12 juillet 2016 - Discours

Discours du Premier ministre - Hommage solennel à Elie WIESEL

"Le français fut pour Elie WIESEL le synonyme de la liberté, et pour nous tous, donc, de la libération de la parole."
"En parler est infaisable"… mais "se taire est impossible". Voilà l’immense paradoxe auquel Elie WIESEL a voulu, tout au long de sa vie, se confronter.
 
Il fallait, pour cela, infiniment de talent, bien sûr. Il en avait plus que tout autre, même si sa modestie l’amenait à en douter.
 
Il fallait aussi, et surtout, l’expérience totale de la souffrance ; et Izio ROSENMAN, son compagnon de déportation, nous l’a fait partager, avec ses mots – et avec quelle émotion. Elie WIESEL était allé bien au-delà de ce que l’on peut imaginer – et il n’est pas le seul à avoir été déporté. Ecrire, ce n’était pas décrire ; c’était pour lui revivre en continu les scènes, dans son âme et dans sa chair.
 
Il fallait, enfin, une foi inébranlable en l’Homme. Il était de toutes les causes et de tous les combats.
 
Nous tous rassemblés, ce soir, dans cet Hôtel de Ville de Paris, nous mesurons combien la disparition de cet homme est une perte immense pour l’Humanité. Car dans une époque faite de tant de fracas, où les repères se brouillent, où l’actualité chasse l’actualité, où l’indignation n’est pas toujours là où elle devrait être, Elie WIESEL savait nous rappeler à nos devoirs et à nos exigences.
 
Les paradoxes qui marquent la vie et l’œuvre d’Elie WIESEL ne s’arrêtent pas à cette confrontation entre l’impossible et l’infaisable.
 
Elie WIESEL pensait en yiddish, la langue de ses ancêtres.
 
Elie WIESEL pensait en yiddish … priait en hébreu, la langue des textes sacrés qu’il aimait étudier … Il était devenu citoyen américain, plus précisément new-yorkais. Mais il écrivait en français, cette langue qu’il avait apprise – cela nous a été rappelé il y a un instant – à son arrivée en France, à la sortie des camps.
 
C’est d’abord en français que le monde s’est immiscé dans l’horreur, dans les moindres détails insoutenables. En français, comme le fit également Jorge SEMPRUN, dans L’Ecriture ou la Vie, où il parle, lui aussi, bien des années plus tard, de l’enfer de Buchenwald, de ces corps rendus à l’état de squelette, de cette dignité en permanence violée, de cette voracité insatiable de l’animal humain. Animal qui, dans des usines à donner la mort, s’est employé à une tâche ignoble : détruire et effacer ses semblables.
 
Le français fut pour Elie WIESEL le synonyme de la liberté, et pour nous tous, donc, de la libération de la parole.
 
Cette parole de vérité de l’écrivain répondit alors au silence si pesant qui s’était installé. Celui de la pudeur des victimes … celui, aussi, de la mauvaise conscience de ceux qui n’avaient pas bougé, pas même le petit doigt ; ou au contraire furent des complices, en parfaite connaissance de cause.
 
Autre paradoxe : Elie WIESEL a mis la Shoah, la destruction des Juifs, au cœur de son œuvre. Elle est partout présente … et pourtant … il parle de tous les autres maux du monde, de tous ses naufrages.
 
Elie WIESEL était "une bonne conscience", un Mensch, comme on dit en yiddish. Un homme intègre ; un homme d’honneur, attaché à l’honneur de l’Homme.
 
Les camps de la mort lui ont tout pris …Tout, sauf un inépuisable sentiment de révolte contre l’injustice, l’indifférence, la lâcheté. Parce qu’il savait mieux que quiconque, il n’hésitait jamais à interpeller.
 
Le 10 décembre 1986, à Oslo, recevant le prix Nobel de la Paix, il déclare : "nous devons toujours prendre parti. La neutralité sert l’oppresseur, jamais la victime. Le silence conforte celui qui torture, pas celui qui est torturé. Parfois, nous devons intervenir".
 
Ecrivain, poète, conteur, il assuma ce rôle de l’intellectuel engagé. Non pas engagé par profession, comme c’est trop souvent le cas ; mais engagé par obligation, mettant sa notoriété, son histoire personnelle au service de l’Histoire en train de se faire sous nos yeux.
 
Lui qui "n’avait pas appris à haïr" était en permanence mobilisé pour le temps présent, pour cicatriser les blessures de la guerre. Les cicatriser, et surtout, agir pour éviter qu’elles ne se forment.
 
Dernier paradoxe – le plus intime, le plus destructeur, et paradoxalement aussi le plus fondateur : être un fils et devoir laisser mourir le père.
 
C’est ce que nous raconte La Nuit, cette impuissance face à la souffrance de celui qui nous a donné la vie et à qui on est en train de la prendre. Ne pas entendre gémir, ne pas répondre à l’insistance de l’homme apeuré, laisser les coups de crosse s’abattre sur le visage que l’on a chéri, qui a été ce visage qui nous a tout appris. Etre là, et paradoxalement ne pas y être.
 
Je crois qu’Elie WIESEL était fait de tous ces paradoxes. Le génie, son génie, c’est justement de savoir les dépasser, les réconcilier, au point de recréer une unité, au point de faire que les paradoxes deviennent un accord.
 
La tâche qui est la nôtre, à présent, c’est d’être en accord avec Elie WIESEL. C’est de poursuivre ses combats.
 
La tâche, chacun l’a bien compris, est de taille.
 
Il y a bien sûr la guerre, les crimes commis au Moyen-Orient, en Syrie, en Irak, par cette idéologie du chaos qui étend son emprise au cœur même de nos sociétés. Elle tranche les têtes, abat de sang-froid, veut s’accaparer l’Humanité. Nous lui opposons et lui opposerons toute notre force, celle de l’Humanité.
 
Il y a les persécutions que subissent des peuples en raison de leur appartenance religieuse. C’est pourquoi nous, la France, avec cette responsabilité particulière qui est la nôtre, nous devons être aux côtés des Chrétiens d’Orient, qui sont aussi la cible des mouvements djihadistes.
 
Il y a les guerres, les persécutions. Il y a aussi ce mal insidieux de la haine, du racisme et de l’antisémitisme.
 
Ils sont dans les mots et dans les actes. Ils se répandent à la vitesse des réseaux sociaux. Nos sociétés de l’information sont aussi celles de la désinformation, de l’embrigadement virtuel, du conspirationnisme, de la théorie du complot.
 
Elie WIESEL a été victime de cette infamie, il y a quelques années. On a dit qu’il mentait, que cette fable qu’il nous racontait sur la Shoah n’avait jamais existé. Il a été victime de cette obsession qui reste, en réalité, toujours la même : contester la Shoah pour s’en prendre aux Juifs, à tous les Juifs. Contester la Shoah pour contester aussi la légitimité de l’Etat d’Israël.
 
Nous ne devons, à aucun moment, baisser la garde. Nous ne devons, à aucun moment, laisser entendre qu’il est possible de nier le sacrifice de millions de Juifs, hommes, femmes et enfants. C’est pourquoi nous nous battons, je me suis battu de toutes mes forces et je continuerai de me battre, comme vous tous, contre tous ces idéologues de la haine, même déguisés en comiques, en écrivains ou en historiens.
 
Il faut combattre. Il faut condamner. Il faut aussi convaincre.
 
C’est pour cela que nos lieux de mémoire sont tellement importants. Grâce à votre soutien, grâce au travail de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, grâce au ministère de l’Education nationale ou à la Délégation à la Lutte contre le Racisme et l’Antisémitisme, ces lieux de mémoire s’enrichissent. Rivesaltes, Les Milles, Drancy, Izieu, Paris : il y a maintenant en France un réseau qui permet de faire venir la jeunesse – d’abord elle – au contact de la réalité de l’Histoire, et de l’Histoire tragique.
 
Il ne suffit pas de rendre hommage aux grandes figures, ni de s’indigner et puis de passer à autre chose. Il faut que nos concitoyens, nos jeunes, prennent le temps de voir par eux-mêmes ce que fut le passé, dans sa complexité.
 
Voilà ce que nous devons transmettre aux générations qui viennent. C’est le seul moyen de priver les bourreaux d’une victoire posthume : l’oubli.
 
Mesdames, messieurs,
 
Il y a quelques semaines de cela, comme Premier ministre de la France, je me suis rendu à Jérusalem, à Yad Vashem.
 
En traversant les salles, en me recueillant devant le mémorial des enfants, j’avais en tête les pages d’Elie WIESEL et je me souvenais clairement de ces mots de fin : "du fond du miroir, un cadavre me contemplait". Ce cadavre, c’était celui de l’auteur. Ce cadavre, c’était aussi celui du monde d’hier, qui mourait de n’avoir pas su empêcher la barbarie.
 
Notre obsession, ce doit être de ne jamais avoir ce miroir face à nous ; de toujours pouvoir nous regarder en face.
 
C’est cela, rendre hommage à Elie WIESEL. C’est cela, faire vivre son engagement, et c’est cela, être fidèle à sa mémoire.
 
C’est sans aucun doute cela, l’immense responsabilité de notre génération.
 
Je vous remercie.
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