31 août 2015 - Discours

Discours du Premier ministre à la sous-préfecture de Calais

"Une stratégie globale se met en œuvre. L’Etat est là pour résoudre cette crise des migrants de Calais, et l’Europe est là à ses côtés."
Monsieur le vice-président de la Commission européenne, cher Frans TIMMERMANS,
Monsieur le Commissaire européen, cher Dimitris AVRAMOPOULOS,
Messieurs les ministres, chers Bernard CAZENEUVE et Harlem DESIR,
Mesdames, Messieurs les parlementaires et les élus,
Madame la préfète,
Mesdames, Messieurs,
 
L’Europe, la France, nous tous, avons devant nous une immense responsabilité. L’actualité tragique, insoutenable, avec tous ces morts aux portes de l’Europe, sur son sol, ne cesse de nous le rappeler. Et le déplacement de ce matin – avec Harlem DESIR, avec Bernard CAZENEUVE qui est venu régulièrement ici, et dont je veux saluer l’action et l’efficacité, avec deux commissaires européens, dont le vice-président de la Commission, et le commissaire en charge de ces sujets, qui montrent que l’Europe est pleinement engagée –, notre déplacement conjoint, symbolique, mais aussi concret, vous le verrez, souligne de manière forte et crue la réalité de la question des migrants, du défi qui est posé à l’Union européenne et à chacun des pays de l’Union européenne.

Dans le monde, la guerre, les oppressions, mais aussi la misère, les Etats qui se délitent, les crises humanitaires, le réchauffement climatique, poussent des populations à quitter leur pays, à se fier à des passeurs, des trafiquants, qui exploitent la misère humaine, et à tout risquer, à risquer leur vie – nous avions des témoignages encore ce matin – pour venir en Europe.

En seulement 6 mois, plus de 340 000 entrées irrégulières ont été recensées dans l’espace Schengen. C’est presque trois fois plus que l’an dernier, qui était déjà une année exceptionnelle de ce point de vue. Disons aussi la vérité : cette crise sera longue et cela sera un défi que de l’enrayer. C’est pour cela qu’il faut agir avec méthode et refuser toute forme de démagogie.

Cette crise migratoire met nos sociétés à l’épreuve. La ville de Calais – et je veux saluer d’ailleurs l’engagement des élus, mais aussi l’engagement des habitants, qui font face à ces défis avec beaucoup de sens des responsabilités –, le département du Pas-de-Calais, la région proche, l’illustrent tout particulièrement. Cette ville portuaire, qui est aussi un nœud de communication franco-britannique, est devenue l’un des principaux axes d’immigration irrégulière de notre continent. La plupart des migrants qui arrivent à Calais se retrouvent, de fait, dans une impasse. Le transitoire se prolonge en détresse. Le nombre de migrants installés dans l’attente d’un hypothétique passage de la Manche a augmenté en moins d’un an de 400 à 3 500 personnes – même si, par le passé, nous avons déjà connu ce type de crise. Les conséquences, vous les connaissez : saturation des capacités d’accueil, campements précaires et insalubres, exploitations sordides, avec leur lot de troubles, de violences, de désarroi aussi pour les populations riveraines.

Nous nous sommes rendus ce matin, tous les cinq, avec les élus, dans la lande et aux abords de l’entrée du tunnel. Ce que l’on y voit, c’est un commandement à agir. Cet après-midi, nous retrouverons, avec Bernard CAZENEUVE et Harlem DESIR, les associations, qui grâce aussi à l’élan de solidarité locale, apportent de l’aide, un secours, de la solidarité. Nous irons saluer les services de santé qui soignent les migrants, ainsi que les forces de l’ordre, la Sécurité civile, qui assurent leur mission exigeante dans le respect du droit et des valeurs républicaines.

Lampedusa et Vintimille en Italie, Kos et Chios en Grèce, mais aussi Lojane en Macédoine ou Subotica en Serbie connaissent également un afflux massif de populations migrantes. Toute l’Europe est donc concernée par cette crise d’une exceptionnelle gravité. Elle doit se mobiliser. Il doit y avoir une étroite coopération entre la Commission européenne et les Etats membres, ainsi qu’avec les Etats candidats à l’adhésion. C’est le sens de notre présence conjointe aujourd'hui avec Frans TIMMERMANS et Dimitris AVRAMOPOULOS.

L’Europe, ce sont des pays qui ont décidé de mettre en commun pour avancer ensemble. Elle ne peut pas, donc, abandonner les pays dits de « première entrée » à leurs difficultés. L’Italie et la Grèce font face à des afflux tels qu’elles ne peuvent pas les traiter seules. Nous devons apporter des solutions européennes, des solutions efficaces et durables. Nous y travaillons – et nous y travaillons bien – ensemble.

Ces réponses, nous devons les chercher dans le respect de nos valeurs et de nos principes communs : humanité, responsabilité, fermeté.

Humanité, car chaque migrant, qu’il soit demandeur d’asile ou non, doit être traité avec dignité, et pouvoir vivre dans des conditions décentes.

Notre responsabilité à tous, c’est ensuite de s’assurer que le droit d’asile, droit fondamental auquel l’Europe et la France sont attachées, soit partout respecté. On ne peut s’y soustraire au moyen de barbelés. Ceux qui sont persécutés dans leur pays, qui sont exposés à la torture, opprimés, doivent être accueillis en Europe.

Fermeté enfin, car il faut faire cette distinction – essentielle pour préserver le droit d’asile, et essentielle vis-à-vis de nos concitoyens : il y a d’une part le droit d’asile, et il y a d’autre part l’immigration irrégulière. Elle doit être combattue.

Humanité, responsabilité, fermeté : telle est la ligne commune du président de la République et de la Chancelière allemande, qui ont précisé la semaine dernière quels devaient être nos axes d’actions, sur la base d’un travail réalisé par les deux ministres de l’Intérieur, Bernard CAZENEUVE et Thomas de MAIZIERE. Je ne doute pas que cette initiative et ces propositions rencontrent un écho favorable du côté de la Commission, mais Frans aura sans doute l’occasion de le dire.

Il s’agit d’abord de répondre à la question de l’accueil immédiat des migrants. Pour cela, nous devons mettre en place rapidement des centres d’accueil dans les pays de première entrée – il en existe déjà. Ces hotspots permettront d’étudier la situation de chaque entrant. Le but : identifier les personnes qui relèvent du droit d’asile, et celles qui sont des migrants économiques, entrés irrégulièrement sur le territoire européen. Dans ce deuxième cas, elles devront être raccompagnées dans leur pays d’origine, avec toujours, je le rappelle, humanité, dignité, respect du droit. Mais avec la fermeté qui s’impose.

Des décisions ont été prises au Conseil européen de juin. Elles doivent désormais rapidement, dans les prochaines semaines, se traduire en actes. La Commission apporte son aide aux pays de première entrée, et la France se tient prête à le faire aussi, en envoyant des personnels expérimentés – je pense à ceux de l’OFPRA ou de l’OFII. Mais je le dis, nous en avons parlé ce matin, ces pays doivent également adapter leur législation afin de protéger plus efficacement nos frontières extérieures.

Nous devons ensuite répartir équitablement, entre pays européens, l’accueil de ceux qui sont éligibles à l’asile. Les débats ont été animés, mais nous avons ensemble défini un cadre. La France, comme l’Allemagne, s’y tiennent. Mais de trop nombreux pays se refusent à prendre leur part. C’est contraire à l’esprit européen. Nous ne pouvons pas l’accepter.

Il s’agit, plus largement, de définir une politique migratoire européenne.

Définir, d’abord, un système unifié d’asile, avec des délais raccourcis pour répondre aux demandes, une harmonisation des règles, une harmonisation aussi du niveau des prestations.

Nous devons ensuite établir une liste commune des pays sûrs, c’est-à-dire ceux dont les habitants ne peuvent pas ressortir de l’asile, au niveau européen. C’est indispensable pour décourager des détournements de procédures qui pèsent si lourdement sur le système d’accueil. La Commission, je crois, doit faire prochainement des propositions. Elle peut en tout cas, Messieurs les Commissaires, compter sur le soutien de la France.

Nous devons enfin réfléchir au déploiement de gardes-frontières européens, en particulier dans les zones de crise. Car Schengen, je veux le rappeler une nouvelle fois, ce n’est pas seulement l’abolition des frontières internes, c’est aussi le renforcement de nos frontières externes. Il y va même de sa survie. Le Conseil européen a évoqué ce sujet dès juin 2014 ; il faut désormais avancer rapidement.

Et nous devons enfin, et peut-être avant tout, résoudre cette crise migratoire en l’attaquant à la racine, c’est-à-dire en trouvant des solutions avec les pays d’origine des migrants, ainsi qu’avec les pays dits de transit. Notre objectif prioritaire, c’est de mettre en place par exemple au Niger un premier centre de prévention des départs et d’aide au retour, avant d’étendre cette première expérimentation.

De la même manière, nous devons aider ces pays à mieux contrôler leurs frontières extérieures et à mieux lutter contre les filières de passeurs, contre ces réseaux criminels. Pour réussir, nous avons besoin du concours de tous : Organisation internationale des Migrations, Haut-Commissariat aux Réfugiés – Bernard CAZENEUVE a rencontré, il y a peu de temps, le HCR –, et bien sûr l’Europe, en mobilisant les financements appropriés.

Nous devons mettre en place une politique de développement qui soit active et efficace, avec des moyens financiers pour appuyer les économies des régions concernées et donner à leur jeunesse d’autres perspectives d’avenir que celle, déchirante quand elle est subie, du départ.

J’attends beaucoup du sommet de la Valette en novembre prochain. Il doit permettre d’aboutir à des résultats concrets sur tous ces sujets et de bâtir des liens solides, renouvelés, solidaires entre l’Europe et l’Afrique, ce grand continent qui a tant de talents et de ressources. Et la France est déterminée à y prendre toute sa part.

Humanité, responsabilité, fermeté : ces valeurs, ces principes guident également l’action du gouvernement sur l’ensemble du territoire.

Nous avons adopté une loi sur l’asile afin de réduire les délais d’instruction des dossiers.

D’ores et déjà, à Calais, nous avons mis en place un dispositif exceptionnel qui a permis de recueillir 1 600 demandes d’asile depuis le début de l’année, contre 400 en 2013, ce qui se traduit par l’attribution d’un hébergement en dehors de Calais. Nous en avons discuté d’ailleurs ce matin.

Au mois de juin, nous avons adopté un plan qui permet notamment de renforcer nos dispositifs d’accueil : il prévoit de créer 11 000 places d’hébergement supplémentaires. Nous mobilisons à cet effet 36 millions d’euros pour le second semestre 2015 et nous poursuivrons cet effort en 2016 pour un total de 112 millions d’euros.

Le ministre de l’Intérieur, Bernard CAZENEUVE, met tout en œuvre pour que nous luttions fermement contre les filières de passeurs, avec des résultats jusque-là jamais atteints : depuis le début de l’année, nous avons démantelé, grâce au travail remarquable des forces de l’ordre, 177 filières, dont 19 directement dans le Calaisis et beaucoup en amont. Au total, cela représente 800 trafiquants et passeurs. C’est autant en sept mois que pour l’ensemble de l’année 2014.

Le nombre d’éloignements – là aussi, des chiffres précis, c’est le meilleur moyen de lutter contre la désinformation ou contre la démagogie – à partir de Calais est en augmentation constante depuis deux ans. Ce sont plus de 1 200 personnes qui ont été éloignées depuis le début de l’année.

Nous apportons ainsi des réponses spécifiques pour la ville de Calais, des solutions qui sont légitimement attendues par les habitants.

Et l’Etat répond présent – je le redis à sa sénateur-maire, à Natacha BOUCHART. Il n’abandonne pas et il n’abandonnera pas les Calaisiens qui ont subi cette crise depuis des années. Ils la subissent au quotidien, et l’économie de la ville peut s’en ressentir. Nous nous rencontrerons de nouveau cet après-midi, avec également le député Yann CAPET, pour traiter de ces questions-là. Et l’Etat sera au rendez-vous.

Nous avons ainsi alloué de nouveaux moyens aux dispositifs de prise en charge humanitaire, pour les aider à faire face à l’ampleur des demandes. En tout, sur deux ans, à Calais, ces structures auront bénéficié de 20 millions d’euros. Et nous continuerons à les accompagner à hauteur de leurs besoins.

Nous avons ainsi créé un accueil de jour professionnalisé, nous l’avons visité ce matin, le centre Jules-Ferry, qui accompagne les migrants dans leurs démarches, qui propose aussi des soins infirmiers, des hébergements. Je veux saluer, de ce point de vue-là, le travail de tous ceux qui sont aux côtés des migrants.

Nous avons également voulu aménager le campement de la lande, car nous ne pouvons pas, en France, accepter que les gens vivent dans de telles conditions d’insalubrité.

Et je veux exprimer toute ma gratitude aux institutions européennes qui ont financé, au deux tiers, le centre Jules-Ferry. Elles viennent d’annoncer le déblocage de nouveaux crédits – je laisse au vice-président le soin de les détailler.

Je veux aussi saluer nos partenaires britanniques. Bien sûr, nous devons être exigeants à leur égard, mais ils mobilisent désormais 35 millions d’euros en trois ans pour sécuriser le port de Calais et le site EUROTUNNEL, pour garantir aussi un accueil humanitaire digne des personnes vulnérables.

Alors, vous le voyez, nous agissons, car il faut agir. Il faut agir au niveau européen, il faut agir avec nos partenaires directs, c’est vrai pour la Grande-Bretagne, au Nord, c’est vrai avec l’Italie, au Sud. Ne pas agir, ne pas bâtir des coopérations serait absurde. J’ai lu qu’on nous proposait de rompre toute relation avec la Grande-Bretagne et de laisser passer les migrants : c’est non seulement irresponsable du point de vue des relations avec un Etat voisin et un Etat ami, mais cela provoquerait aussi un appel d’air. S’il n’y a plus de frontières entre la France et la Grande-Bretagne, alors tous les migrants du Sud passeront par Calais. Vous verrez à ce moment-là dans quelles conditions les choses pourraient se passer et comment réagiraient les habitants de Calais, du Calaisis, du Pas-de-Calais ou du Nord-Pas-de-Calais.

Nous agissons aussi pour appliquer nos règles migratoires avec fermeté et pour lutter, donc, avec détermination contre les passeurs. 1 300 policiers et gendarmes sont déployés pour préserver l’ordre public, protéger les Calaisiens, et assurer nos missions de contrôle des frontières extérieures de l’espace Schengen.

Il y a ce message que les pays des migrations doivent entendre : aujourd’hui, la frontière franco-britannique est pleinement contrôlée. Venir à Calais, c’est se jeter dans une impasse. La sécurité du port et celle du tunnel ont été considérablement renforcées avec des moyens dissuasifs. Et ce travail va être prolongé, dès lundi. EUROTUNNEL, RFF, la SNCF, avec l’Etat, seront à la hauteur de l’attente et des nécessités en matière de sécurité. Et d’ici la fin du mois d’octobre, c’est tout un dispositif qui aura été clôturé.

Alors, vous le voyez, une stratégie globale se met en œuvre. L’Etat est là pour résoudre cette crise des migrants de Calais, et l’Europe est là à ses côtés.

Nous avons d’ailleurs demandé et obtenu, avec l’Allemagne et le Royaume-Uni, qu’une réunion extraordinaire des ministres de l’Intérieur des 28 Etats membres se tienne le 14 septembre prochain. Ce Conseil JAI – Justice Affaires intérieures – doit permettre d’avancer concrètement et de trouver des solutions qui soient, là aussi, efficaces et durables.

Mesdames, Messieurs,

Avec la gestion des questions migratoires, qui – soyons lucides, et je le dis avec gravité – seront structurantes à l’avenir, l’Europe a rendez-vous avec elle-même.

Elle doit montrer, et la France est mobilisée avec notamment Harlem DESIR, qu’elle n’est  pas qu’un projet économique, mais qu’elle sait aussi défendre collectivement une vision du monde et porter des valeurs.

C’est un défi. Elle en affronte beaucoup, mais nous avons su démontrer en juillet, lors de la crise grecque, que quand l’Europe est solidaire, quand elle sait se rassembler, elle peut accomplir de grandes choses. Et aujourd’hui encore, nous ne pourrons réussir qu’en nous montrant solidaires, en protégeant les personnes, tout en faisant respecter la loi.

La France a toujours porté ce message, et aujourd’hui comme hier, avec nos partenaires, nous assumons nos responsabilités pour apporter les réponses qui s’imposent, sans démagogie, en disant la vérité à nos concitoyens, en nommant les choses, et sans faiblir sur nos principes ni sur notre action.

Je vous remercie.
 
Discours du Premier ministre à la sous-préfecture de Calais