26 octobre 2015 - Discours
Contenu publié sous le Gouvernement Valls II du 26 Août 2014 au 10 Février 2016

Discours du Premier ministre - Comité interministériel égalité-citoyenneté aux Mureaux

"Il y a de l’énergie en France, dans notre beau pays, de la créativité, de la soif de réussite, l’envie d’aller de l’avant. A nous de faire vivre cela. A nous de faire vivre la République. De la traduire en actes ! Je sais qu’ensemble, nous serons plus forts pour atteindre cet objectif."
Mesdames, messieurs les ministres,
Monsieur le préfet des Yvelines,
Madame la sénatrice et vice-présidente du Conseil national des villes, chère Valérie LETARD,
Monsieur le maire et vice-président de ce même CNV, cher Olivier KLEIN,
Monsieur le maire des Mureaux qui nous accueille, cher François GARAY,
Monsieur le Délégué interministériel à la mixité sociale dans l’habitat,
Madame la Commissaire générale à l’égalité des territoires,
Mesdames, messieurs les élus,
Mesdames, messieurs les citoyens, les habitants,
Mesdames, messieurs,
 
Il doit être assez rare, monsieur le maire, de voir arriver dans sa ville autant de monde un lundi matin… 64 nouveaux membres du Conseil national des villes, les responsables des administrations, les membres du corps préfectoral, la presse – tout le monde découvre ainsi les Mureaux – auxquels s’ajoute une bonne part du gouvernement, signe d’une mobilisation exceptionnelle.

Et le moment est, il est vrai, important. A plusieurs titres.

D’abord, parce que, ce matin, s’est tenu le deuxième comité interministériel à l’égalité et à la citoyenneté. Il marque notre volonté d’amplifier l’action menée.

Important, ensuite, parce que nous installons un Conseil national des villes. Un conseil totalement rénové, avec des missions précisées, une composition repensée – avec des élus, des personnalités qualifiées, qui représentent différents aspect de notre société, les habitants bien sûr –, une ambition réaffirmée, et je ne doute pas qu’avec Valérie LETARD, Olivier KLEIN, et chacun d’entre vous, l’exigence sera au rendez-vous.

Important, enfin, par le contexte. Nous l’avons tous à l’esprit, vous l’avez rappelé. Il y a 10 ans très précisément, presque jour pour jour, notre pays a été secoué par plusieurs semaines de troubles, d’émeutes, qui n’ont laissé personne indemne. La douleur – comment ne pas penser à ces deux adolescents, Zyed et Bouna, à leur famille, à leurs proches –, les images, les cicatrices sont encore là. Comment, aussi, ne pas avoir une pensée pour Claude DILAIN. Avec lui, avec d’autres maires, nous étions en première ligne, et souvent très seuls. Difficile, donc, d’oublier ces moments, et impossible d’oublier celui qui fut maire de Clichy.

Dix ans après, nous sommes, ici, aux Mureaux. Pas pour annoncer un nouveau "Plan Marshall", ou pour injecter de nouveaux milliards pour "acheter la paix sociale", comme certains l’écrivent, avec toujours le mépris qui caractérise certaines élites parisiennes quand elles parlent des quartiers populaires. Ou pour chercher je ne sais quelle excuse. Nous sommes ici, ensemble, pour agir.

Pourquoi donc aux Mureaux, plutôt que dans le cadre plus habituel de Matignon ?

Il y a une première réponse. Simple. Evidente. Celle de l’élu d’Evry, de la banlieue parisienne que je suis. Comme vous tous ici, je sais combien il n’y a rien de mieux que d’être sur le terrain pour parler du terrain ; qu’il n’y a rien de mieux que d’aller à la rencontre des hommes, des femmes de ces quartiers, de les écouter, comme nous l’avons fait ce matin, pour agir efficacement sur le quotidien : emploi, sécurité, logement, santé, cadre de vie, culture, rénovation des espaces publics, transports … Et nous voulions être ici, aux Mureaux, parce que comme pour beaucoup de villes, ce qui est fait est exemplaire. Il y a une volonté, une très grande exigence de la part des élus, des associations, des habitants.

Et puis il y a une seconde réponse. Nous étions, le 14 septembre, avec le président de la République et tout le gouvernement, à Vesoul – c’est une autre réalité – pour un comité interministériel sur les ruralités, qui faisait suite à celui que j’avais tenu au mois de mars à Laon, dans l’Aisne. Le fait d’être, pour ces deux moments, sur le terrain dit beaucoup. Il dit notre volonté d’agir partout, sur tout le territoire avec la même volonté, la même exigence : répondre concrètement aux attentes de nos concitoyens, de ces territoires, de ces quartiers de métropole ou des Outre-mer. Et c’est cela, l’égalité. C’est cela, tout simplement, la République en actes !

Je sais combien cette République est attendue, parce que même si nous agissons depuis longtemps – 30 ans de politique de la ville, dans une continuité républicaine qu’il faut assumer pleinement ! – même si nous avons mis des moyens – mérités, nécessaires, indispensables –, les résultats, tout le monde le sait, ne sont pas encore à la hauteur des attentes.

Pourquoi ?

Simplement parce que la politique de la ville est une des politiques publiques les plus difficiles, une des plus complexes, du cousu sur mesure, qui sort des slogans, de la facilité, de l’immédiateté. Elle ne fonctionne pas en vase clos, elle ne doit pas fonctionner en vase clos. Elle est une caisse de résonnance de la société : ses forces, ses faiblesses, ses aspirations, ses désenchantements.

Les quartiers populaires ne sont pas tous semblables. Les Mureaux, Evry, Clichy, Mulhouse, Valenciennes, Lyon, Avignon, Saint-Denis de La Réunion, Angers ne connaissent pas les mêmes situations, ne sont pas toutes des villes avec des quartiers comparables. Mais dans ces quartiers populaires, tous subissent les conséquences des différentes crises qui frappent notre pays, notamment la crise économique, le chômage de masse qui affaiblit les solidarités, rend les êtres plus fragiles, plus inquiets face à l’avenir, et donc plus enclins au repli et à une forme d’entre soi.

Cet entre soi, ce repli s’opère, d’abord, par le logement, avec la recherche d’un voisinage qui nous ressemble, dans un territoire dit "sans histoire", loin de ceux que l’on désigne comme les pauvres, qui, eux, ne peuvent pas choisir.

Il s’opère, ensuite, par le choix de l’école, en contournant la carte scolaire, pour inscrire ses enfants dans l’établissement que l’on sait mieux réputé, mieux fréquenté. Et qui peut blâmer ceux et celles qui font ces choix pour eux, pour leurs enfants, pour leur avenir.

Il y a également les loisirs, culturels en particulier, les lieux que l’on fréquente, les sports que l’on pratique, les musiques que l’on écoute : tout doit marquer une appartenance. Marquer et donc distinguer.

Des logiques de séparation, des logiques profondes sont à l’œuvre depuis des années. Elles fabriquent "par le haut" de la ségrégation et elles produisent "par le bas" de l’exclusion. D’où ce sentiment de malaise, d’où ce sentiment d’abandon qui existe.

Politiques de peuplement absurdes, voire parfois criminelles, immigration pauvre, concentrée dans les mêmes villes, les mêmes quartiers, fuite des classes moyennes : appelons ces phénomènes comme l’on veut, mais l’apartheid dont j’ai parlé, c’est cela !


Laisser faire, c’est prendre le risque d’une explosion permanente de notre société.

Ce constat, un grand élu, maire de Grenoble pendant des années, Hubert DUBEDOUT, le faisait déjà, en 1983, dans un rapport au titre qui sonnait comme un programme : "Refaire la ville". Et c’est sur ce constat qu’est née la politique du même nom.

Déjà, à l’époque, son objectif était clair : recoudre un tissu social qui se déchirait.

On ne compte plus les plans qui se sont succédé pour améliorer le cadre de vie, renforcer les dispositifs d’accompagnement social. Encore une fois : il faut assumer ce qui a été fait. Parce que l’intention était bonne et sincère. Et si cela n’avait pas été fait, rendons-nous compte dans quelle situation seraient ces quartiers et ces villes.

Assumer, car il y a des réussites, depuis la création du ministère de la Ville et son premier titulaire, Michel DELEBARRE, en 1990. J’étais jeune collaborateur de Michel ROCARD, mais déjà élu de la banlieue parisienne, à Argenteuil, où des bandes s’étaient affrontées sur une dalle.

La création de l’ANRU, grâce à la volonté de Jean-Louis BORLOO, a été un véritable tournant, en 2004. Nous en avons eu, cher François GARAY, ce matin, une belle illustration dans le quartier de la Vigne Blanche. C’est beau. Et il faut du beau dans les quartiers populaires ! Les logements sont agréables, les matériaux de qualité, les espaces publics et verts aussi. C’est ouvert. Il y a des respirations avec une vraie vision d’ensemble.

Des réussites de cette nature, il y en a beaucoup sur l’ensemble du territoire, dans de nombreux quartiers. Mais elles ne doivent pas cacher la réalité à laquelle font face les quartiers en politique de la ville.

Au-delà de l’amélioration du cadre de vie, la réalité économique et sociale est dure : un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne nationale ; chez les jeunes, c’est plus de 40 %.

C’est dans ces quartiers que sont concentrées les familles les plus défavorisées – souvent issues de l’immigration, mais pas seulement – vivant parfois sur les seules prestations sociales. C’est aussi dans ces quartiers que l’échec scolaire – et son corollaire, le décrochage – font des ravages. C’est également là que les nuisances quotidiennes, la délinquance, les trafics prospèrent ; là que la loi du plus fort tente en permanence de s’imposer. Et c’est cela qui crée ces phénomènes de ségrégation, ces ghettos, qu’ils soient territoriaux, sociaux, ethniques, ou aussi parfois religieux.

Ce qui s’est produit, hier, à Marseille, montre à nouveau – mais qui pouvait croire le contraire ? – que nous sommes face à des phénomènes lourds, d’hyper-violence, celle, le plus souvent, de très jeunes individus ; des phénomènes liés aux trafics de stupéfiants, qui enkystent les quartiers en posant une véritable chape de plomb sous laquelle prospèrent des systèmes mafieux. Y faire face prend nécessairement du temps. Et je ne laisserai pas dire que nous n’obtenons pas déjà des résultats à Marseille : actions coordonnées des services de police, méthode globale, reconquête des territoires, chantiers de rénovation urbaine, qui gênent, comme l’action de la police, les trafics, le racket, les mafias locales. Nous agissons alors que pendant des années, les quartiers populaires de Marseille ont été abandonnés ! Et nous agissons maintenant, avec la municipalité, dans les quartiers nord ou sud : des chantiers sont en cours.

Cette concentration de difficultés – que personne ne nie, parce que nous sommes très lucides, tous, ici – est le résultat direct de ces processus de ségrégation que je viens d’évoquer, car c’est là, dans ces mêmes quartiers, que se concentrent encore, le plus souvent, les logements sociaux, et le parc privé le plus dégradé.

Disons les choses clairement : au fil du temps, plutôt que de s’améliorer, la situation s’est dégradée, dans un climat qui lui-même s’est fortement tendu – tendu dans les quartiers, la durée des problèmes crée cette tension, mais dans l’ensemble du pays également – par des violences verbales, des stigmatisations, venues du haut de la société.

En 2012, bien conscients de cette situation, du malaise ambiant, de la désagrégation en cours, nous avons agi. Notamment avec la loi défendue par François LAMY, adoptée à la quasi-unanimité au Parlement.

Nous avons simplifié les procédures, repensé la géographie prioritaire, nous avons créé les contrats de ville – 437, et ils seront tous signés d’ici fin novembre. Najat VALLAUD-BELKACEM, Myriam EL KHOMRI, Patrick KANNER, qui ont assumé ces responsabilités, ont signé beaucoup de ces contrats de ville, pensés à l’échelle des intercommunalités, impliquant les habitants et mobilisant toutes les politiques de droit commun.

Nous avons poursuivi les efforts en matière de rénovation urbaine, par un engagement de l’Etat de 5 milliards d’euros qui doit permettre de mobiliser 20 milliards d’investissements dans les prochaines années – nous en avions parlé d’ailleurs à Valenciennes quand nous avions célébré les 10 ans de l’ANRU.
Nous avons renforcé les exonérations d’impôts pour les commerces de proximité, créé un abattement de 30 % de la taxe foncière sur le bâti. Et je reste très attentif aux effets de la péréquation, de la baisse des dotations ou de la réforme de la DGF pour les villes qui ont les quartiers les plus en difficulté.

En matière de sécurité, nous avons mis en place les Zones de sécurité prioritaires, avec Christiane TAUBIRA, quand j’étais ministre de l’Intérieur, pour s’attaquer aux problèmes quotidiens que rencontrent les habitants – et ils sont lourds. Je veux saluer ici l’action des forces de l’ordre qui, chaque jour, dans des conditions difficiles, garantissent la sécurité des habitants – j’étais heureux, ici aux Mureaux, de visiter le chantier en cours du nouveau commissariat.

Nous savions qu’il fallait donner un nouveau souffle.

Pas pour critiquer nos prédécesseurs, mais pour aller de l’avant ; et nous aurons besoin de votre expertise et de votre vigilance, vous, élus et habitants, pour corriger ce qui doit l’être.

Et puis des événements tragiques sont venus ébranler le pays tout entier.

Les attentats de janvier ont montré combien la déroute civique et morale dans notre pays était grande. Bien plus qu’on ne l’imaginait. Cette déroute n’existe pas seulement dans nos quartiers ! Mais ne nous racontons pas d’histoire : elle est beaucoup à l’œuvre dans ces quartiers.


La première exigence, c’est cette lucidité pour nommer les dérives : nuisances, violences, trafics, je l’ai dit, mais aussi – et ce sont des phénomènes plus récents, qu’on n’a pas vus, ou qu’on n’a pas voulu voir – antisémitisme, haine d’Israël, radicalisation, sexisme, homophobie. Le rapport femme/homme, fille/garçon, s’est profondément dégradé. Il se vit sur le mode de la domination des hommes et des garçons, qui imposent leur prétendu "système de valeurs". Sur le mode, aussi, du communautarisme, et de revendications particulières ou religieuses – je pense à ces groupes salafistes qui agissent dans un certain nombre de quartiers, et qui peuvent mettre en cause la République.

Tout cela s’est développé sous nos yeux.

Insidieusement, au cœur de la République, un poison s’est répandu : celui d’un contre-modèle de société, un modèle contre la République et ses valeurs – et qui peut prendre des formes différentes. Dire cela, ce n’est pas stigmatiser. C’est faire justice à toutes celles et ceux qui sont victimes de cet ordre que certains font régner ou veulent faire régner. Et c’est dire que l’immense majorité de nos concitoyens ne veut pas de cela, veut aller de l’avant – parce qu’il y a de l’énergie et de la volonté d’aller de l’avant.

Nommer, c’est essentiel. C’est la condition pour agir.

La deuxième exigence, c’est d’éviter toute généralisation et reconnaître, aussi, les obstacles auxquels sont confrontées les populations de ces quartiers. Des obstacles de plusieurs natures : difficultés sociales qui persistent ; discriminations – parfois cela s’appelle tout simplement du racisme – qui font des dégâts considérables sur les destins individuels, scolaires, professionnels ; stigmatisation à l’endroit de l’islam, alors que la deuxième religion de France cherche sa place dans notre société. Les musulmans de France qui contribuent à ce chemin doivent avoir notre soutien.

Eviter toute généralisation, c’est se mettre du côté de toutes celles et tous ceux qui ne veulent qu’une seule chose : vivre le mieux possible dans la République.

Cette double exigence de lucidité et de refus de toute généralisation nous a menés, en mars dernier, à prendre 60 mesures, lors du premier comité interministériel à l’égalité et à la citoyenneté.

60 mesures pour redonner à l’école sa mission de transmission des valeurs – en particulier la laïcité –, sa mission de transmission des connaissances de la langue ; pour casser les ghettos et aller, enfin, vers plus de mixité sociale, et d’abord dans le logement. Des mesures d’égalité dans l’accès à l’emploi et à la culture ; pour la promotion de la citoyenneté.

Nous sommes huit mois après.

Huit mois, c’est court, à l’échelle de l’action publique, mais c’est long quand il y a une attente, quand il y a urgence.

Il y a une telle défiance vis-à-vis des institutions, des pouvoirs publics, de l’Etat, que nous voulons dès maintenant faire en toute transparence un premier point d’étape. Nous le ferons régulièrement avec vous en vous y associant.

Sur ces 60 mesures – Patrick KANNER, dont je salue le travail, l’a dit ce matin – 20 sont déjà mises en œuvre.

Sur la mixité sociale, le délégué interministériel, Thierry REPENTIN, qui a fait un formidable travail, a déjà identifié une première liste de 36 communes ne respectant pas leurs engagements de construction de logements sociaux. Et nous rendons aujourd'hui avec Sylvia PINEL, la ministre du Logement, cette première liste publique.

Dans l’école, qui a été mobilisée à la hauteur du choc que la société française a connu, plus de 15 000 personnels ont été formés à la laïcité. L’apprentissage du français a été renforcé dès la maternelle. La scolarisation des moins de trois ans commence à se développer sur l’ensemble des territoires fragiles. Il faut aller vite.

Les actions en faveur de l’emploi, comme les contrats Starter ou la Garantie jeunes, sont déjà plébiscitées. Le soutien au développement associatif a été renforcé avec une enveloppe de 100 millions d’euros supplémentaires.

La grande école du numérique a été créée. C’est essentiel, parce que la fracture numérique est présente dans ces quartiers. L’agence pour le développement économique dans les territoires –  France Entrepreneur – a été lancée par le président de la République la semaine dernière à la Courneuve, en Seine-Saint-Denis. C’est une très bonne chose, parce que très souvent, au problème du chômage massif dans les quartiers, on a seulement répondu par du traitement social. Mais, si créer une entreprise est difficile, quand on est issu des quartiers cela l’est plus encore. Pourtant, c’est dans ces quartiers que l’on crée le plus d’entreprises, que la demande est la plus forte.

Nous devons donc lever les obstacles, concevoir les outils adaptés pour faire des territoires fragiles des acteurs économiques à part entière. C’est la mission de cette agence, c’est la mission de tous les acteurs.

Nous étions à la mission locale des Mureaux ce matin : il y a une soif d’entreprise, il y a une soif d’entreprendre. Il y a de jeunes entrepreneurs qui sont de vraies réussites et qui représentent un dynamisme incroyable. Parce que nous sommes lucides sur les difficultés, je demande qu’on regarde aussi les réussites et les pépites qui existent dans nos quartiers !

Sur les 40 mesures restantes, 25 sont en cours de déploiement, et 15 vont l’être très prochainement.

Ce bilan, nous l’avons fait, ce matin, avec les ministres.

Il montre qu’une dynamique est lancée. Nous devons l’amplifier ! En suivant trois mots d’ordre, trois directions.

Premier mot d’ordre : casser les logiques de ségrégation.


J’ai parlé de politique de peuplement. Elle passe d’abord par la politique du logement, avec un principe fondamental : ne pas ajouter les difficultés aux difficultés, de la détresse à la détresse. C’est pour cela qu’il ne faut pas laisser s’installer, en lisière des quartiers en difficulté, des campements illicites.

Ne pas ajouter des difficultés aux difficultés, c’est aussi le principe qui nous guide pour l’organisation de l’accueil des réfugiés, qui doit se faire sur l’ensemble du territoire. Et si la France est fière de respecter ses engagements en matière d’asile, en accueillant les femmes, les hommes, les enfants qui fuient les persécutions et les guerres, elle se doit aussi d’être réaliste et responsable, en affirmant une politique de maîtrise et de régulation de l’immigration, en combattant l’immigration irrégulière.

En matière de logement, nous allons nous donner les moyens d’honorer nos engagements. Un projet de loi sera présenté courant 2016. Il fixera de nouvelles règles :
  • imposer au niveau des intercommunalités une part incompressible d’attribution de logements hors quartiers politique de la ville aux demandeurs de logements très sociaux ;
  • permettre l’accès à des logements, dans les territoires où les loyers sont trop chers, à des foyers modestes, et favoriser l’arrivée de ménages plus aisés dans les quartiers politique de la ville ;
  • enfin, renforcer les sanctions contre les maires refusant de construire des logements sociaux, en transférant aux préfets leur contingent municipal d’attribution. Il faut que les choses bougent ! L’Etat emploie et emploiera tous les moyens nécessaires. Il prendra la main s’il le faut, comme la loi l’y autorise.
Pour casser les logiques de ségrégation sociale au collège, la carte scolaire sera revue en élargissant les secteurs de recrutement. La ministre de l’Education nationale a engagé ce chantier, et dix départements expérimenteront cette démarche à la rentrée 2016. Najat VALLAUD-BELKACEM présentera la démarche d’ici quelques semaines. Je ne doute pas un seul instant qu’elle aura à cœur aussi de s’appuyer sur votre expertise.

Casser les logiques de ségrégation nécessite enfin d’amplifier une action culturelle de qualité dans les quartiers. Cela passe notamment par des politiques d’encouragement à la pratique des arts. Fleur PELLERIN mobilisera le réseau des conservatoires pour que, dans les quartiers, la pratique de la musique, toutes les musiques, puisse être accessible. Et avec Patrick KANNER, ils veilleront à une meilleure valorisation des cultures urbaines, trop souvent en marge des institutions culturelles.

Le deuxième mot d’ordre, c’est la lutte contre les discriminations. Toutes les discriminations. Celles qui portent sur l’origine – il ne faut pas avoir peur de les traiter –  celles qui touchent les femmes, parce qu’elles sont femmes, la religion, l’apparence physique, le handicap. Dans ces domaines, tant de choses ont été annoncées et si peu ont été suivies d’effets.

Le projet de loi Justice du XXIe siècle, présenté par la garde des Sceaux, et qui sera examiné en première lecture au Sénat dans les prochains jours, prévoit la création d’une action de groupe. C’est une nouvelle avancée majeure.

Mais face aux discriminations, le droit seul ne suffit pas ; il faut aussi une vraie prise de conscience de l’ensemble de la société. Dès la fin 2015, une campagne nationale de testing sur les discriminations à l’embauche et dans le monde du travail sera lancée. Elle se conclura par une synthèse rendue publique à la mi-2016. Nous engagerons alors, avec Myriam El KHOMRI et Patrick KANNER, un dialogue avec les entreprises dont le testing aura révélé des pratiques discriminatoires. Et nous accompagnerons ce testing par une campagne de sensibilisation.

Pour ce qui est de la fonction publique, les 75 écoles de formation devront s’engager au premier semestre 2016 sur un plan permettant de renouveler les origines sociales de leurs étudiants, pour mise en œuvre à la rentrée 2016. Il n’y a pas assez de hauts fonctionnaires issus des milieux populaires. Ce n’est pas normal ! Le décalage entre les élites et la société est trop important. Alors, soyons clairs : il ne s’agit pas de faire de la diversité un objet exotique, ni de promouvoir la discrimination positive. Il s’agit de donner sa chance à chacun. Vraiment à chacun. Ce n’est pas le cas lorsque, comme aujourd’hui, les enfants d’ouvriers sont 5 % en cursus de doctorat, 6 % seulement dans les classes préparatoires aux grandes écoles, et moins de 3 % dans les écoles normales supérieures et autres grandes écoles.

Parce que l’information, l’orientation et la poursuite d’études supérieures n’ont rien d’évident dans les quartiers où les modèles de réussite peuvent manquer, la ministre de l’Education nationale construira pour la rentrée prochaine des "parcours d’excellence" destinés aux collèges des réseaux d’éducation prioritaire, qui leur permettront d’être systématiquement accompagnés vers la réussite grâce au tutorat d’établissements d’enseignement supérieur, d’enseignants volontaires, de bénévoles et d’entreprises.

Ces interventions, souvent expérimentées ces dernières années, sous le nom par exemple de "cordées de la réussite", seront donc généralisées dans les territoires les plus difficiles et formalisées au sein de l’Education nationale.

Enfin, troisième mot d’ordre : prévenir la radicalisation.

Comme l’a souligné dans son rapport le député de l’Essonne Malek BOUTIH, les phénomènes de radicalisation, pas seulement islamistes, ont pris une ampleur alarmante. Cela touche une part importante de notre jeunesse – filles et garçons – qui, disons-le, sont en mal de repères, sont dans une forme d’errance morale. Ils trouvent alors, sur les réseaux sociaux, dans les contre-discours complotistes, dans le radicalisme, dans la violence extrême aussi, une sorte de dépassement qui les fascine. Ils sont par exemple 1 800 jeunes dans les filières djihadistes. C’est nous tous qui sommes interpellés sur ce que nous proposons à notre jeunesse, sur la place que nous lui réservons dans la société que nous fabriquons, dans les valeurs que nous transmettons.

Dire cela, ce n’est pas chercher la moindre excuse ; et l’Etat agit à travers ses forces de l’ordre, ses services de renseignement et la justice. Dire cela, c’est être lucide pour agir, et agir notamment avec les familles.

Le plan d’intervention annoncé par le ministre de l’Intérieur sera complété d’un plan de prévention, qui interviendra bien en amont pour éviter à tant de jeunes – ils sont des milliers, potentiellement – de sombrer. Ce plan mobilisera le ministère de l’Education nationale, les ministères sociaux, et le ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports. Il s’appuiera aussi sur les forces vives de la société civile. C’est une condition pour agir au plus près du terrain, là où les phénomènes de radicalisation se répandent. Là encore, il faudra du temps : c’est l’affaire d’une génération.

Mesdames, messieurs,

Ces nouvelles mesures sont un pas de plus pour la prise de conscience, pour l’égalité et pour la citoyenneté.

Mais rien ne pourra se faire sans apaisement, sans lever les incompréhensions qui existent encore trop souvent entre nos forces de l’ordre et une partie de notre jeunesse. Ministre de l’Intérieur, j’avais annoncé un dispositif global comprenant une refonte du code de déontologie des policiers et des gendarmes : c’est fait. La généralisation du port du matricule : c’est fait. La possibilité de saisir l’inspection générale de la police nationale : c’est fait. Un plan de formation de tous les personnels : c’est fait. Et une expérimentation des caméras piétons : elle a été concluante. Ces caméras piétons feront donc partie de l’équipement classique des forces de l’ordre sur le terrain. C’est un élément aussi d’apaisement.

Je l’ai souvent dit : le cloisonnement, l’intervention en silo, la surenchère bureaucratique sont des obstacles à l’efficacité de notre action ; ils sont, aussi, des sources de démobilisation. Source de démobilisation des personnels – et je veux saluer l’action de tous les services publics dans ces quartiers : il y a une demande forte d’Etat, de puissance publique, de services publics, on comprend, ici, ce que veut dire la réponse de l’Etat et de la puissance publique.

Source, aussi, de démobilisation des citoyens – nous le voyons bien par les votes … ou par les non-votes. C’est alors le sentiment d’impuissance publique qui prend le pas.

Comment mieux casser les logiques de ségrégation, lutter contre les discriminations et prévenir la radicalisation, si on n’améliore pas nos méthodes de travail ? Nous avons donc décidé, sur dix villes concernant 17 quartiers, de nommer dix délégués du gouvernement rattachés aux préfets.

Leur mission, en lien avec le maire, est évidente : redonner force et cohérence à l’action publique locale. Ils auront l’autonomie nécessaire, notamment budgétaire, pour mobiliser les ressources du territoire – administration comme associations – afin de bâtir de manière réactive – et créative ! – des solutions sur mesure pour obtenir des résultats tangibles pour les habitants.

Dès à présent, et je les remercie, les villes de Mulhouse – je salue son maire, Jean ROTTNER, qui est parmi nous –, Illzach, Trappes, et Avignon ont accepté de prendre part à cette expérimentation, à laquelle, avec Patrick KANNER, nous croyons beaucoup.

Mesdames, messieurs,

Vous le voyez : l’Etat est là. Il agit. Il sait renouveler son action. Une action d’autant plus efficace si elle est complétée par des instances comme la vôtre.
Et je veux donc conclure en vous disant ce que j’attends de vous.

Ce nouveau Conseil national des villes a été totalement repensé pour être plus représentatif de la société civile, mais aussi du dynamisme qu’il y a dans les quartiers. Il voit ses capacités d’analyse renforcées grâce à la fusion de l’Observatoire des zones urbaines sensibles avec le comité d’évaluation de l’ANRU.

Votre composition nouvelle, avec des personnalités connues, fortes, avec des citoyens moins connus, mais aux personnalités tout aussi fortes, c’est l’affirmation que les politiques publiques ont besoin d’être éclairées par différents points de vue et travaux de recherche, par différentes analyses et expertises. Depuis trop longtemps, l’Etat a fonctionné en sous-estimant l’utilité de ce regard extérieur ; alors que, sur le terrain, nous travaillons avec les habitants, et que vous voulez, les uns et les autres, renforcer cette implication de nos concitoyens.

Les 60 mesures, comme celles que nous avons décidées aujourd’hui, c’est aussi à vous d’en faire le suivi, en donnant votre avis et en faisant des propositions.

"Refaire la ville", ce beau programme que j’évoquais, invite à l’enthousiasme, mais aussi à la modestie. On ne fait jamais tout tout seul. Moi, je crois à une société qui se construit par le dialogue, par la confiance, par le respect de l’autre, par la responsabilité.

Le choix qui est devant nous – et que nous traduisons en actes, ici, aujourd'hui – c'est un vrai choix de société. Il s'agit de savoir ce que nous faisons ensemble, ce qui nous lie, et le chemin que nous voulons parcourir.

Etre une Nation, c’est n’oublier personne. C’est tout faire pour que chacun se sente respecté et pris en considération, quelle que soit son origine ou celle de ses parents. C’est accepter la diversité – c’est un beau mot – et vivre en même temps ensemble, avec des règles, des droits, des devoirs, des valeurs.


Et la République, c’est d’abord des citoyens qui peuvent être fiers d’être français, qu’ils soient issus de l’immigration ou pas, qu’ils soient nés en France ou naturalisés, dont le nombre d’ailleurs est en hausse.

La République, c’est donc aussi des valeurs : égalité, solidarité, laïcité, ce principe d’organisation de notre société qui émancipe, apaise et surtout protège.

Oui, il protège, car mettant toutes les religions sur le même pied, régulant leurs manifestions dans l’espace public, il évite aux fidèles les stigmatisations. La laïcité est donc un principe concret. Mais soyons clairs : nos compatriotes, nos concitoyens de confession ou de culture musulmane sont tous – comme tous les autres – des enfants de la République.

Et parce que nous vivons une situation difficile, dans le monde, au Proche et au Moyen-Orient, et en Europe, nous avons un devoir de vigilance, d’apaisement et de responsabilité qui s’impose plus que jamais aujourd’hui si on veut éviter ces stigmatisations. Les femmes et les hommes qui vivent dans les quartiers populaires ne sont pas des citoyens de seconde zone. Ils participent au dynamisme, à la vitalité, à la créativité de notre pays. Et cela, on ne le dit pas assez ! C’est souvent un discours de paternalisme qui prime.

J’ai vécu dans ces quartiers pendant des années, mes enfants sont toujours à l’école publique dans la ville dont j’ai été le maire, et donc je peux en parler : je sais la force, la puissance, l’enthousiasme qui existent dans nos quartiers. Nous devons passer à un discours de respect et de responsabilité mutuels.

Sans se mentir sur les difficultés ! Et sans se mentir sur les dérives ! Car l’avenir de la République se joue en grande partie dans ces territoires.

Et c’est ensemble qu’on les surmontera ! Les femmes, les jeunes femmes, toutes les femmes, ont un rôle majeur à jouer, parce que pour elles, souvent, les difficultés sont encore plus lourdes. Surmonter les difficultés – mais en sachant toujours saluer et soutenir les réussites individuelles et collectives, quand il y en a. Et il y en a !

Ce choix de société, j'invite chacune et chacun à le considérer avec gravité. Je crois de plus en plus au rassemblement autour de la République et de l’action vers ces quartiers.

Le chemin que nous vous proposons, c’est une société où chaque citoyen a sa place, sa chance, la possibilité de se construire un destin. C’est ce que nous sommes venus porter devant vous aujourd’hui.

Nous pouvons faire le pari de la confiance, du dialogue, de l'engagement citoyen. Nous pouvons aussi céder au repli, à la stigmatisation, à la défiance, à une forme de rupture avec ce qui fait notre modèle, avec les valeurs qui le portent.

Alors, il faut du courage, bien sûr, de l'optimisme, pour faire à nouveau confiance, pour reprendre en main notre destin collectif. Mais ce courage, cette envie de réussir, cette obstination, je sais que vous l’avez. Et je sais que les Français et les Françaises, les citoyens et les citoyennes, l'ont dans tous ces territoires. Je ne suis pas à la reconquête des quartiers, je ne suis pas à la reconquête d’un électorat. Tous ceux qui ne voient les choses qu’à travers cet angle se trompent lourdement sur les défis que le pays traverse.

Il y a de l’énergie en France, dans notre beau pays, de la créativité, de la soif de réussite, l’envie d’aller de l’avant. A nous de faire vivre cela. A nous de faire vivre la République. De la traduire en actes ! Je sais qu’ensemble, nous serons plus forts pour atteindre cet objectif.

Je vous remercie.
Discours du 26 octobre 2015 - Installation du Conseil national des villes