6 novembre 2015 - Discours

Discours du Premier ministre sur l'autorité à Grenoble, suite aux émeutes de Moirans

"Voilà ce qu’est notre Etat de droit : des forces de l’ordre qui ramènent le calme en quelques heures, une justice qui dirige une enquête avec rigueur, en imposant son temps et ses principes, un parquet qui rend compte de son action aux victimes."
Messieurs les ministres, chers Bernard CAZENEUVE et André VALLINI,
Monsieur le préfet,
Monsieur le procureur général,
Monsieur le procureur,
Mesdames, messieurs les parlementaires,
Monsieur le président du Conseil régional,
Monsieur le maire,
Mesdames et messieurs les élus,
Mesdames, messieurs les policiers, gendarmes, sapeurs-pompiers,
Mesdames, messieurs,
 
Nous tenions à venir, ici, devant vous, dans cette préfecture – dans ce lieu qui symbolise aux yeux des habitants de ce département de l’Isère, aux yeux de nos compatriotes, la continuité et l’autorité de l’Etat.
 
Cette autorité, vous l’incarnez, monsieur le préfet, mesdames et messieurs, dans vos missions quotidiennes, à travers l’uniforme que vous portez.
 
Nous savons, avec le ministre de l’Intérieur, Bernard CAZENEUVE, combien ces missions quotidiennes sont exigeantes, difficiles, dangereuses. Et nous voulons saluer – c’est le sens de notre présence ici – le sang-froid, le courage, le très grand professionnalisme dont vous avez fait preuve, il y a quinze jours, à Moirans.
 
Saluer votre sang froid ! Celui de vous tous ici présents :
  • gendarmes, qui êtes les premiers à être intervenus ;
  • membres des unités des forces mobiles, rapidement dépêchées sur les lieux afin de reconquérir le terrain ;
  • policiers, venus en renfort de vos camarades gendarmes ;
  • sapeurs-pompiers, déployés pour éteindre, dans des conditions particulièrement difficiles, les nombreux foyers d’incendies. 
Nous voulons saluer, aussi, les agents de la SNCF, vous qui n’avez pas relâché vos efforts pour rétablir au plus vite le trafic ferroviaire, pour assurer la continuité du service public. Et je veux aussi saluer les élus et les agents communaux qui, au quotidien, ont géré depuis quinze jours la suite de ces événements.
 
Ce qui s’est passé à Moirans, à Voreppe, c’est une émeute, un déchaînement de violence. Avec un but : faire plier, par la menace, une décision de justice.
 
Brûler des véhicules, les jeter sur les voies ferrées. Incendier. Saccager. Détruire. Bloquer des routes. Prendre en otages une ville, une population. S’attaquer aux forces de l’ordre. Semer la terreur et le chaos. Tous ces faits – faut-il le rappeler encore – sont d’une extrême gravité. Ils ne peuvent pas rester impunis.
 
Les forces de l’ordre et la justice – le ministre de l’Intérieur l’a rappelé quelques heures après ces événements – ont réagi comme il se devait : les forces de sécurité en reprenant le terrain, la justice en rendant ses décisions en toute indépendance, sans céder ni au chantage, ni à la peur, ni à la colère ; simplement en appliquant le droit.
 
Alors que la situation était très complexe, instable, vous avez assuré un retour au calme sans qu’il y ait de blessé. Et le bilan aurait pu être bien plus grave.
 
L’Etat a donc répondu présent.
 
Il a affirmé, vous avez affirmé – parce que vous l’incarnez – son autorité.
 
Cette autorité, nous le savons – et vous le savez mieux que quiconque – est contestée. Ce n’est pas nouveau. Cela ne date pas des dernières semaines, ni des derniers mois, comme certains voudraient le laisser entendre. C’est une tendance lourde, profonde de nos sociétés modernes. Dire cela, ce n’est pas justifier, expliquer. Ce n’est pas se dédouaner. C’est dire les choses telles qu’elles sont.
 
Il y a les petites incivilités, les délits, les violences, la loi des trafics. Il y a ces tentatives – montée des communautarismes, des fondamentalismes – qui essaient de substituer un autre ordre à celui de la République. Il y a, enfin, toutes ces bravades lancées aux forces de l’ordre, aux magistrats, aux enseignants, aux agents des services publics, à toutes celles et tous ceux qui incarnent l’Etat et la puissance publique, la loi.

 
Et nous avons une pensée toute particulière pour votre collègue Yann SAILLOUR, très grièvement blessé à L’Ile-Saint-Denis, voilà un mois. Heureusement, après tant de douleurs, après s’être tant battu, il est à présent hors de danger, même si sa rééducation va être longue.
 
Nous parlons, aujourd’hui, de Moirans, dans l’Isère. Nous pourrions parler de Villiers-le-Bel en novembre 2007 – 80 policiers blessés, certains visés par des tirs à balle réelle. Il a fallu plusieurs nuits pour rétablir l’ordre.
 
Nous pourrions parler des Mureaux, en mars 2009 ; de Clermont-Ferrand, la nuit de la Saint- Sylvestre, en 2011.
 
Nous pourrions, aussi, parler de Saint-Aignan, un dimanche de juillet 2010, où se sont déroulés des faits semblables à ceux de Moirans. Le procès s’est déroulé en 2012 – oui, deux ans plus tard, et pas 48 heures après, comme on voudrait le faire croire ! A-t-on alors accusé l’État de manquer d’autorité ? Non.
 
Nous pourrions, aussi, remonter plus loin en arrière : il y a dix ans précisément, en 2005, la France connaissait des émeutes très graves. En trois semaines : 224 policiers, gendarmes, sapeurs-pompiers ont été blessés en intervention. Plus de 300 bâtiments incendiés, détruits ou endommagés. 10 000 voitures brûlées. Au plus fort des émeutes, entre le 6 et le 8 novembre, 1 000 voitures ont brulé chaque nuit – et j’ai ces images en tête, j’étais alors maire d’Evry dans l’Essonne. Il a fallu prendre des mesures d’exception, l’état d’urgence, en Conseil des ministres, avant de parvenir à rétablir l’ordre républicain.
 
C’était, là aussi, une contestation de l’autorité de l’Etat.
 
Et je ne dis pas cela pour entrer dans je ne sais quelle polémique, mais pour appeler chacun à la hauteur de vue, à la responsabilité, à la décence parfois.
 
Car face à la contestation de l’autorité, il y a deux voies possibles.

 
Celle de l’agitation, des déclarations à l’emporte-pièce, des engagements sans lendemain. Tout cela allant de pair avec une critique permanente de la justice, une remise en cause quotidienne de son indépendance. Et en filigrane, il y a des accusations insupportables qui voudraient que les magistrats soient, selon les cas, "aux ordres" ou au contraire, "imprévisibles", "trop sévères" ou bien "pas assez" ; qui voudraient que les policiers, les gendarmes soient entravés dans leur action.
 
Je le dis : c’est cette démagogie coupable, cette surenchère malsaine qui affaiblissent l’autorité de l’Etat.
 
On ne peut pas laisser accréditer l’idée d’une justice inefficace parce qu’elle prendrait le temps de respecter les règles du procès pénal, plutôt que de condamner dans l’instant, c’est-à-dire dans l’émotion. On ne peut pas jouer avec la sécurité publique, avec la sécurité des Français. L’enjeu est trop important.

Il y a une seconde voie. Celle que nous appliquons, celle que suit ce Gouvernement, qui consiste à agir avec constance pour renforcer l’autorité ; qui vise à renforcer en même temps justice et sécurité, qui sont les deux faces d’une même pièce ; à renforcer en même temps ordre et respect des droits, fermeté et bienveillance, efficacité et appréhension de la complexité des situations.
 
Il ne s’agit pas de faire des coups d’éclat. Les Français n’attendent qu’une chose : l’action – mais une action déterminée et juste. Ils attendent que les pouvoirs publics fassent preuve d’efficacité, de fermeté, qu’ils fassent preuve d’autorité, mais une autorité forte et réfléchie. Forte parce que réfléchie.
 
Cette autorité a besoin de moyens, de moyens humains et matériels, face à tous les défis – ceux du terrorisme, ceux de la délinquance au quotidien, des trafics. Nous créons donc 5 300 postes supplémentaires de policiers et de gendarmes en cinq ans, dont – c’est un pic historique – 1 632 en 2016. Les moyens de fonctionnement et d’investissement ont été augmentés. Je rappelle que les budgets avaient été réduits de 17 % entre 2007 et 2012.
 
Nous créons également 4 345 postes de magistrats, greffiers, surveillants et conseillers pénitentiaires, personnels de la Protection judiciaire de la jeunesse.
 
Une autorité forte et réfléchie a aussi besoin de moyens juridiques, d’un cadre légal renforcé. La reconstitution du renseignement territorial permet de lutter plus efficacement contre la radicalisation et la menace terroriste. Elle permet, aussi, de mieux lutter contre les bandes violentes, contre l’économie souterraine, contre les violences urbaines.
 
La loi sur le renseignement renforce aussi nos capacités anti-terroristes. Elle donne aux services des moyens opérationnels pour agir avant que des délits ou des crimes ne soient commis. Mais elle ne concerne pas que le terrorisme : elle concerne aussi le hooliganisme, les bandes violentes, l’économie souterraine, c’est-à-dire l’ensemble des violences collectives de nature à troubler gravement la paix publique.
 
La création des zones de sécurité prioritaires dans les territoires, urbains ou ruraux, où l’autorité républicaine est la plus contestée, la refondation du renseignement au cours des trois dernières années sont des chantiers de longue haleine qui visent à affermir l’autorité de l’Etat.
 
Je rappelle aussi que d’importants chantiers de simplification de la procédure pénale ont été ouverts ; ils sont attendus par les policiers et par les gendarmes. J’ai annoncé les dix premières mesures le 14 octobre. Ce chantier devra également être l’occasion de poser la question de l’adoption d’un numéro unique de procédure.
 
L’autorité a besoin, enfin, de transparence sur les résultats des politiques publiques. La sécurité et la justice ne font pas exception. Mais ces résultats doivent être sincères, et non la conséquence de manipulations statistiques réalisées à coup de pression hiérarchique ou de nettoyage des systèmes d’enregistrement.
 
Pour la première fois dans notre pays, l’INSEE et l’Autorité de la statistique publique sont compétentes pour faire appliquer leurs principes en toute indépendance à la statistique de la délinquance. C’est le rôle du service ministériel créé en septembre 2014.
 
Et il faudra aller plus loin encore. Police, gendarmerie, justice et administration pénitentiaire sont les maillons d’une même chaîne pénale. La prochaine étape, c’est l’intégration de leurs systèmes statistiques respectifs. Il est indispensable que la réflexion criminologique dans notre pays puisse se fonder sur des chiffres fiables et cohérents. Et il est indispensable qu’il y ait des faits avérés, attestés, recoupés, sur lesquels tous – police, gendarmerie, justice, administration pénitentiaire – s’accordent.
 
C’est la condition pour que l’on cesse enfin d’opposer à tout bout de champ forces de sécurité et justice ; pour que le débat public – il est légitime – puisse se fonder non plus sur des approximations, mais sur la réalité des chiffres et des faits.
 
Des chiffres qui sont le résultat de votre action, ici et partout sur le territoire.
  • Le nombre de cambriolages dans les résidences principales a baissé de 1,9 % entre 2012 et 2014, alors qu’il avait augmenté de 45 % entre 2007 et 2012 ; et nous savons que ces cambriolages jouent un rôle majeur dans le sentiment d’insécurité que peuvent éprouver nos concitoyens.
  • Le nombre de vols à main armée n’a jamais été aussi bas dans notre pays : il a baissé de près de 14 % en trois ans.
  • Le nombre de vols avec violence sans arme à feu a lui aussi baissé d’environ 8 % depuis 2012, après une augmentation de 10 % en cinq ans.
  • Le nombre d’homicides se situe à des niveaux historiquement faibles. 
Les résultats, ce sont aussi les procédures judiciaires qui, menées avec sérieux, se traduisent par des condamnations. La réponse de l’Etat a été ferme, lorsqu’au cours des dernières années des phénomènes d’émeutes violentes, comme ceux de Moirans, se sont produits. A Amiens-nord ou à Mulhouse, à l’été 2012 – j’étais sur le terrain – vos collègues ont mené des enquêtes longues et minutieuses, et elles ont abouti à des peines d’emprisonnement ferme de deux à cinq ans.
 
L’autorité de l’Etat, c’est aussi là qu’elle se renforce : dans sa capacité à apporter des résultats pour nos concitoyens.
 
L’Etat doit apporter des réponses. Des réponses, bien entendu, justes, adaptées aux difficultés des situations.
 
Et l’Etat, c’est notre bien commun, ce que nous avons construit pour protéger l’intérêt général, protéger notamment les plus faibles, garantir un avenir pour chacun. Et nous en sommes tous les dépositaires. Chacun a ses droits, mais chacun a aussi ses devoirs. Chacun fait face à sa responsabilité individuelle. Quand on défie l’Etat, quand on le conteste, on s’expose donc à une réponse de la plus grande fermeté.

 
Cet après-midi, dans les rues de Moirans, en compagnie de Bernard CAZENEUVE et d’André VALLINI, en compagnie du maire et des élus, nous avons rencontré les victimes, et nous avons vu l’incompréhension, parfois la colère des habitants.
 
Je le dis et je le répète : les fauteurs de troubles seront poursuivis sans relâche, parce que la justice doit passer.
 
C’est vrai : cela peut prendre du temps. Le procureur de la République a eu la sagesse de le rappeler. Mais avec rigueur, ténacité, détermination, tout sera fait pour que les auteurs de ces dégradations soient identifiés, interpellés, jugés, condamnés et pour que leur peine soit exécutée.
 
Les victimes ont droit à la vérité. Hier, elles ont été conviées au palais de justice pour connaître un premier bilan de l’enquête.
 
Par ailleurs, le nécessaire a été fait, et sera renforcé autant que nécessaire, pour que les procédures d’indemnisation auxquelles les victimes ont droit soient mises en œuvre rapidement, dans un souci de proximité, d’écoute vis-à-vis des victimes, qui ont droit à notre soutien et à notre solidarité.
 
Voilà ce qu’est notre Etat de droit : des forces de l’ordre qui ramènent le calme en quelques heures, une justice qui dirige une enquête avec rigueur, en imposant son temps et ses principes, un parquet qui rend compte de son action aux victimes.

 
Faire croire que l’on peut en un instant désigner les coupables, qu’on peut boucler en trois jours une procédure et un procès, c’est faire preuve d’irresponsabilité. Et c’est, là encore, vouloir affaiblir l’autorité de l’Etat.
 
Mesdames et messieurs,
 
Nous revenons de Moirans. Nous avons parlé aux victimes des violences, et nous avons vu que malgré les jours qui se sont écoulés, le choc, la peur, l’indignation, la colère, les larmes, étaient encore présents dans les yeux des habitants.
 
Quand nous sommes sortis de l’Hôtel de Ville, l’Hôtel de Ville de la République, la maison commune, la population était rassemblée. Il y avait plusieurs centaines de personnes et, parmi elles, quelques individus excités, quelques provocateurs. Je suis allé devant eux pour leur dire simplement que la République ne plie pas. Et puis je suis retourné voir les autres, l’immense majorité des habitants de Moirans, pour leur serrer la main, pour les entendre, et, au fond, leur dire que la République est là, que l’Etat est là. Quand on est un représentant de l’autorité publique – et vous l’êtes – il faut aller au contact, affronter le réel, affronter la difficulté, avec une grande force, une grande sérénité qui nous anime. Et c’est ce que vous faites tous les jours.
 
La République ne pliera jamais.
 
Elle fera toujours respecter le droit, sans stigmatisation, sans dresser les uns contre les autres.
 
Rien ne justifie jamais les violences – rien. Et tous ceux qui les commettent doivent savoir qu’ils seront sanctionnés. Et donc la justice passera à Moirans. Car il s’est passé quelque chose d’important et de grave dans cette ville : on a essayé de substituer la colère, la violence, au respect de la loi ; on a essayé de tordre le bras à la justice, on s’en est pris aux forces de l’ordre, on a donc défié la République.
 
Il ne s’agit pas ici, comme cela a pu être le cas dans un autre discours prononcé à Grenoble, d’opposer les uns aux autres, de stigmatiser, de cibler. Il s’agit de refuser les amalgames ; de dire que la République, son autorité, ce sont les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous, quels que soient l’origine, la religion, le lieu où l’on vit.
 
Et il s’agit de dire ici, simplement, pour que mes compatriotes le comprennent, que la République est généreuse avec tous les citoyens, avec ceux qui souffrent, et qu’elle sera toujours intraitable avec ceux qui la défient, qui ne respectent pas les règles, qui veulent la faire plier par la menace.
 
La République ne plie pas. Et c’est parce qu’elle ne plie pas qu’elle reste ce repère, cet idéal qui nous unit. Nous avons plus que jamais besoin de la force de la République, des valeurs de la Nation et de la France. Nous avons plus que jamais besoin de l’autorité que vous incarnez. Nous avons plus que jamais besoin de l’ordre républicain, qui permet la liberté, la fraternité, l’égalité.
 
Alors, mesdames, messieurs, je compte sur votre engagement, dans ces temps troubles, difficiles pour la France, pour l’Europe et pour le monde – avec les grands défis qui sont devant nous, avec les atouts de notre pays, avec les difficultés qui sont les nôtres. Nous avons plus que jamais besoin de dépasser nos querelles, nos divisions, de nous rassembler sur l’essentiel. Et l’essentiel, aujourd'hui, c’est l’autorité et l’ordre républicain qui permettent cette liberté que nous chérissons tous.
 
Alors vive la République !
 
Vive la France !
Discours du Premier ministre à Grenoble