4 juillet 2016 - Discours

Discours du Premier ministre devant l’Assemblée de Corse – Ajaccio

"Je veux que la Corse reste ce qu'elle est, qu'elle reste fidèle à elle-même ; et je veux que ses habitants continuent d'être fiers de la Corse dans la République."
 
Mesdames, messieurs les ministres,
Messieurs les parlementaires,
Monsieur le président du Conseil exécutif,
Monsieur le président de l'Assemblée de Corse,
Messieurs les présidents de Conseils départementaux,
Mesdames, messieurs les élus de cette Assemblée,
Mesdames, messieurs,
 
Comme ministre de l'Intérieur, je suis venu à plusieurs reprises en Corse – notamment dans des moments dramatiques. Mais c'est la première fois que, Premier ministre, je m'exprime devant votre Assemblée.
 
J’en mesure la solennité et les enjeux.
 
Solennité, parce que dans cette enceinte bat – vous venez de le dire – le cœur politique de votre île. Bat, aussi, le cœur de la République, une République qui a su se décentraliser, qui a su installer votre institution dès 1982 pour que – et ce sont les mots de François MITTERRAND alors – « la Corse puisse être elle-même ».
 
Elle-même, c'est-à-dire une part singulière, aussi essentielle qu’indissociable, de ce qu'est notre pays.
 
Solennité … et émotion, car Michel ROCARD vient de nous quitter, lui qui aimait profondément la Corse et qui était convaincu de la nécessité d'un statut particulier pour votre île. Comme vous le savez, il a choisi la Corse comme dernière demeure. Je veux avoir une pensée pour lui, en ces lieux et en ce jour qu’il aurait aimés.
 
Je veux avoir aussi une pensée pour Lionel JOSPIN, aujourd'hui membre du Conseil constitutionnel, avec qui l'organisation politique de la Corse a connu de véritables avancées. Je l'accompagnais en 1999, dans cette enceinte même. Il s'était adressé aux élus de votre Assemblée avec des mots forts, enclenchant ainsi un processus qui allait conduire aux accords de Matignon.
 
A la solennité s'ajoutent les enjeux.
 
Ce sont les décisions importantes que nous devons prendre aujourd'hui pour l'avenir institutionnel de la Corse, pour conforter sa place particulière, en sachant bien que, bien sûr, Paris ne peut pas tout décider ni tout résoudre.
 
Nous tous avons une responsabilité : celle que nous ont confiée les citoyens. Les uns et les autres, ils attendent que nous prenions les bonnes décisions. Sans démagogie, sans perdre de temps et en nous respectant.
 
Messieurs les présidents,
 
Depuis plusieurs mois, nous avons bien travaillé ensemble.
 
Je me souviens très bien de notre rencontre à Matignon, le 18 janvier dernier. Ce jour-là, nous avions pris le temps de nous parler, parce que nous avions beaucoup de choses à nous dire – même si, sans doute, nous ne nous sommes pas tout dit à cette occasion.
 
Mais un vrai dialogue s'est noué. Vous m'avez dit : « nous ne serons pas dans le tout ou rien ». Je vous ai répondu : « nous sommes dans une situation particulière, mais je veux y voir une chance » ; et je vous ai dit que je respectais le vote des Corses. 
 
Ce jour-là, nous avons décidé d'avancer sur trois sujets majeurs : la mise en œuvre de la collectivité unique, les enjeux fonciers et fiscaux, et la meilleure reconnaissance de l'exception culturelle corse, avec bien sûr la question de la langue.
 
Pendant plusieurs mois, trois groupes de travail, réunissant des élus de toute la Corse, ont été des lieux d'échanges, animés par Najat VALLAUD-BELKACEM, Emmanuelle COSSE, Audrey AZOULAY, Christian ECKERT et Jean-Michel BAYLET – qui a veillé à la cohérence d'ensemble, et je l'en remercie. Ils ont permis d'aboutir à des décisions.
 
Ces décisions, nous venons d'en parler à l'occasion d'une réunion de travail en préfecture. Ces décisions, je tenais cependant à les présenter moi-même devant votre Assemblée.
 
Première décision : la mise en place, au 1er janvier 2018, de la Collectivité unique de Corse. En réunissant les compétences des Conseils départementaux et de la CTC, elle permettra que le statut particulier de la Corse, ses réalités territoriales, soient encore mieux reconnus. 
 
Cette collectivité unique, qui est une démarche inédite, c'est là aussi une nouvelle page de la décentralisation. C'est la preuve que nous vous faisons confiance pour vous saisir au mieux des questions qui vous concernent et de votre avenir.
 
Le groupe de travail a réfléchi aux ordonnances nécessaires pour que la représentation nationale entérine le cadre de cette future Collectivité de Corse.
 
Deux approches étaient possibles. La première consistait à se limiter à l'habilitation législative, à ne voir ces ordonnances que comme des textes techniques. La seconde consistait à entamer un réel dialogue avec des élus de l'île et les représentants des trois collectivités ; à considérer, au fond, ces ordonnances comme des textes permettant de mieux répondre aux attentes de ce territoire, en fixant – si possible – des objectifs communs.
 
C'est cette seconde option que nous avons choisie, avec Jean-Michel BAYLET.
 
L'Etat est allé aussi loin que possible pour bâtir une collectivité qui assumera seule les compétences des régions et des départements. Elle bénéficiera d'un cadre institutionnel stable et prendra en compte les équilibres indispensables entre les différents territoires de l’île : entre Ajaccio et Bastia, entre les centres urbains et les territoires ruraux.
 
Le projet d'ordonnance présenté ce matin par Jean-Michel BAYLET tient compte des nombreuses propositions que vous nous avez transmises. Après avoir recueilli l'avis formel de la CTC, il pourra être soumis au Parlement. Je vais vous en donner les grandes orientations – il m’est impossible d'être exhaustif.
 
Cette ordonnance prévoit l'augmentation du nombre de conseillers exécutifs, porté de 8 à 10, et de membres de la commission permanente, de 10 à 14.
 
Le bon fonctionnement de la collectivité de Corse passe également par une réduction du délai laissé aux nouveaux conseillers exécutifs pour choisir entre ces fonctions et leur mandat au sein de l'Assemblée. D'un mois, ce délai est ramené à sept jours.
 
La collectivité disposera aussi d'un Conseil économique, social, culturel et environnemental aux compétences élargies. Il comportera une section dédiée à la langue corse, la culture, l'éducation, et une autre dédiée à l'environnement et au cadre de vie. L'agenda des élections du futur CESEC pourra s'aligner sur celui de la Collectivité unique.
 
Pour respecter l'équilibre des pouvoirs et des territoires, une chambre des territoires sera créée. Elle sera composée – même si elle ne va pas aussi loin que certains le souhaitaient – de représentants de la Collectivité de Corse et des communes et intercommunalités. Son siège est fixé à Bastia.
 
Cette chambre, qui s'inspire de la « conférence de coordination des collectivités territoriales » prévue par la loi NOTRe, verra sa composition étoffée tant au plan de la Collectivité que des élus locaux. Ses compétences seront accrues pour permettre une véritable concertation en faveur de la bonne territorialisation des politiques publiques.
 
C'est ainsi intégrer la diversité de votre territoire, reconnaître la place si particulière des villages, le rôle des villes, les contrastes entre la montagne et la côte.
 
J'y insiste cependant : cette chambre des territoires ne doit pas remettre en cause le principe d'une Collectivité unique pour toute l’île. Elle ne sera donc pas un établissement public. Mais je sais que cela n'empêchera pas les territoires d’y faire entendre leur voix !
 
Quelques mots, à ce propos, au sujet de l'intercommunalité.
 
Je sais qu'il y a eu des débats – pas seulement ici, bien sûr – quant au périmètre de ces nouveaux regroupements. Je crois que le travail réalisé par les préfets, et je les en remercie, dans le dialogue avec les élus – tous les élus, avec vous aussi, messieurs les présidents – a permis de dégager des consensus dans la quasi-totalité des territoires. La future Collectivité de Corse pourra ainsi, c'est bien l'objectif, s'appuyer sur des partenaires solides – et cet après-midi, nous aurons, monsieur le président CHAUBON, l'occasion de reparler de l'intercommunalité.
 
Je sais qu'il y a une demande de moratoire sur l'application de cette réforme. Mais ici comme ailleurs sur le territoire, cette évolution est nécessaire pour que les communes travaillent plus efficacement ensemble. Cette réforme a tenu compte de vos réalités en maintenant des seuils plus bas en faveur de la ruralité et de la montagne. Et j'ai veillé à ce que la souplesse et l'écoute guident les propositions de l'Etat.
 
Cette île, la Corse, est en passe de réussir la mise en place de la Collectivité unique ; je n'ai aucun doute sur le fait qu'elle réussira, aussi, la réforme de l'intercommunalité.
 
Une collectivité unique, ce n'est en aucun cas le synonyme d'une diminution des services publics, encore moins d'une collectivité au rabais.
 
Je veux en particulier rassurer les habitants de Haute-Corse : nous avons décidé que les circonscriptions administratives resteraient inchangées. Il y aura bien, toujours, une préfecture, des sous-préfectures et des services déconcentrés de l'Etat à Bastia après le 1er janvier 2018.
 
Ce nouveau cadre institutionnel doit nécessairement s'accompagner d'un cadre financier.
 
J'ai souhaité, au travers de la loi NOTRe, prolonger la durée du Programme exceptionnel d'investissements, pour permettre à la Corse de bénéficier de la totalité de l'enveloppe d’1,9 milliard d'euros prévue dans le cadre du troisième avenant. J'étais moi-même venu ici le signer, le 4 juin 2013, avec Paul GIACOBBI et Dominique BUCCHINI, que j'ai plaisir à saluer tous les deux. Je vous confirme aujourd'hui que 471 millions d'euros sont désormais prêts à être engagés. Nous pouvons signer ensemble ce protocole dès aujourd'hui.
 
Par ailleurs, j'ai demandé à Jean-Michel BAYLET de revenir en Corse dans quelques semaines – je crois comprendre qu'il n'y verra aucun inconvénient – pour signer un avenant au Contrat de plan Etat-Région, ainsi que la convention en faveur de la résorption des emprunts dits toxiques. Elle permet de vous accompagner à hauteur de 104 millions d'euros.
 
Au-delà, un nouveau cadre budgétaire sera instauré. Je rentre dans la technique budgétaire : ce sera le M57. J'ai entendu les craintes que vous avez exprimées sur votre futur budget. Je veillerai bien sûr à ce qu'elles soient étudiées. Ce budget devrait atteindre 1,2 milliard d'euros, et je veux vous confirmer que la dotation de continuité territoriale sera maintenue.
 
Sur ces sujets financiers, aussi, nous sommes à votre écoute. Comme vous, j'entends que cette collectivité puisse fonctionner, qu’elle en ait les moyens. Et je sais que vous veillerez, de votre côté, à mutualiser et rationaliser vos dépenses, comme c'est le cas partout en France. C'est une attente, c'est une demande de nos concitoyens que nous soyons tous, au niveau de l'Etat comme des collectivités territoriales, capables de bien gérer les deniers publics, et de simplifier aussi nos organisations territoriales – même s'il faut évidemment tenir compte de la réalité de nos territoires.
 
La seconde vague de décisions issue des groupes de travail porte sur les questions de logement et de fiscalité. Je vous le disais : ces questions ont été particulièrement suivies par Emmanuelle COSSE et Christian ECKERT.
 
Là encore, le gouvernement a souhaité que le dialogue permette de vraies avancées, ce qui exige que chacun – Etat, collectivités, propriétaires fonciers – prenne ses responsabilités.
 
Nous avons ainsi retenu votre proposition de pérenniser le GIRTEC, groupement d'intérêt public qui associe les notaires, les services de l'Etat, les collectivités locales pour régulariser les propriétés non titrées – elles représentent encore au moins 30 % des parcelles en Corse. Je saisirai le Parlement d'une disposition législative pour que le GIRTEC puisse continuer à exercer ses missions le temps que cette situation rentre dans l'ordre.
 
L'Etat continuera à le financer : à titre principal jusqu'en 2020, par redéploiement de crédits au sein du pays, puis à travers le futur Contrat de plan Etat-Région pour la période 2021-2027.
 
L’ensemble des élus nationaux et territoriaux de l’île m’ont aussi fait part de leur inquiétude, alors qu'approche le terme des dispositifs fiscaux dérogatoires favorisant le titrement des biens et tenant compte de la spécificité foncière de la Corse.
 
Chacun sait que des contraintes constitutionnelles fortes encadrent notre action. J'ai toutefois la conviction qu'une voie juridique intelligente, pensée, réfléchie existe pour prolonger le régime dérogatoire spécifique. Nous allons donc continuer, avec les parlementaires élus dans l'île – nous avons notamment parlé avec Camille de ROCCA SERRA et avec Paul GIACOBBI – pour construire une proposition solide, que le gouvernement soutiendra et accompagnera.
 
En complément, des mesures de portée nationale seront proposées afin d'inciter les propriétaires et les héritiers à sortir des indivisions, qui ruinent l'habitat ancien de nos villages et de nos villes historiques et menacent parfois la sécurité des biens et des personnes – lorsque l'abandon des parcelles favorise, par exemple, les incendies.
 
S'agissant de la production de logements d'habitation, à caractère social ou non, elle est fondamentale, là aussi, pour lutter contre la pression foncière, qui est une réalité en Corse – ailleurs aussi. Il vous revient désormais de mobiliser – car vous avez aussi des outils – le tout nouvel établissement foncier public local, installé en 2015 et cofinancé par l'Etat à travers le PEI.
 
Cette question – vous le savez – de l'accès au logement est primordiale, notamment – pas seulement, mais notamment – pour les jeunes. Elle appelle de notre part une détermination sans faille, mais aussi un vrai sens des responsabilités, qu’il nous faut partager avec tous les Corses – et dans ce dossier, chacun détient une clé de la réussite.
 
Un troisième groupe de travail a enfin permis d'avancer sur les questions de la langue et de la culture corses.
 
La République a une seule langue officielle, le français, car elle est pratiquée par tous. Nous ne reviendrons pas, bien sûr, sur ce principe.
 
Mais elle reconnaît, aussi, pleinement la langue corse – ciment de votre culture, fruit d'une histoire riche, témoin de traditions ancrées et perpétuées au fil des générations. Votre attachement à la pratique de cette langue – que je comprends, n’oubliez pas que je suis un méditerranéen, fils d'un Catalan et d'une Suisse italienne, ça me permet aussi de comprendre – est légitime … mais vous avez bien fait de rester à la langue française !
 
L’Etat a entendu cette attente ; car je comprends, aussi, votre inquiétude quant à sa pérennité.
 
Beaucoup a déjà été fait. 9 millions d'euros ont été investis pour l'apprentissage de la langue corse. L’objectif « pas de classe sans langue corse » est atteint en primaire, et 9 700 élèves étudient le corse dans le second degré. La réforme du collège contribuera à amplifier ce mouvement.
 
Et l'Etat met tout en œuvre pour que le bilinguisme se généralise à l'école ; nous sommes là, avec Najat VALLAUD-BELKACEM, qui est attentive à ce dossier, sur les traces de Lionel JOSPIN, qui avait fait accomplir sur ce sujet-là, quand il était ministre de l'Education nationale, des pas importants.
 
Chaque école de l'académie devra ainsi, à terme, être en mesure de proposer une filière bilingue. Un plan de formation débutera pour cela dès la rentrée prochaine, à destination de tous les enseignants du premier degré. Une vingtaine de postes – la ministre l’a annoncé ce matin – y seront consacrés dans l'académie, sur une durée de six ans.
 
Mieux former les professeurs passe également par la création d'une agrégation de langue corse. C'était une revendication ancienne, une motion que cette Assemblée a adoptée déjà à l'unanimité.
 
L’enjeu est important : la discipline « langue et culture corses » sera ainsi pleinement reconnue et ceux qui l'enseignent auront désormais les mêmes possibilités d'évolution de carrière que tous leurs collègues.
 
Mesdames, messieurs,
 
Ces trois groupes de travail ont permis que la place particulière de la Corse au sein de la République soit mieux reconnue. Et la République doit de la même manière s'affirmer pleinement en Corse – c'est également ma conviction.
 
La République, c'est-à-dire d'abord le respect de l'ordre républicain et la force de la loi.
 
Pendant trop longtemps – vous l'avez dit d'ailleurs, messieurs les présidents, avec vos mots – la Corse et les Corses ont subi au quotidien des actes de violence, jusqu'aux crimes les plus odieux : l'assassinat du préfet Claude ERIGNAC releva du symbole pour tout un pays. Quelles que soient les violences, elles aboutissaient aux mêmes résultats : perte généralisée de confiance vis-à-vis des pouvoirs publics, crispation – le mot est faible – du débat politique, entrave au développement économique, dégradation de l'image de la Corse, fractures dans la société corse et surtout souffrance des familles. 
 
Aujourd'hui, la société corse ne vit plus au rythme des nuits d'exactions. Chacun, sans doute, y a pris sa part. Une page se tourne, me dit-on : je l'espère de tout cœur !
 
Et je veux rappeler ici que contre les violences, nous avons mis les moyens nécessaires ; dans la durée, sans esbroufe, sans effet d'annonce.
 
Dès novembre 2012, le gouvernement a ainsi adopté un plan d'action – j'étais venu le présenter personnellement à Ajaccio, avec Christiane TAUBIRA. Nous avons mis en œuvre une stratégie que je crois claire et cohérente, avec des moyens humains et matériels sans précédent.
Je me rappelle du scepticisme, à l'époque, au plan national comme ici, en Corse … force est de constater – et je le dis avec toute la modestie, la prudence qui s'impose, près de quatre ans plus tard – que cette stratégie porte ses fruits ; dans les faits, comme dans les esprits.
 
Il faut le reconnaître : le nombre de règlements de compte a chuté fortement, passant de 20 en 2012 à cinq en 2015 – et aucun, pour l'instant, depuis le début de l'année.
 
D'autres formes d’insécurité sont également en net recul : en 2015, le nombre de vols à main armée atteint son plus bas niveau depuis 20 ans. On compte, en trois ans, 36 % de violences crapuleuses en moins, et la baisse s'amplifie encore sur les six premiers mois de l'année. Pour retrouver la confiance dans l'action de l'Etat et les pouvoirs publics sur tous les autres domaines, il fallait d'abord agir dans ce secteur qui est celui de l'ordre et de la sécurité.
 
Mais ne nous payons pas de mots non plus. Il faut être lucide : la Corse souffre aussi d’un mal particulier. J'ai pu, en tant, que ministre de l'Intérieur, mesurer la gravité de ce que j'avais appelé déjà ses « dérives mafieuses ». Je l’ai dénoncé et combattu avec force, aux côtés des Corses.
 
C'est pourquoi une stratégie de vigilance renforcée de certains secteurs économiques ou de certains actes publics particulièrement vulnérables a été déployée, y compris pour protéger les élus des pressions de toutes sortes qui s'exercent sur eux. Il faut saluer les efforts importants accomplis par les fonctionnaires de l'Etat et par l'autorité judiciaire.
 
Mais, je vous le disais, il convient aussi de faire preuve de lucidité. Si notre objectif est de desserrer l'emprise des mafias, nous sommes loin d'être au bout du chemin. Ce combat prendra de longues années avant d'être gagné.
 
L'engagement des services de l'Etat dans ce domaine ne faiblira pas – comme il ne faiblira pas face à d'autres violences. Je pense au triste épisode des Jardins de l'Empereur à Ajaccio. Et nous ne baisserons pas la garde, ici comme ailleurs, face au racisme ou aux actes antimusulmans. Nos compatriotes musulmans ont droit à la protection de l'Etat, ici comme ailleurs.
 
L’Etat de droit, c'est aussi la mise en œuvre des peines prononcées par l'autorité judiciaire. Oui, monsieur le président SIMEONI, oui, monsieur le président TALAMONI, il y a bien sûr là des désaccords, et ils sont profonds : pourquoi les cacher ? Vous ne les cachez pas, d'ailleurs ; et je vous parle également franchement.
 
Le courrier que vous m’avez adressé à ce propos, monsieur le président Gilles SIMEONI, précise implicitement – peut-être que je vous ai mal lu – qu'il n'y a pas de prisonniers en France qui seraient détenus pour leurs opinions … mais vous avez rappelé que pour ce qui vous concerne, vous pensez qu'il y a des prisonniers politiques. Moi, je crois qu'il faut mettre de côté les termes impropres, voire les contre-vérités qui brouillent le débat public.
 
Ces échanges clairs que nous pouvons avoir, sans faux-semblant, je les encourage. Les associations investies sur cette question en Corse sont reçues par mes conseillers en ce moment même. Elles seront, si elles le souhaitent, reçues aussi, dans les meilleurs délais, au ministère de la Justice.
 
L'Etat agira toujours, bien sûr, dans le respect de la loi et du rôle de l'autorité judiciaire, à commencer par l'indépendance de la justice. Mais il agira, aussi, dans le respect des principes d'humanité – chacun peut comprendre qu'une détention sur le continent rend difficile l'organisation des visites et le maintien des liens familiaux, je me suis exprimé clairement ce matin dans la presse. Quels sont ces principes ? Ni prisonniers politiques, ni amnistie, ni oubli d'un crime grave commis contre la République. Respect de la loi, respect de ce principe d'humanité : voilà simplement, mais fermement, la ligne du gouvernement.
 
Mesdames, messieurs,
 
Faire que la République s'affirme en Corse, c'est enfin faire que chacun, où qu'il habite, ait accès aussi à des soins de santé de qualité.
 
Des moyens supplémentaires ont ainsi été dégagés en urgence pour les hôpitaux corses. L'Etat finance 90 % de la reconstruction de l'hôpital d'Ajaccio et contribue pleinement à la modernisation de celui de Bastia.
 
Et j'ai veillé que le décret qui doit être pris sur l'évolution de la stratégie nationale de santé mentionne la situation particulière de la Corse. Ceci permettra une prise en compte spécifique des questions de santé publique.
 
La Corse avait besoin d'un nouveau cadre institutionnel, d'une autorité républicaine qui s'affirme. Elle a besoin, aussi, d'une impulsion forte pour le développement économique, pour créer un effet d'entraînement. Et là aussi, je crois, l’Etat répond présent.
 
Je connais les inquiétudes des TPE et PME corses, confrontées depuis plusieurs années à une concurrence accrue, parfois même déloyale – nous allons les rencontrer encore ce midi. L'Etat, la collectivité territoriale, les acteurs économiques bien sûr, doivent se mobiliser pour que cette situation ne se poursuive pas.
 
Nous avons arrêté des mesures spécifiques, que je détaillerai tout à l'heure aux représentants du monde économique local. Elles portent, pour aller vite, sur un abondement de 20 millions d'euros du PEI et une augmentation de 20 à 30 % du taux de crédit d'impôt pour les TPE notamment.
 
Nous agissons, aussi, pour les agriculteurs de votre île, et je sais que c'est une priorité de la nouvelle Collectivité territoriale de Corse – ça devrait être aussi une priorité de la précédente, car c'est un élément tout à fait essentiel de la Corse.
 
L'année 2015 a été celle du doute, de l'inquiétude parfois. Je pense à l'apparition par exemple du premier foyer de Xylella fastidiosa sur l'île. Le risque semble circonscrit, même si la vigilance est toujours de mise.
 
Mais je veux croire, je veux espérer que l'année 2016 soit celle d'un horizon qui se dégage pour l'agriculture corse, notamment grâce à la réforme de la Politique agricole commune. Un travail collectif a ainsi permis de faire accepter les particularités des modes d’élevage corses à la Commission européenne, qui en a tenu compte dans l'établissement des surfaces admissibles. 
 
Le ministre de l'Agriculture a annoncé le 19 mai la convergence totale des aides du premier pilier, dès la campagne 2015 ; cela permet une remise à niveau pour les agriculteurs corses par rapport à une situation historique qui les plaçait très en-dessous de la moyenne nationale.
 
Je suis conscient que ces mesures ne se concrétiseront que lorsque les versements seront effectifs sur les comptes des exploitants. Les retards dans les paiements des aides, qui impactent l'ensemble des agriculteurs français, sont insupportables, et j'ai demandé que des solutions soient apportées au plus vite.
 
L’Etat a pris ses responsabilités en agissant pour que 23,5 millions d'euros de prêts soient accordés en soutien à la trésorerie des agriculteurs corses. Nous travaillons avec le ministre de l'Agriculture et du Budget pour apporter des moyens supplémentaires très rapidement.
 
Concernant la dette sociale, enfin : le travail de désendettement initié en 2015 va se poursuivre afin d'étendre la prise en charge à environ 500 débiteurs supplémentaires. 
 
Ce dispositif a déjà permis de diminuer la dette d'environ 14 millions d'euros, au titre de mesures dites de masse et de prise en charge.
 
Mesdames, messieurs les présidents,
Mesdames, messieurs les élus,
 
Mon gouvernement connaît les défis auxquels la Corse est confrontée, et nous avons entendu les demandes des élus corses. Je crois que le gouvernement a respecté sa part du contrat.
 
Vous pouvez compter sur notre détermination pour continuer à investir dans les infrastructures publiques, à encourager le développement des entreprises, à préserver la culture corse, à ouvrir à tous l'accès à un logement. C'est ma conception de la solidarité nationale. Et c'est ensemble que nous allons avancer. Quand il y a des difficultés, ce n’est pas uniquement à cause de l'Etat ; quand ça va bien, ce n’est pas uniquement grâce aux institutions corses. C'est parce que nous avons décidé, ensemble, d'avancer ; et c'est ce que je suis venu vous présenter.
 
La France, mesdames et messieurs les élus, c'est cette République « une et indivisible » – je le rappelais –, comme l'affirme notre Constitution.
 
Cette unité fait notre force, dans un monde troublé, instable, dangereux, dans une Europe qui doute et qui peut demain se disloquer, dans une Méditerranée – notre mer commune essentielle, notamment à l'établissement de liens forts – en proie aux conflits.
 
Mais l’unité, ce n'est pas l'uniformité. La France, c’est cette capacité à rassembler au-delà des différences, et autour de valeurs communes ; c'est cette volonté de bâtir un destin commun.
 
Nos discussions ne s'achèvent pas aujourd'hui, bien au contraire. Moi, je veux rassembler, pas exclure ; c'est le sens, avec plusieurs ministres, de notre déplacement. Il y a bien sûr ce qu'on appelle des lignes rouges, vous le savez : l'affirmation de l'identité corse ne passera pas par l'exclusion, la co-officialité de la langue ou le statut de résident. Vous connaissez mes prises de position, qui sont celles du gouvernement, de la République. Mais nous avons démontré, par nos échanges et notre travail, que des résultats étaient possibles. Et je veux faire plus que jamais du dialogue notre modèle pour l'avenir, et notamment pour l'avenir de la Corse.
 
J’aime la Corse. Comme beaucoup de nos compatriotes, je suis respectueux de cette identité si forte, de tout ce qui forge l'âme corse – et je n'ai pas un mot à retrancher de ce que j'ai dit en novembre 2011. Comme beaucoup de Français, je suis attaché au devenir de la Corse. Je veux que la Corse reste ce qu'elle est, qu'elle reste fidèle à elle-même ; et je veux que ses habitants continuent d'être fiers de la Corse dans la République.
 
C'est quoi, la Corse ? Beaucoup de nos compatriotes vivent peut-être avec des caricatures, des images d'Epinal. La Corse, c'est d'abord la plus belle île de la Méditerranée. Mais c’est aussi un territoire qui a une histoire glorieuse, prestigieuse, qui a compté, en Méditerranée ou pour la Nation. C’est l’île de Paoli, c'est bien sûr celle de Napoléon Bonaparte, c'est le premier département qui se libère du joug nazi en 1943 – le président de la République François HOLLANDE était venu le rappeler.
 
La Corse, c'est aussi le « problème corse » ou le « malaise corse », depuis plus de quarante ans, qui était évoqué il y a un instant. Pourtant, moi, je crois que la France doit regarder la Corse autrement. C'est tout cela, bien évidemment. Mais d'abord, je veux affirmer que la Corse n'est pas un fardeau pour la République. C'est un atout – et la Corse a de nombreux atouts dans tous les domaines, notamment sur le plan économique. C'est cet atout-là que nous devons conforter.
 
La Corse est dans la République – la Corse est dans la France. Une République qui respecte et qui rassemble, dans un dialogue franc et direct, respectueux du choix des électeurs. Une République et une France qui construisent la confiance et l'avenir avec vous. C'est cela, le message que je suis venu porter – en confiance, mais avec beaucoup de détermination. Parce que je pense qu'en effet, c'est ensemble que nous pouvons construire l'avenir de votre territoire.
 
Vive la Corse !
Vive la République !
Et vive la France !
Discours du Premier ministre devant l’Assemblée de Corse – Ajaccio