26 octobre 2015 - Discours
Contenu publié sous le Gouvernement Valls II du 26 Août 2014 au 10 Février 2016

Discours du Premier ministre - Prix de la Laïcité

"La laïcité fait partie intégrante de nos valeurs. Elle est au cœur de notre identité, de notre identité républicaine, de notre âme. Pourtant, elle est aujourd’hui attaquée de toutes parts, contestée, critiquée."
Madame la maire de Paris, chère Anne HIDALGO,
Messieurs les présidents, chers Patrick KESSEL et Philippe FOUSSIER,
Madame la présidente du jury, chère Zineb El RHAZOUI,
Chers Samuel MAYOL et Fazil SAY, vous qui venez de recevoir ces prix,
Mesdames, messieurs,
 
C’était il y a bientôt 110 ans.

Des responsables éclairés, des hommes libres donnaient à la République l’une de ses plus grandes lois, l’une de ses fondations.


En avaient-ils conscience d’ailleurs, ces Ferdinand BUISSON, Aristide BRIAND, Jean JAURES, Georges CLEMENCEAU, et d’autres encore ? Savaient-ils que cette année 1905 resterait comme un jalon dans l’histoire de notre pays ?

Je le crois. Je le crois, parce que chacun voulait bâtir cette République, ce régime que la France, après tant de luttes, s’était choisi.

Tout s’est joué, au fond, en quelques années : DREYFUS, l’école, les grandes libertés, la laïcité. La République a alors pris une voie singulière, une voie que nulle autre Nation n’avait alors empruntée.

C’était une voie vers la modernité, vers l’émancipation de tous. C’était un coup d’arrêt aux querelles dévastatrices qui ont tant déchiré la France. Et la querelle religieuse, au premier rang.

Nous devons beaucoup à la laïcité.

Elle doit être – et nous le disons tous ici – un talisman. Car, dans ce pays qui a "le génie de la guerre civile", pour reprendre les mots de Michel WINOCK, nous lui devons l’apaisement. Oui, l’apaisement.


Apaisement, d’abord, dans nos institutions. La loi du 9 décembre 1905 a mis la religion à sa place, à sa juste place.

Apaisement, aussi, dans la société. Car la loi garantit cette liberté fondamentale de croire ou de ne pas croire. Elle dit que toutes les convictions religieuses méritent le même respect et la même considération. Les croyants n’ont pas à imposer leur croyance. Et ceux qui ne croient pas ne doivent pas empêcher les autres de pratiquer leur foi.

Soyons concrets ; on ne l’est pas assez. Ce n’est pas parce que certains enfants, dans nos cantines, du fait de leur religion, ne mangent pas de porc qu’ils doivent être montrés du doigt, pire, privés de nourriture ! Là, on marche sur la tête ! Mais ce n’est pas parce que certains enfants ne mangent pas de porc que tous les enfants d’une même cantine, d’une même restauration scolaire ne devraient pas en manger. C’est un principe de bon sens, de respect mutuel.

Tout de même ! Je nous crois capables d’avoir cette intelligence collective – et d’ailleurs, dans l’immense majorité des cas, nous l’avons.

Il n’y a ni exclusion, ni haine, ni violence dans la laïcité. C’est, au contraire, un cadre de sécurité et de paix pour chacun. La laïcité, c’est non pas "co-exister", mais vraiment "vivre ensemble", sans se renier, mais sans s’imposer. Et c’est ce que la République a rappelé, en 2004, en interdisant les signes religieux, tous les signes religieux, dans le milieu scolaire ; ou en 2010, quand la République, par la loi, a interdit le voile intégral dans l’espace public, négation de l’identité de l’être humain et de la femme.
 
La laïcité fait partie intégrante de nos valeurs. Elle est au cœur de notre identité, de notre identité républicaine, de notre âme. Pourtant, elle est aujourd’hui attaquée de toutes parts, contestée, critiquée.

On connaît les slogans : "laïcité positive", "laïcité ouverte", … comme si la laïcité avait besoin d’être qualifiée. Comme si elle n’était pas, en elle-même, un principe suffisamment clair.

Qualifier la laïcité, c’est la circonscrire, c’est en circonscrire le périmètre, en affaiblir la portée. C’est donc vouloir l’ébrécher, la faire vaciller.
D’autres n’agitent la laïcité que pour mieux la trahir, en faisant d’elle une arme pour cibler une religion, toujours la même – l’islam. Ces partisans du rejet, du repli, n’ont rien compris à ce qu’est la France, son message universel.

Ces esprits rabougris, dangereux, englués dans la naphtaline de l’histoire, sont incapables de voir ce qu’est la réalité de notre pays, combien il peut être riche de sa diversité – je le rappelais ce matin à l’occasion d’un comité interministériel aux Mureaux, dans les Yvelines – une diversité qui doit, bien sûr, souscrire à un idéal commun, à des règles, nos valeurs, notre langue, notre histoire, l’égalité, l’égalité entre les femmes et les hommes, la fraternité.

D’autres, enfin, défient ouvertement, violemment la laïcité.

Lorsqu’en septembre 2012 des individus, en nombre, se sont rassemblés place de la Concorde – rendons-nous compte, place de la "Concorde" ! – pour hurler leur haine de la démocratie, pour crier leur rage contre ce qu’ils tenaient pour du blasphème, nous avons bien vu que des verrous avaient sauté ; comme en 2014, quand, dans les rues de Paris, notre belle capitale, synonyme de liberté, on a de nouveau crié "mort aux Juifs !".

Vous tous, rassemblés ici pour ce bel hommage rendu à Charlie Hebdo, le savez mieux que quiconque : il y a des ennemis de la République, déterminés à s’en prendre à ce que nous sommes. Déterminés à contester la liberté d’expression, l’ordre républicain, notre esprit de tolérance.

CHARB – vous l’avez cité – le savait, il l’avait parfaitement identifié, parfaitement décrit et parfaitement dénoncé dans sa Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes.


Il y a des extrêmes, nous le savons, qui se rejoignent et qui, au fond, partagent le même projet : détruire ce que nous sommes.

Le 11 janvier, la France s’est levée dans un sursaut, dans un mouvement. Ce que l’on entendait dans les rues, c’était notre hymne, notre devise. Et combien avons-nous vu, aussi, de pancartes pour dire notre attachement à la laïcité ! Car au fond, c’est le mot qui revenait dans les bouches de chacun, qui était le plus simple pour dire ce que nous voulions.

Notre exigence est là. Elle est immense : faire vivre la laïcité au quotidien, sans détournement, sans l’instrumentaliser.
 
Soyons lucides. Regardons en face l’état de notre société.

Il y a une forme de vide moral, de vide civique, sur fond de montée des égoïsmes, de peur, de perte du sentiment d’appartenance à une même Nation.

Il y a la montée de l’entre soi, c’est-à-dire cette préférence pour ses semblables ; la montée alarmante des fondamentalismes, notamment islamistes, dont nous savons qu’ils sont un terreau pour le radicalisme, pour la radicalisation, une voie qui conduit tant de nos jeunes – pas quelques-uns, pas quelques centaines : des milliers ! Lisez le rapport de Malek BOUTIH – à basculer dans le djihadisme et prendre les armes contre leur propre pays.

Cela, les attentats de janvier – et il y a eu d’autres attentats après, à Copenhague, jusqu’à Ankara, il y a quelques jours – nous l’ont renvoyé avec une violence inouïe. Que s’est-il passé dans notre société, dans ce pays que nous aimons, pour que des individus, enfants de l’école de la République, basculent dans le terrorisme, tuent des journalistes, des dessinateurs parce qu’ils incarnaient la liberté d’expression, des policiers parce qu’ils symbolisaient l’autorité de l’Etat, des juifs parce qu’ils étaient juifs ?

Se poser cette question, ce n’est pas justifier, ce n’est pas excuser, c’est au contraire ouvrir les yeux sur ce qui se passe, sur ce qui gangrène certains esprits et ronge certains territoires de la République.

Car enfin, combien de prêcheurs de haine en prison, sur la toile, dans les quartiers, qui exaltent le communautarisme, la soumission à un ordre antirépublicain : séparation des femmes, rejet de la culture et des arts, de la musique, qui sont regardés comme un péché, une offense. Et c’est cette vision rétrograde que certains veulent répandre ! Elle n’a rien à voir avec la France, elle n’a rien à voir avec des valeurs universelles qui sont celles des combattants de la liberté et de la laïcité, en Tunisie ou en Turquie.

Cher Fazil SAY, merci pour votre présence, et merci aussi pour ce moment d’émotion, parce que la musique parle mieux que les discours.
 
Notre société fait face au retour mortel de l’antisémitisme, de la haine des Juifs, qui se conjugue à la haine d’Israël, à une recrudescence insoutenable du racisme, de la xénophobie, de l’homophobie, des actes contre les églises, contre les synagogues, contre les mosquées – les paroles et les actes le montrent au quotidien.

Bien sûr, il y a la crise économique, la crise sociale, ce sentiment d’angoisse, la peur du déclassement. Il y a ces inégalités sociales et territoriales qui fracturent chaque jour davantage notre pacte républicain – et nous luttons contre ces fractures avec la plus grande détermination.

Mais je crois, surtout, qu’il y a eu une forme d’abandon, de renoncement généralisé.

Parce que l’on n’a pas assez affirmé nos valeurs et nos règles de vie en commun, on a laissé des interstices, puis des brèches dans lesquels toutes les contestations de notre idéal de vie en société se sont engouffrées. C’est pour cela qu’il fallait défendre Baby Loup. Nous le savions tous : ce qui se jouait alors, ce n’était pas un conflit banal. C’était un pied de nez, non seulement à la laïcité, mais au-delà, à la vision que nous nous faisons de la place des femmes dans notre société.

Parce que, trop souvent, on a abdiqué dans le combat intellectuel, on a laissé la confusion s’installer. Si bien que dans le pays des lumières, des encyclopédistes, de l’ironie de MONTESQUIEU, on ne sait plus, face aux propagandistes de la haine, aux négationnistes, faire la différence entre ce qui relève de l’humour et ce qui tient du délit.

Enfin, parce que l’on n’a pas su tirer assez tôt la sonnette d’alarme, on en vient, dans notre pays, celui de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, celui aussi des errements de l’Occupation et de la faute de la France, à ficher les élèves en fonction de leur religion supposée ou à parler de "race blanche".

Les digues sautent. La surenchère décliniste est partout, comme si sous couvert d’une prétendue "lucidité" et d’un prétendu "discours de vérité", on pouvait s’autoriser toutes les outrances : grand remplacement, envahissement, islam incompatible avec la démocratie … Pas un jour ne passe sans son flot de paroles indignes.

Dans ce moment où les repères se brouillent, nous avons besoin de clarté, et donc nous avons besoin de laïcité. Car pas d’unité, pas d’apaisement, pas de progrès sans laïcité !

Mais être uni, ce n’est pas être uniforme. Ne nous y trompons pas : la laïcité, ce n’est pas nier les différences. C’est refuser de les glorifier, c’est refuser d’en faire un principe d’organisation de nos sociétés. C’est refuser que chaque communauté cherche à imposer sa propre loi, au-dessus de la loi de la République, et de la démocratie.

La laïcité, c’est la réponse construite par la République pour respecter et dépasser nos appartenances personnelles. Elle est un élément fondamental de la "construction du commun", selon cette belle expression d’Abdennour BIDAR.

Et je dirais qu’elle est ce dialogue, cette "dialectique" entre l’individu et le collectif, entre le singulier et l’unité. Dans un moment où, nous le voyons bien, nos concitoyens ne trouvent plus dans le collectif un avenir désirable, où les extrêmes prospèrent, sur fond de rejet de l’autre, où notre jeunesse manque de repères, nous avons besoin d’un idéal, et donc nous avons besoin de laïcité.
 

Il faut donc reprendre l’initiative, le combat. Ce qui implique nécessairement de faire œuvre de pédagogie.

C’est la responsabilité des pouvoirs publics. C’est la responsabilité de la société dans son ensemble, parce que chaque citoyen a aussi sa part de responsabilité.

Le Comité Laïcité République a toujours été – je le sais, vous le savez – en pointe sur ce sujet, quitte à déplaire, quitte à faire des vagues … Vous êtes des militants, et la laïcité a besoin de tous ses militants.

Elle a besoin aussi de dispositifs adaptés. Et d’abord, bien sûr, à l’école. Car c’est à l’école que tout se joue. C’est à l’école que se fait l’apprentissage des règles de vie en commun, des valeurs, de l’esprit critique. Nous en avons donc fait une action prioritaire. Cela prend du temps, je le sais, mais la direction est là : la charte de la laïcité est affichée dans tous les établissements, c’est ce que voulait Vincent PEILLON. Elle pose le cadre de la vie collective dans l’espace scolaire. Elle pose donc pour tous nos enfants le cadre de leur future vie de citoyen.

Pour permettre aux élèves de mieux connaître, de mieux comprendre l’histoire des religions et leur évolution, pour leur permettre de développer un regard républicain sur les croyances, un module d’enseignement des faits religieux est intégré depuis septembre au programme scolaire.

Ne nous trompons pas : la tâche est immense. C’est l’affaire d’une génération.

La mobilisation de l’école pour les valeurs de la République, lancée, en janvier dernier, par la ministre de l’Education nationale, Najat VALLAUD-BELKACEM, ce ne sont pas que des mots. Ce sont des milliers de formateurs qui interviennent face aux jeunes générations d’enseignants. C’est un effort considérable – qui ne se fait pas sans conflit – et qui va se démultiplier au fil des années. Et cette mobilisation, cher Samuel MAYOL, elle doit aussi concerner l’université, l’école, l’école à tous les niveaux.

Les "chartes de la laïcité et de la diversité" arrivent aussi dans nos entreprises, et c’est une initiative que je salue. En tout lieu, il faut rappeler la laïcité.

Car la laïcité, c’est une somme de situations concrètes. C’est un principe qui ne s’applique pas de la même manière selon que l’on est dans un service public, un espace public ou un espace privé ; mais un principe qui doit nous permettre de vivre ensemble partout. C’est une multitude de questions très simples, et qu’il ne faut pas laisser sans réponse. Chacun doit s’en emparer : les institutions, les collectivités territoriales, mais aussi les partenaires sociaux, les associations. Tous ceux qui agissent dans la société doivent avoir à cœur de porter la laïcité. Et ils doivent en avoir les moyens.

La laïcité, c’est aussi l’autorité. Car sans autorité, c’est la loi de la jungle qui s’impose, et les plus modestes et les plus fragiles de la société qui en sont les victimes.
 
Mesdames, messieurs,
Chaque mot a une origine, une étymologie. Comme vous le savez, le mot laïcité vient du grec "laos", qui veut dire le peuple. Et au fond tout est dit. Tout est résumé. La laïcité, c’est un principe d’organisation du peuple, notre principe républicain d’organisation de la société.

Ce principe – il faut le dire maintenant, car après, il est trop tard ! – pourrait très bien tomber entre de mauvaises mains. Les mains de ceux qui rêvent d’une société où l’on hiérarchise, où l’on pense que certains sont plus français que d’autres.

Je ne veux pas que l’extrême droite entre par effraction dans le destin de notre Nation. Elle est aux portes du pouvoir de certaines régions et elle est aux portes du pouvoir tout simplement. Il faut s’en rendre compte, et face à cela, il ne faut pas abdiquer, courber l’échine, avoir peur. Il faut aller de l’avant et combattre.

Je ne veux pas que l’extrême droite entre par effraction dans le destin de la France – elle qui se dit maintenant républicaine, allons bon ! Alors que toute son histoire, de père en fils, ou de grand-père en petite-fille, montre le contraire –, elle qui a toujours combattu la République. Je ne veux pas que l’extrême droite vienne saccager ce que nous ont laissé les CLEMENCEAU, les JAURES, mais aussi De GAULLE.

Alors, oui, il y a un combat à mener. Pas seulement par les mots, pas seulement dans les discours, mais par les actes, pour emporter les cœurs, pour rallumer cet espoir qui fait souvent défaut !


Ici, deux hommes ont été récompensés par votre prix, parce que, à leur manière, chacun porte cet espoir. Et ils méritent respect, considération, soutien, solidarité.

A la tribune de l’Assemblée nationale, le 13 janvier dernier – au lendemain de l’horreur, au lendemain aussi de ce formidable sursaut, quelques heures après les obsèques des trois membres des forces de l’ordre, deux policiers nationaux, une policière municipale, qui, à travers leurs origines, incarnaient, tous les trois, les couleurs de la République – j’ai voulu dire quelle était notre exigence. Et moi, je sais, comme beaucoup d’entre vous, que depuis ce mois de janvier, cette gravité, cette exigence, cette nécessité de mener ce combat ne nous quitteront plus. Et que l’extrême droite comme le fondamentalisme, qui se nourrissent et qui veulent nous imposer leur logique d’exclusion, sont des forces qui veulent briser la République et que nous devons plus que jamais combattre.

Dans la force du moment, je me souviens avoir répété trois fois, telle une seconde devise de notre République : laïcité, laïcité, laïcité !

Eh bien je le redis, ici, devant vous. L’exigence n’a rien perdu de son intensité ; au contraire, les combats qui viennent désormais nous l’imposent. Laïcité maintenant, laïcité encore, et laïcité toujours !
Discours du 26 octobre 2015 - Prix de la Laïcité