27 décembre 2014 - Discours

Discours du Premier ministre - Commémoration des 40 ans de l’accident minier du 27 décembre 1974 à Liévin

"Nous sommes réunis car quarante ans nous séparent d’un drame. Il a endeuillé la mine, Liévin, le Pas-de-Calais. Il a endeuillé la France entière. Il y a 40 ans, 42 hommes, tous des mineurs expérimentés, ne sont pas remontés de la fosse Saint-Amé."
Monsieur le Préfet,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Monsieur le Président du Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais,
Monsieur le Président du Conseil général du Pas-de-Calais,
Monsieur le maire,
Mesdames et Messieurs les maires,
Messieurs les Présidents des associations de mineurs,
Monsieur le Président de l’Association des familles de victimes,
Mesdames, messieurs,
 
Nous sommes réunis car quarante ans nous séparent d’un drame. Il a endeuillé la mine, Liévin, le Pas-de-Calais. Il a endeuillé la France entière. Il y a 40 ans, 42 hommes, tous des mineurs expérimentés, ne sont pas remontés de la fosse Saint-Amé.

C’était un matin de reprise du travail, après Noël. Un matin comme tous les autres.

Le même rituel quotidien : un passage au vestiaire, puis à la lampisterie, et enfin l’outillage avant de s’engouffrer dans la cage ; avant de parcourir cette longue descente qui emportait les hommes loin de la surface.

Seul le regard rassurant des compagnons de travail rompait un peu la monotonie de l’obscurité.

Malgré la cohésion, malgré la camaraderie, l’appréhension restait, alimentée par le vacarme. L’eau qui ruisselle, les machines qui s’activent, faisaient parler les entrailles de la terre. Les mineurs avaient pour ces galeries sombres une affection inquiète, faite à la fois de répulsion et de révérence.

Cette mine, c’était d’abord la leur.

Pourtant, soudainement, elle s’est refermée sur eux.
 
Un long calvaire a alors commencé pour les familles, pour la cité du 3 bis, pour les sauveteurs. L’attente, insupportable, a précédé le déchirement : une fois de plus, la région était durement éprouvée. Des obsèques eurent lieu en présence du Premier ministre Jacques CHIRAC.

Cette catastrophe fut la dernière grande catastrophe minière de France ; la dernière d’une trop longue série. Il y eut Courrières en 1906, 1 099 victimes ; il y eut la fosse 7 de Liévin, en 1965 : 21 morts ; il y eut encore 21 victimes à Fouquières-lès-Lens en 1970. Le 27 décembre 1974, la mine tuait à nouveau.

Aujourd’hui, nous honorons la mémoire de ces disparus.

Honorer leur mémoire, c’est rappeler les circonstances de la tragédie, l’injustice qui s’abat, laissant des proches impuissants et meurtris.

Honorer leur mémoire, c’est aussi accomplir un devoir envers tous les ouvriers des mines qui, durant près de trois siècles, ont fait de la France une grande nation, une grande nation industrielle. Nous sommes infiniment redevables à ce "peuple de la mine". Ce peuple fier et soudé qui s’est unifié dans la diversité, au gré des migrations de travail. Celles du monde rural, mais aussi de plus loin, d’Italie, de Pologne ou d’Afrique du Nord. Des hommes ont travaillé main dans la main, pour la France.

Honorer leur mémoire, c’est enfin se souvenir qu’il y a seulement quarante ans, notre pays avait un autre visage.

Les larmes qui y coulaient avaient un goût amer. C’étaient des larmes de douleur autant que des larmes d’indignation. Dans la France de la fin des Trente Glorieuses, à cette époque où les conditions de travail, les conditions de vie s’étaient améliorées pour l’ensemble des Français, comment expliquer, comment supporter cette tragédie ? Plus jamais des travailleurs ne devaient être victimes de ce que l’on appelait – trop facilement – la fatalité.

Après l’indignation, il y eut la soif de justice. L’enquête a révélé des faits de négligence et des fautes. Les expertises ont confirmé le coup de grisou. Ce fut difficile ; la bataille judiciaire dura dix ans. Dix années d’attente, de mobilisations, pour qu’en juin 1984, les responsabilités soient, enfin, établies. Mais, la justice n’efface pas la douleur, pas plus que le temps qui passe.

Liévin fut un point de basculement : la fin de l’ancien monde minier et l’entrée dans une nouvelle ère. Après le drame, la fosse 3 a arrêté ses activités. Le dernier puits de la région a fermé en 1990. Le long chapitre de l’industrie minière s’est, lui aussi, refermé.
 

Nous commémorons, aujourd’hui, l’histoire d’un monde fait d’endurance et d’obscurité, de courage et de danger, où des fils faisaient ce que leurs pères, leurs grands-pères avaient fait avant eux.
 
Nous commémorons une fidélité sentimentale à une identité, à des traditions, des lieux qu’il ne faut pas oublier et qu’il faut transmettre aux nouvelles générations. Lieux de peines, mais aussi de joies, de convivialité, de partage et de solidarité. Les loisirs quotidiens égayaient ces murs de briques usés par la pluie. Dans ces moments là  –  je reprends  les mots de Paul ELUARD – les "mineurs disaient non à la cendre et à la défaite".

Cette mémoire a été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, c’est dire toute sa richesse, toute son importance. 

Je tiens à assurer aux héritiers des mineurs la reconnaissance de la Nation jusqu’aux derniers ayants droit. Les abus, l’injustice criante et insupportable dont des centaines de mineurs, pour ne pas dire des milliers, ont fait l’objet en 1948 et en 1952 après les grandes grèves, sont désormais reconnus. Ils doivent être réparés. C’est l’engagement du Président de la République ; il sera honoré, puisqu’il est désormais inscrit dans la loi.

Les mineurs et leurs descendants portent un souvenir qui doit appartenir à tous, et l’Etat sera toujours à leurs côtés. Je salue particulièrement votre engagement, cher Laurent DUPORGE. Je sais également l’importance des initiatives citoyennes, comme celles organisées par le collectif  "Liévin 1974" tout au long de ce mois-ci. Elles rappellent aussi que dans cette terre d’immigration, cette terre de solidarité, de fraternité, les extrêmes n’ont pas leur place.

Les commémorations, quelles qu’elles soient, portent en elles, nous le savons, des risques de malentendu, de déformation ou de récupération. A celles et ceux qui craignent une confiscation de la mémoire des mineurs – crainte déjà exprimée, il y a vingt ans, lors de la venue du président François MITTERRAND –, je ferai une réponse simple. Ce moment doit être celui du recueillement, du souvenir, d’une réflexion partagée sur la place du monde ouvrier, dans l’histoire comme dans l’avenir de notre pays, sans rien oublier de la réalité, de la dureté que vivaient ces hommes, de l’exploitation éhontée qu’ils subissaient ici, des coups de grisou, des morts dues à la silicose.

Oui, les ouvriers ont tenu une place centrale dans le destin de notre Nation.
 

Aujourd’hui, les droits des travailleurs sont reconnus et consacrés dans notre Constitution. Mais de nouveaux risques sont apparus : la précarité, la pression permanente, les risques pour la santé, l’instabilité de l’emploi, le chômage trop élevé. Le combat pour les droits sociaux n’est pas achevé.
 
 
C’est une mesure de justice sociale. Elle sera donc mise en œuvre.

Ce rassemblement, c’est évoquer l’histoire, c’est aussi l’occasion de parler du présent et de l’avenir du monde ouvrier. Car ouvrière, la France l’est toujours ! On compte plus de six millions d’ouvriers dans notre pays, soit un quart de la population active.

Bien sûr, les ouvriers d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier. Les temps ont changé, et déjà ils avaient commencé de changer, il y a 40 ans, au moment de la tragédie.

Depuis trente ans, la société industrielle a amorcé une profonde mutation. Vous tous en connaissez les conséquences lourdes : les secteurs traditionnels qui déclinent sous les effets de la concurrence mondiale, les usines qui ferment, les emplois qui disparaissent…

A cette déstabilisation économique s’est ajouté un sentiment d’exclusion. C’est cette angoisse face à une réalité économique qui est dure, à des conditions de vie difficiles, où les fins de mois ne permettent même plus les loisirs. Il y a aussi ce sentiment d’abandon face aux services publics qui désertent nos territoires. Il y a finalement ce manque de reconnaissance pour l’effort ; ce manque de reconnaissance envers celles et ceux qui travaillent dur et se lèvent tôt.

A ce malaise, il faut répondre. Et la première des réponses, c’est réaffirmer l’avenir industriel de la France.

Ce qui implique de s’adapter, d’anticiper, d’innover. Vous avez su le faire. Et je salue, ici, le chemin collectif parcouru, même s’il reste encore beaucoup à faire. Vous n’avez jamais baissé la tête, vous n’avez pas baissé les bras. Le gouvernement non plus. La mobilisation  qui a permis de sauver Arc international en témoigne. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres : réhabilitation d’anciens sites miniers, création de pôles de compétitivité pour innover dans les domaines des transports ou des technologies de l’environnement, ouverture du musée Louvre-Lens…

Oui, monsieur le maire, oui mesdames et messieurs les élus, vous pouvez être fiers !  Les initiatives sont nombreuses. Elles ont permis d’initier un souffle nouveau. Et ce travail doit continuer. Et je sais combien les élus, à vos côtés, ont cette volonté d’aller de l’avant.  Région, département, communes relèvent ce défi qui consiste à construire l’avenir, sans rien oublier du passé.

Ce travail est exigeant car il y a tant de difficultés à surmonter. Il faut former, qualifier tout en accompagnant la jeunesse pour qu’elle reste dans la région, qu’elle s’y épanouisse et qu’elle contribue à son dynamisme. Lors de mes récents déplacements à Arras et à Lens, j’ai voulu insister sur la formation et l’apprentissage. C’est un défi pour vous, mais pour bien d’autres régions.
 

L’annonce que j’ai faite, il y a quelques semaines à Arras, concernant la construction du canal Seine-Nord participe de cette volonté.

Mesdames, messieurs,

Ce quarantième anniversaire renvoie aux mutations profondes de notre société. Il rappelle aussi une permanence : celle de l’effort, celle de la fierté du travail accompli, du travail bien fait.

C’est pourquoi Liévin est devenu, pour notre pays, pour nous tous, un lieu de mémoire où nous devons comme y invitait François MITTERRAND, il y a 20 ans,  "prendre toute la mesure ce qui a été accompli" et "faire que ces sacrifices ne soient pas inutiles".

Ce lieu est une leçon pour l’avenir. La suite, il nous faut la construire ensemble. La France doit porter haut ses valeurs, des valeurs respectueuses du travail et des travailleurs. C’est ainsi que nous serons fidèles à la mémoire des disparus. C’est ainsi que nous contribuerons pleinement au redressement de notre pays. J’ai la conviction profonde qu’ensemble, nous y parviendrons, à condition de ne jamais oublier Liévin et ses quarante-deux mineurs, morts le 27 décembre 1974.

Je vous remercie.
Discours du Premier ministre - Commémoration des 40 ans de l’accident minier du 27 décembre 1974 à Liévin