l’Europe, c’est la traduction". À constater le nombre impressionnant de livres traduits provenant des quatre coins du continent, et dépassant bien sûr ses frontières, on mesure à quel point nous sommes bien ici au cœur de l’Europe…
 
Et dans une époque où les peuples  s’interrogent beaucoup sur leur identité, c’est vrai en France et en Allemagne, avec bien sûr des postulats différents, c’est, je crois, ce qui fait de cette Foire du Livre un moment essentiel dans cette ville qui est une des capitales de l’Europe. Elle montre que l’Europe vit par les lettres, les langues, la culture, le plaisir de lire et de découvrir. L’Europe d’ailleurs, c’est une construction unique au monde : tous ces pays qui se sont affrontés, toutes ces Nations, ces Etats-Nations, toutes ces langues différentes qui arrivent, et qui doivent arriver à porter ce projet commun.
 
Et cette foire, elle fait comprendre que si les Nations européennes ont leur identité – et comment pourrait-on le nier, ici, à quelques pas de l’Église Saint-Paul, là même où est née, la nation allemande ? – l’Europe aussi a une identité.
 
Une identité plus complexe, car plus diverse, tissée par tous ces individus qui éprouvent la même émotion à la lecture de nos grands auteurs, le même désir de défendre notre patrimoine et notre culture.
 
Et celui qui vous parle est à la fois fils d’artiste-peintre, marié à une musicienne, fils d’une mère de langue italienne et d’un père de langue espagnole et catalane, et je suis Premier ministre de la France. Et c’est cela au fond l’Europe que nous devons défendre. Et tant qu’il y aura des livres, des femmes et des hommes pour les écrire, et nous devons bien sûr les soutenir – et nous savons que les totalitarismes, les idéologies s’attaquent d’abord à la culture, à la liberté d’expression, à la musique, aux livres, qu’ils brûlent pour nier la culture – et des Foires pour les partager, l’Europe aura une route à tracer. Et c’est cette Europe, cet espace culturel, que nous devons porter.
 
Alors je veux évidemment remercier tous ceux qui préparent, je n’en doute pas, ce magnifique rendez-vous : tous les services de l’Etat, du ministère des Affaires étrangères et du ministère de la Culture, l’Institut français, les collectivités territoriales, qui seront évidemment présentes, et je salue bien sûr, parmi elles, la ville de Strasbourg, avec ce lien que la ville de Strasbourg crée entre nos deux pays. Je veux saluer aussi, bien sûr, Jean LEMIERRE, et tous les mécènes et tous les partenaires qui permettront la réussite, je n’en doute pas, de ce rendez-vous tout à fait essentiel.
 
Alors oui, vivement ce rendez-vous Francfort en français. Je ne doute pas que d’une manière ou d’un autre, Audrey AZOULAY et moi serons là parce que nous ne voulons pas rater ce rendez-vous.
 
Longue vie, donc, à cette Foire du Livre de Francfort !
 
Et vive surtout l’amitié entre la France et l’Allemagne !
 
Et vive l’Europe !
Discours du Premier ministre à la Foire du livre de Francfort