24 avril 2015 - Discours
Contenu publié sous le Gouvernement Valls II du 26 Août 2014 au 10 Février 2016

Discours du Premier ministre - Cérémonie de commémoration du Centenaire du génocide devant la statue du Père Komitas (Jardin Erevan)

"Ce combat, nous le devons, bien sûr, aux victimes et à leurs descendants ; nous le devons aux Arméniens. Car nier, c’est contester les souffrances, c’est verser du sel sur une blessure encore ouverte et qui ne peut donc pas cicatriser, c’est refuser le droit au deuil, c’est faire aussi barrage au travail légitime de transmission."
Messieurs les ministres,
Madame la maire de Paris,
Mesdames, messieurs les parlementaires,
Mesdames, messieurs les élus,
Messieurs les présidents,
Mesdames, messieurs,
 
Je tenais à être avec vous aujourd’hui pour la commémoration de ce centième anniversaire. Comme il s’y était engagé, et vous l’avez rappelé les uns et les autres, le président de la République était aujourd’hui à Erevan. Et pour notre part, nous sommes tous ici rassemblés à Paris, comme beaucoup de nos concitoyens dans tout le pays. Aujourd’hui, la France entière est avec vous dans un même combat. Un combat universel qui concerne le monde entier, car il entend établir la vérité, c'est-à-dire aussi rétablir la justice.
 
Il y a 100 ans, jour pour jour, c’était le 24 avril 1915, 650 arméniens journalistes, enseignants, avocats, médecins étaient arrêtés à Istanbul, puis déportés et pour la plupart assassinés.
 
La seule faute qu’ils aient commise : être arménien.
 
Ces premières exactions, ces premiers crimes ne furent malheureusement qu’un commencement. Une entreprise délibérée et planifiée de destruction s’est alors mise en marche. Les élites arméniennes ont été anéanties sous de faux prétextes de trahison, de tentative de soulèvement. On s’en est pris à la population arménienne à travers toute l’Anatolie. Les hommes ont été fusillés, les femmes et les enfants déportés vers Deir ez-Zor à travers le désert au cours de véritables marches de la mort.
 
Tous ont connu la faim, la soif, les mauvais traitements, tous ont connu l’humiliation, celle d’un peuple chassé de sa terre. En quelques mois, ce sont des centaines de milliers d’Arméniens qui ont été bannis de l’empire Ottoman. Et ce chiffre terrible, que personne ne doit jamais oublier parce qu’il a souillé la conscience humaine : 1,5 million de morts.
 
Il y a 100 ans, un siècle, les Arméniens ont été décimés, victimes d’un crime de masse. Et la première responsabilité, la première exigence morale, c’est de regarder ce crime en face et de l’appeler, comme vous l’avez fait madame le maire, par son nom. Ce crime, oui, c’était un génocide. C’est ce que la France a reconnu par la loi en 2001, sous la présidence de Jacques CHIRAC et sous le gouvernement de Lionel JOSPIN.
 
Déjà il y a plus d’un siècle, terrible résonance de l’histoire, CLEMENCEAU écrivait : "on commence à parler de nouveaux troubles dans les vilayets d’Arménie. On sait ce que signifie ce mot. C’est l’euphémisme officiel pour désigner le massacre méthodique des Arméniens".
 
La loi, cette loi de 2001, tient en un seul article dont la simplicité fait la force : la France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. Ce texte a rassemblé très largement, au-delà des clivages, et c’est l’honneur de la France d’avoir su parler d’une seule voix.
 
Si elle l’a fait, c’est peut-être parce que notre pays sait d’expérience combien avoir le courage de mettre les mots sur les événements est le seul moyen pour que le travail de mémoire poursuive son lent cheminement.
 
Ce travail, vous le faites notamment depuis notre pays. Ce pays, mes chers compatriotes, qui est devenu le vôtre ; car en 1915, de nombreux Arméniens ont été accueillis par la France, et ils sont devenus français. Et donc leur douleur, votre douleur, leur souffrance, votre souffrance sont devenues les nôtres.
 
Puis, ils se sont battus pour la France, ils ont aidé à la reconstruire, ces Français arméniens –  parce que vous devez être fiers d’arborer, et de porter, et d’incarner cette double culture. Oui, Français arméniens, vous continuez aujourd’hui d’œuvrer pour son rayonnement sans rien oublier de votre histoire et de vos origines. Car c’est cela la République : mettre en commun, partager des valeurs sans jamais renoncer à ce que l’on est.
 
On compte donc 500 000 Français d’origine arménienne, des plus célèbres aux anonymes ; c’est la 3ème communauté au monde. Et nous devons sans cesse resserrer les liens qui existent entre la France et l’Arménie, les liens politiques, diplomatiques, culturels. Nos deux pays entretiennent une affinité intellectuelle, ils se sont enrichis au contact l’un de l’autre grâce aux élus, grâce aux maires, grâce aux municipalités qui ont aussi contribué à ces liens – et beaucoup de ces maires sont présents ici. Ce travail doit se poursuivre, il est l’honneur des deux pays. Et, bien sûr, cette journée a été marquée par le déplacement et l’intervention du président de la République.
 
Le travail de mémoire se poursuit en France, notamment depuis un an au Centre national de la mémoire arménienne, dans l’agglomération lyonnaise. L’exposition "Arménie 1915", Anne HIDALGO vient de le rappeler – qui ouvrira ses portes dans quelques jours à l’hôtel de ville – apportera elle aussi un témoignage puissant au cœur de cette capitale, ville lumière, ville de la liberté.
 
Ce combat pour l’établissement de la vérité se poursuit également à l’échelle européenne. Et je veux à mon tour saluer les initiatives récentes qui ont pu être prises par le Parlement européen et au-delà dans le monde, mais aussi évidemment les mots du Pape François.
 
Ce combat, nous le devons, bien sûr, aux victimes et à leurs descendants ; nous le devons aux Arméniens. Car nier, c’est contester les souffrances, c’est verser du sel sur une blessure encore ouverte et qui ne peut donc pas cicatriser, c’est refuser le droit au deuil, c’est faire aussi barrage au travail légitime de transmission.
 
Oui, messieurs les présidents, le négationnisme est un délit. Le négationnisme est un crime.  Le négationnisme – trop présent aujourd’hui dans notre pays, dans la littérature de basses œuvres, sur les réseaux sociaux – doit être combattu. Et l’Etat doit le combattre avec la plus grande détermination, car il ne s’agit pas d’une opinion ; nier un génocide, nier un crime, c’est un délit qui doit être condamné et poursuivi par la loi de la République.
 
Ce combat, nous le devons également à nous-mêmes. Car nier l’horreur, enfermer l’histoire sous une chape de plomb au prétexte d’une vérité que l’on ne veut pas voir, c’est toujours tirer l’humanité vers le bas. Le 20ème siècle a tué en masse les Arméniens, les juifs d’Europe, les Cambodgiens, les Tutsis au Rwanda. Tous ces génocides sont des interpellations permanentes pour nos consciences, ils sont ces jaillissements incompréhensibles de la folie de "l’animal humain", pour reprendre cette formule de SEMPRUN. A chaque fois, au nom d’une supériorité de certains sur d’autres, on a contesté à des êtres le droit de vivre.
 
Tous ces génocides ont des ressorts différents, il ne s’agit pas de nier leur singularité historique. Notre époque a trop tendance à tout confondre et, donc, à faire ce pas terrible qui mène au relativisme, à dire finalement que si tout se vaut, alors rien n’est grave. Au contraire : nous devons rappeler sans relâche quel est notre devoir, ne rien oublier et respecter les vies qui ont été fauchées, les souffrances qui ont été subies.
 
Ne pas oublier les génocides, c’est aussi tout faire pour les éviter pendant qu’il est encore temps. La France, c’est son honneur, c’est son histoire, a le devoir de défendre partout dans le monde les peuples asservis, ceux qui ne peuvent pas faire valoir leur droit. C’est pourquoi nous avons engagé nos forces au Mali menacé de désintégration par des groupes terroristes. C’est pourquoi nous avons prolongé l’engagement de nos forces en Irak pour riposter là encore contre le terrorisme et contre la barbarie.
 
Notre responsabilité aujourd’hui, c’est d’être particulièrement vigilants – et le mot est faible – au sort des Arméniens de Syrie. Une nouvelle fois, des Arméniens sont persécutés parce qu’ils sont arméniens, et fermer les yeux serait coupable.
 
La France est toujours du côté des victimes, et les victimes – vous l’avez rappelé aussi aujourd’hui – ce sont également les chrétiens d’Orient. Là encore, nous devons nommer les choses, établir la vérité. Les chrétiens d’Orient – c’est le cas aussi d’autres minorités – sont en train d’être éradiqués dans cette région à travers ce terrorisme effrayant, cette barbarie qui veut non seulement éliminer les hommes mais nier leur passé et leur culture. Leur sort a été évoqué au Conseil de sécurité des Nations unies pour la première fois, il y a quelques semaines, à l’initiative de la France.
 
Nous devons mettre un terme à l’entreprise d’extermination conduite par Daech, parce que c’est encore une fois la conscience de l’humanité qui est interpellée. Et partout, au Proche et au Moyen-Orient ou à Paris, quand nous sommes visés par des attentats, nous devons être capables de dire la vérité, de dire qui nous combattons : le terrorisme, le jihadisme, l’islamisme radical, ceux qui veulent s’en prendre à la conscience même de l’humanité et ne jamais reculer face au terrorisme et à la barbarie.
 
La commémoration qui nous rassemble aujourd’hui doit nous permettre de tracer un chemin pour l’avenir, non pas pour que la blessure se referme, cette douleur de l’histoire ne se refermera jamais, mais pour qu’un peuple – c’est son droit – puisse faire son deuil. La mémoire doit rassembler, permettre de surmonter les clivages et les préjugés et non diviser. Nous l’avions dit lors des débats sur l’adoption de la loi de 2001 : nous ne jugeons pas les peuples d’aujourd’hui.
 
La France continuera donc de soutenir toutes les démarches en faveur du dialogue, car ce dialogue est un jalon nécessaire pour la réconciliation. Et comment ne pas penser ici à la figure d’un Hrant DINK, qui militait pour le rapprochement entre Turcs et Arméniens pour – disait-il – "que ces peuples proches ne soient plus des voisins lointains", et qui a payé ce combat de sa vie, il y a 8 ans. Car aujourd’hui, dire qu’on veut la réconciliation entre les Turcs et les Arméniens, dire qu’il faut reconnaître le génocide arménien en Turquie peut vous coûter la vie. Et ça, c’est insupportable, et nous devons le dire à la face du monde.
 
Mesdames, messieurs, c’est donc le souvenir et la mémoire des victimes du génocide arménien que nous honorons aujourd’hui. Mais en ce jour historique, parce que c’est un jour historique, nous portons aussi un message d’espoir. L’espoir que le dialogue et la vérité prévaudront pour panser les plaies du passé et se tourner vers l’avenir. Et je vous remercie, tous ici présents – et en particulier le Conseil de coordination des organisations arméniennes de France – de mener, avec toutes les associations, avec les élus, avec vous citoyens, au nom de la fraternité et de la justice, ce combat pour la vérité. La France sera toujours à vos côtés, pour l’Arménie et pour les peuples du monde entier. Merci à vous.
 
Discours du Premier ministre - Cérémonie de commémoration du Centenaire du génocide devant la statue du Père Komitas (Jardin Erevan)