9 février 2015 - Discours

Discours du Premier ministre - "Friche Belle de Mai" à Marseille

"La culture, au-delà de l’émerveillement et de l’étonnement, est au cœur de l’identité française, elle participe à la construction de notre identité collective."
Madame la ministre, Monsieur le ministre,
Mesdames, messieurs les parlementaires,
Monsieur le maire,
Mesdames et messieurs les élus,
Monsieur le Président, cher Marc BOLLET,
Mesdames et messieurs,
 
C'est vrai que c'est un lieu incroyable, cette "Friche Belle de Mai". C'est un lieu pionnier, ça a été rappelé, un lieu d’avant-garde, qui brasse, mélange les disciplines culturelles et bouleverse, au fond, les catégories, c'est le rôle de la culture.
 
C'est une belle fleur, permettez-moi cette facilité, qui, aidée par le soleil de la ville, nourrie par l’enthousiasme, a poussé sur les pavés marseillais.
 
Et il faut dire que votre quartier, votre ville, sont des terreaux particulièrement fertiles. Marseille, je n’ai cessé de le rappeler à chaque fois que je viens, je veux le souligner, est une ville riche de sa créativité et de son métissage. C'est une ville de mélange, une porte ouverte sur la Méditerranée, sur l’Afrique et sur le Proche-Orient, et tout simplement, c'est son histoire, une porte ouverte sur le monde, pas pour elle-même seulement, mais pour la France.
 
Elle est l’illustration de ce que le mélange peut accomplir et peut permettre de réussir, et elle tire son identité, sa force, de cette diversité. Et on le voit bien ici, la culture ce n'est pas seulement une relation de l’œuvre avec son public – c'est évidemment essentiel, notamment pour les artistes que nous avons rencontrés – c'est aussi une rencontre avec un territoire.
 
Je voudrais dire un mot également, nous en avons parlé tout à l'heure en mairie, avec le sénateur-maire, je voudrais dire un mot également d’Aix-en-Provence, votre voisine, cette ville qui a été une des muses de CEZANNE, et qui participe pleinement à la richesse de ce que l’on appelle l’offre culturelle de la région, car dans cette région, les festivals se succèdent dans toute leur diversité, à Aix, donc, mais aussi à Avignon, à Cannes, à Arles. La création, l’inspiration, se trouvent à tous les coins de rues, dans cette terre du Sud, avec ses centres dramatiques nationaux, ses centres chorégraphiques nationaux, ses quatre opéras.
 
Cette terre du Sud, elle est aussi bien, vous ne devez pas y échapper, bien sûr, celle de Marcel PAGNOL, celle d’Edmond ROSTAND, ou celle de Robert GUEDIGUIAN et de tant d’autres.
 
Ce sont tous ces terreaux fertiles – c'est pour cela que je voulais m’exprimer sur ces questions-là ici, devant vous – qui ont fait, vous l’avez rappelé, le succès de Marseille – Provence, capitale européenne de la culture en 2013. Et, nous l’avons tous à l’esprit, l’évènement était exceptionnel. J’étais ministre de l’Intérieur, chacun craignait les débordements possibles, mais la fréquentation du public a suivi, dans le calme, dans la sérénité, dans l’enthousiasme et avec du bonheur. Plus de 11 millions de visites.
 
La ville a veillé à l’accueil de tous les publics, à l’émotion collective des enfants comme des adultes, et Marseille et son territoire ont été transformés par la rénovation des musées de la ville, par le renforcement des structures culturelles, par la construction du FRAC, mais aussi, bien sûr, par la rénovation du Fort-Saint-Jean et la construction du MuCEM, qui ont permis d’ouvrir encore davantage Marseille sur la mer, Marseille sur la Méditerranée.
 
Et il faut saluer évidemment le talent et le travail de l’architecte Rudy RICCIOTTI. Il a conçu un magnifique bâtiment qui, c'est une prouesse, est en prise avec la ville, ancré dans le port, tout en s’échappant vers la mer, et chaque fois que je peux venir, et ça m’arrive, en visite privée, à Marseille, c'est évidemment un lieu que je visite.
 
L’attachement et l’élan, voilà d’ailleurs ce qui au fond pourrait bien résumer l’esprit de la création : l’attachement à une technique, nous en avons vu parmi les plus modernes, les plus innovantes, des traditions, un patrimoine, et l’élan vers la découverte et la nouveauté.
 
Si la "Friche Belle de Mai" est une telle réussite, c'est parce qu’elle s’inscrit dans ce territoire, dans cette ville, dans ce quartier. On est loin ici de l’image d’une culture élitiste, inaccessible, évanescente, sans prise avec le monde réel. Ici, on assume une culture populaire. Populaire car accessible, mais populaire aussi car de qualité.
 
La Friche, vous me l’avez rappelé tout à l'heure, ce sont des théâtres, des scènes de musique actuelle, des lieux d’exposition, c'est également une crèche, et aussi la construction, je crois, à l’étude, de logements sociaux, d’une école.
 
Vous avez fait tomber les murs, si bien qu’on ne sait plus tout à fait où s’arrête le quartier et où commence le lieu. Il faut y voir sans doute une cohérence d’ensemble, et la Friche tire sa force de la cohésion, de la cohésion sociale – et c'est un projet qui doit être encore poursuivi, approfondi – qu’elle a su promouvoir.
 
Si la Friche est une telle réussite, c'est aussi parce qu’elle a fait le pari d’abattre les cloisons entre les disciplines culturelles, j’y reviens, des sculptures, des dessins, de la photographie, mais aussi un skatepark et donc la reconnaissance des cultures urbaines, également, je le rappelais aussi en mairie, les studios de "Plus belle la vie".
 
Et puis il y a cette très belle exposition, très émouvante, consacrée à Charlie Hebdo. C’était votre manière de participer au sursaut, à l’élan de révolte qui a traversé la France, au lendemain des attentats. Cette exposition tire sa profondeur de son message universel, de ce message si français, qu’il faut défendre toujours la liberté d’expression et l’impertinence. Et quand on voit les Unes de Charlie Hebdo, en ce qui concerne l’impertinence, on est servi ! Si les gens sont sortis dans la rue, c'est pour que cette impertinence puisse se poursuivre. Elle contribue ainsi, cette exposition, à la richesse de ce monde.
 
Alors, oui, je crois que nous aimons tous ce lieu ouvert, où les cloisons n’existent plus, où les disciplines se parlent et où le public est forcément chez lui.
 
"Pour écrire sur la Belle de Mai, il faudrait plusieurs écrivains, plusieurs styles, plusieurs approches, plusieurs temps, et confronter ensuite tout cela à la réalité."  Ce sont les mots de Fabrice LEXTRAIT, ancien administrateur de "La Friche Belle de Mai", dans un rapport qu’il a remis il y a près de 15 ans. Mais ses mots sont pourtant toujours d’actualité.
 
La "Friche Belle de Mai", c'est un projet unique, au carrefour entre la culture, la réflexion sociale et l’éducation. C'est un espace d’expérimentation, de rencontres, un outil enfin de rayonnement pour la métropole marseillaise. Et la Friche, le directeur me l’a présentée aussi, monsieur Alain ARNAUDET, c'est plus que de l’art contemporain, c'est déjà un peu, si on se projette, de l’art de demain.
 
Cette Friche, c'est pour nous tous, une source d’enseignement, et je voudrais m’arrêter là-dessus.
 
Je retiens de cette visite rapide, une démonstration quasi-éclatante, celle de l’importance de l’interaction, du lien entre l’œuvre et son public, car celle-ci n’existe que grâce à celui-là. La contemplation passive, l’admiration silencieuse, le recueillement devant l’œuvre, ont leur importance. C'est souvent utile pour percevoir le génie et surtout pour accéder à l’émotion. Mais cela ne peut suffire, il faut aussi savoir susciter chez le public l’envie d’agir, de participer, car c'est de cette manière que l’on fait vivre une œuvre d’art. Et à la Friche, le public est spectateur mais il peut aussi être acteur, et je sais que la rencontre, l’échange sont au cœur de la réflexion que vous menez ici tous les jours, il n’y a pas de cloisonnement, de cases, ni entre les disciplines culturelles, ni entre les créateurs et leur public, il y a des manifestations qui intègrent tous ces éléments à la fois et c'est ce qui fait la richesse foisonnante de ce lieu.
 
Et ce lieu nous adresse aussi un autre message, celui d’une vision très exigeante de la culture. Une culture ouverte sur tous les citoyens, quelle que soit leur origine, quel que soit leur milieu social ou leur rapport à l’art. Et pour penser la politique culturelle, on raisonne habituellement, c'est normal, en termes de bâtiments, théâtres, musées, opéras. Ce sont des lieux importants, fascinants, magiques, et d’ailleurs on veut en construire, il suffit de regarder ce qui s’est passé notamment avec l’ouverture de la Philharmonie.
 
Mais regardons les choses également, les pratiques évoluent, les disciplines, de plus en plus, se croisent et se rencontrent, j’entends d’ailleurs souvent l’expression "lieu culturel", comme si les mots devaient perdre une précision pour décrire une réalité de plus en plus complexe, changeante, mouvante. Et le terme de friche est à lui seul une vision de la culture jamais acquise mais toujours en travail. L’art reste ainsi une merveilleuse utopie dans son sens étymologique : c'est ce qui n'est dans aucun lieu. Et la culture doit être avant tout une vision des choses, une conception de la société, une réflexion sur la manière de mieux vivre ensemble. La culture a et doit avoir une dimension sociale forte, c'est pleinement son rôle et c'est le message que nous adresse la "Friche Belle de Mai".
 
De ce point de vue-là, il est important que l’Etat, que les collectivités territoriales, restent mobilisés autour des acteurs de la culture. Et le fait que nous préservions et même que nous augmentions le budget de la culture, et notamment le soutien à la création, que nous réussissons, je l’espère, à trouver une voie intelligente en ce qui concerne la situation des intermittents du spectacle, montre que la culture doit être inscrite pleinement au cœur de nos politiques publiques et dans notre rapport avec les citoyens.
 
Mesdames et messieurs, dans une société dont le rythme ne cesse de s’accélérer, dans laquelle l’évènement chasse l’évènement, et sincèrement je peux vous dire que je vis cela tous les jours, la culture, elle, impose sa temporalité, elle nous rappelle qu’il faut prendre le temps, le temps de la réflexion, de l’analyse, de la prise de recul. La culture, c'est l’apprentissage de la pensée contre cette crise de l’impatience dont parlent certains. Et la culture, c'est aussi ce qui donne du sens, elle est un outil de compréhension du monde, une arme de citoyenneté, pour tous les jeunes, bien sûr, mais pas seulement pour les jeunes. KUNDERA a affirmé qu’elle est "la mémoire du peuple, la conscience collective dans la continuité historique".
 
Alors, disons-le, plus que jamais, nous avons besoin d’une culture qui rapproche, qui rassemble. Il y a un mois, je le disais, la France a été frappée par la barbarie, on a voulu la mettre à terre, mais la France a dit non, elle s’est soulevée, comme vous vous êtes soulevés en organisant cette exposition consacrée à Charlie Hebdo. Alors, aujourd'hui, plus que jamais, l’art est un rempart. Aujourd'hui, plus que jamais, les artistes ont une responsabilité, à condition qu’on leur fasse toute leur place dans la société, celle de plaider – à leur manière, par leurs formes de langages, ça peut être aussi par le silence – pour l’ouverture à l’autre et pour la tolérance.
 
Alors, au-delà de la démocratisation de la culture, parlons enfin de l’intensité démocratique de la culture. Fleur PELLERIN, la ministre, a reçu les établissements culturels vendredi dernier pour qu’ils prennent une part active à notre réflexion sur la citoyenneté, sur la lutte contre les inégalités, sur la transmission de nos valeurs, prolongeant ainsi le travail qui est mené par Najat VALLAUD-BELKACEM pour ce qui concerne l’école.
 
La culture, au-delà de l’émerveillement et de l’étonnement, est porteuse de cela, elle est au cœur de l’identité française, elle participe à la construction de notre identité collective. Cette culture a toujours une part de rébellion et d’insolence, c'est pour ça que c'est toujours embêtant d’entendre un Premier ministre tenir un long discours sur la culture.
 
Les évènements de janvier nous ont peut-être fait perdre une part de notre insouciance, mais ne perdons pas notre impertinence. L’exception culturelle française c'est peut-être cela, et c'est grâce à elle que la France, ses créateurs, ses valeurs citoyennes, rayonnent dans le monde, grâce à elle enfin que la France peut être fière et que nous pouvons être fiers d’elle.
 
Alors, mesdames et messieurs, la culture est une force, une force incroyable, et on le sent ici, dans ce lieu, où j’ai tant de plaisir à me trouver ce soir, avant de me fondre parmi vous, parce qu’il y a de nombreux visages que je connais.
 
Vive la culture ! vive Marseille ! et vive la "Friche Belle de Mai" !
Discours du Premier ministre - "Friche Belle de Mai" à Marseille