15 septembre 2014 - Discours

Discours du Premier ministre au Grand Palais

"Nous devons défendre la culture, elle est notre richesse, et c’est pour cela que la Nation doit avoir de la considération pour les artistes et les professionnels de la création."
Madame la ministre,
Messieurs, mesdames les ministres,
Messieurs, mesdames les parlementaires,
Monsieur le président,
Mesdames et messieurs,
Chers amis.
 
Je vous prends un peu en otage, et je m’en excuse. Je sais que vous attendez d’abord, et vous avez bien raison, de pouvoir découvrir, pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, cette incroyable exposition de Niki de SAINT PHALLE. Grand moment de culture.
 
D’exposition en exposition – Vallotton, Hopper, Braque – d’événement en événement – la Biennale des Antiquaires, demain la FIAC –, le Grand Palais met la peinture, la sculpture, l’art, au cœur de la ville, et au cœur, tout simplement, de nos vies. Et je sais ce que nous vous devons monsieur le président, cher Jean-Paul.
 
Le Grand Palais accueille aujourd’hui, pour quelques mois, et je ne doute pas que le succès sera au rendez-vous, une artiste visionnaire, qui secoua l’art des années 60, et pas seulement, et que beaucoup vont découvrir ou redécouvrir. Il accueille également, une femme libre, rebelle, pétrie de blessures – la vie ne fut pas simple pour elle – blessures qu’elle a sublimées en une force artistique incroyable. C’est cela que l’on retient en premier de Niki de SAINT PHALLE : la puissance subversive du message, une puissance qu’elle voulait aussi forte qu’un tir de carabine.
 
Ce que l’on retient aussi c’est une volonté finalement très "pop art" de propulser son art hors des musées pour en faire – ce sont ses mots – "une œuvre sociale". Et elle était pleinement dans le vrai, parce que la culture est une force pour chacun d’entre nous. Elle est un apport fondamental à la construction de l’individu et tout simplement à son émancipation. Ce n’est pas, comme on peut l’entendre parfois "un supplément d’âme". Non, c’est le cœur, notre cœur qui vibre.
Niki de SAINT PHALLE est un des exemples, peut-être un des plus forts. Féministe, il faut le souligner de nouveau, en lutte permanente contre les conventions, elle n’a eu de cesse d’interpeler la société et de la faire évoluer. Ces "nanas", de toutes les couleurs de peau, sont un pied de nez au machisme, bien sûr, et au racisme.
 
La France – c’est est une inspiration révolutionnaire, je veux dire qui remonte, ne vous inquiétez pas, à la Révolution – a fait le choix de la culture comme un bien commun, un bien partagé. Et le corolaire, c’est un Etat garant du soutien à la création et de la préservation du patrimoine. Il l’est au moyen des scènes nationales, des centres d’art dramatique, des établissements publics, mais aussi des musées, des opéras, par le soutien aux compagnies indépendantes, aux salles de musique actuelle, au livre, à la création cinématographique, ou encore par la commande publique d’œuvres d’art. Et je ne citerais qu’un seul exemple, car il est de circonstance : la fontaine Stravinsky, de Niki de SAINT PHALLE et Jean TINGUELY, réalisée grâce au 1 % artistique lors de la création du Centre Pompidou. L’Etat est également garant du soutien à la création et de la préservation du patrimoine grâce à l’implication des responsables publics. Je veux, à ce titre, rappeler par exemple les liens qui existaient entre Niki de SAINT PHALLE et le président de la République François MITTERRAND. Et je salue bien sûr Jack LANG qui est avec nous ce soir.
 
Et si d’ailleurs on y prête un peu attention, et ces dernières semaines, apparemment, on n’y a pas toujours prêté attention, c’est même un budget qui va augmenter… même si on ne peut résumer l’action de la culture à un budget, mais c’est un symbole qui a évidemment son importance.
 
La France a, depuis longtemps, cette ambition pour une culture populaire, exigeante, accessible, qui renvoie à celle de Romain ROLLAND et de Jean ZAY. L’accès à la création, à l’émotion ne doit jamais être le privilège de quelques-uns, elle est au cœur de l’égalité entre les citoyens. Il ne doit pas y avoir la culture des beaux quartiers et celle des quartiers populaires, dont je suis, et je le rappelle, et j’en suis fier, l’élu.
 
Il y a la culture partout et tout le temps. Et le premier moyen pour cela c’est bien sûr l’école, notre école. Nous devons enfin donner toutes les possibilités de former les jeunes générations à l’art, à la beauté, en leur permettant une rencontre avec l’œuvre, mais également en leur donnant l’opportunité de pratiquer une discipline artistique.
 
Niki de SAINT PHALLE était, du point de vue artistique bien sûr, une autodidacte, ouverte, sur les influences. On parle souvent de MATISSE, de DUBUFFET, de WARHOL. Vous me permettrez, même s’il ne faut jamais renvoyer les gens à leurs origines, de dire combien j’étais sensible au choc qui a été le sien, au  Parc Güell à Barcelone devant l’œuvre de GAUDI. Et j’évoquais aussi il y a un instant le choc, parce que comme beaucoup je l’ai ressenti, de sa première visite au Musée du Prado avec l’œuvre de GOYA ou de Jérôme BOSCH, qu’on devine forcément dans ses œuvres. Autodidacte, ouverte sur les influences, Niki de SAINT PHALLE avait tous les talents, sculptrice, peintre, cinéaste, et au fond c’est cette approche pluridisciplinaire que nous devons savoir encourager.
 
Dans un monde tellement marqué, trop, par l’empreinte de l’argent, même si l’argent est nécessaire, y compris dans les arts, il est bon de rappeler qu’il y a d’autres accomplissements que ceux purement matériels. Il y a l’épanouissement d’accéder à la création, le plaisir de lire, de peindre, de photographier, de danser, ou celui de jouer, tout simplement, un instrument de musique.
La refondation de l’école doit permettre d’affirmer la place de l’éducation artistique et culturelle dans la formation des élèves. Dans ce domaine, le rapport LANG-TASCA disait l’essentiel.
 
Nous devons aussi nous saisir pleinement des nouveaux rythmes éducatifs. Ils offrent l’occasion d’inventer de nouvelles formes d’ateliers, de découvertes et de pratiques. Déjà très ouverts à l’éducation artistique, les établissements culturels doivent la rendre prioritaire, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les opéras, les salles symphoniques, les lieux de mémoire, doivent intégrer cette action dans le cœur de leurs programmations, et Fleur PELLERIN et Najat VALLAUD-BELKACEM agiront de concert, pour donner corps à cette ambition. S’il y a une ambition qu’il faut faire vivre, et que les ministres que je viens de citer doivent engager, c’est celle-ci. Nous devons le faire au cours de ce quinquennat. Le président de la République y tient tout particulièrement. Et pour cela il faut beaucoup de volonté et décloisonner.
 
Mesdames, messieurs,
 
Notre présence ce soir est une nouvelle démonstration, éclatante, que la culture rassemble. Elle est toujours, au fond, une belle invitation à se rencontrer. Et face à la crise morale, à la crise d’identité, à la montée de l’intolérance et du rejet de l’autre, à la laideur, et je trouve que ces dernières semaines il y a eu beaucoup d’exemples de ce qui n’est pas beau dans la société, je crois profondément et intensément que la culture fait partie de la solution. Une culture accessible à tous bien sûr. Cette culture démocratique, exigeante, réclame des dispositifs adaptés – enseignement, éducation artistique, événements culturels – ; elle réclame un aménagement culturel du territoire. Les collectivités locales au côté de l’Etat jouent pour cela un rôle déterminant, et je sais que la ministre de la culture aura à cœur de travailler au renforcement de ce lien.
 
Grâce à la décentralisation, les régions, les départements, les métropoles, les villes, encouragent, financent, organisent les événements culturels et la création.
 
Des villes encouragent les événements culturels et la création. Elles sont au plus près des artistes, de tous les artistes, professionnels ou amateurs. Elles leur offrent des moyens matériels, mais aussi des occasions de se faire connaître, d’aller à la rencontre d’un large public. Mais au-delà de l’accompagnement des artistes, et des publics, et je pense bien sûr aux jeunes publics, elles développent, au fond, une vraie stratégie. C’est ainsi qu’elles contribuent à la politique culturelle de la France. Et je veux leur dire clairement : la réforme territoriale qui est engagée, qui est nécessaire, ne modifiera pas le principe de compétences partagées pour la culture, parce que ce principe a fait ses preuves.
 
Nous connaissons tous le rôle que remplit la culture en matière de renforcement du lien social, de défense des identités locales, à condition qu’elles soient ouvertes au reste du monde, d’attractivité des territoires, notamment au travers des nombreux festivals. Et c’est pour cela que les régions s’engagent et continueront de le faire pour une culture vivante et audacieuse. C’est vrai en Ile-de-France, c’est vrai sur l’ensemble du territoire.
 
La réforme territoriale renforce l’action des régions, mais elle réaffirme aussi le rôle de l’Etat qui est de garantir une politique culturelle sur l’ensemble du territoire et encourager les financements croisés dans les collectivités territoriales.
L’accès à la culture se fait dans les territoires mais également, et de plus en plus, au travers du numérique. Il faut s’en réjouir.
 
La dématérialisation des biens culturels est un formidable outil d’accès aux œuvres. C’est aussi un magnifique moyen de création. Et je ne doute pas que Niki de SAINT PHALLE aurait investi les réseaux pour rendre son œuvre encore plus sociale.
 
Le numérique est une révolution qu’il faut encourager, mais qu’il faut aussi accompagner, car diffuser largement ne doit pas revenir à bafouer l’exception culturelle ou à piétiner les droits des auteurs et des créateurs. Or, cette menace existe, ne nous le cachons pas. Il ne s’agit pas de se replier sur soi, de ne pas épouser le monde tel qu’il est, son ouverture, sa mondialisation, sa globalisation. Cependant, les nouvelles technologies de la communication, l’offre culturelle, ne peuvent être dans les mains exclusives de géants tels qu’Amazon ou Netflix, aussi attractives pour les consommateurs que soient leurs offres. Ce serait, nous le voyons déjà, un facteur de grand déséquilibre entre, d’une part, les créateurs et de l’autre les diffuseurs et les distributeurs.
 
Dans ce monde qui bouge si vite, nous devons bien sûr savoir rapidement nous adapter, en faisant tout d’abord mieux contribuer les acteurs de l’Internet à la création. L’enjeu est européen, et je me réjouis que cette prise de conscience en Europe soit forte, notamment en Allemagne et en France, et entre l’Allemagne et la France. Et la France, bien sûr, y travaillera et y travaille déjà avec ses partenaires.
 
Il faut ensuite encourager l’offre légale. Je connais ces débats, j’y ai participé, et je suis ici sous la surveillance d’avis très différents. Les acteurs français de l’audiovisuel et du numérique doivent travailler ensemble pour offrir une alternative forte aux offres des acteurs extra-européens. Quand je dis une alternative, c’est une vraie alternative, façonnée par rapport aux réalités du monde, notre pays en a les atouts.
 
Il faut, enfin, défendre les droits des créateurs, les ministres européens de la Culture l’ont rappelé à l’occasion du Forum de Chaillot. Nous avons sans doute sous-estimé l’impact du piratage de masse, il est pourtant une vraie source d’appauvrissement pour l’ensemble du secteur de la création. La réponse graduée garde toute son actualité pour lutter contre les pratiques illégales sur les sites utilisant le peer-to-peer. Mais il faut aussi s’attaquer aux autres vecteurs de piraterie en se concentrant sur ceux qui diffusent massivement des œuvres. Le rapport de Mireille IMBERT-QUARETTA a ouvert des pistes de travail intéressantes, impliquant notamment une autorégulation des opérateurs de l’Internet. Je ne doute pas que le Parlement – et je salue Patrick BLOCHE, le président de la Commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale – s’en saisira. Fleur PELLERIN, qui est déjà une fine connaisseuse de ces enjeux, qui sait qu’il faut saisir toutes les opportunités, mais qui défend aussi ce que nous sommes, en fera une priorité de son action.
 
Je me suis toujours dit ce qu’aurait été le destin de mon père s’il n’y avait pas eu MALRAUX et s’il n’avait pas reçu le soutien de l’Etat à ce moment-là ; je ne parle pas de ceux qui l’ont suivi. Je veux saisir cette occasion pour dire un mot sur l’importance du régime des intermittents du spectacle. La menace récurrente qui pèse sur ce régime depuis des années déstabilise la profession dans son ensemble. Le conflit qui s’est engagé au mois de juin et qui a perturbé les festivals de l’été a relevé, nous le savons, un malaise profond auquel il fallait répondre. J’ai donc confié une mission de concertation et de propositions à trois personnalités, une femme de culture, que je n’ai pas besoin de présenter, Hortense ARCHAMBAULT, un expert du dialogue social, Jean-Denis COMBREXELLE, et un parlementaire, qui connaît bien la question de l’emploi artistique, Jean-Patrick GILLE. Leurs propositions, basées sur une concertation approfondie, associant enfin tous les acteurs du secteur, les partenaires sociaux, et bien sûr l’Etat, me seront remises d’ici la fin de l’année. Elles devront nous permettre, si chacun se montre constructif et responsable, de sortir des crises à répétition en pérennisant, nous devons y arriver, un dispositif de solidarité interprofessionnel mieux adapté.
Ce que je retiens enfin, comme vous tous, de Niki de SAINT PHALLE, c’est sa capacité à rayonner à l’international, à parler aux peuples du monde, à donner à son œuvre une portée universelle. Sa double culture, américaine et française, y est sans doute pour beaucoup. C’est aussi ce message que vous avez voulu transmettre Madame la commissaire de l’exposition. Je vous en remercie. Nous avons vu ensemble cette exposition, mais je reviendrai pour la voir, comme vous dites, le dimanche soir, tranquillement. Merci à vous. Merci. Et merci aussi à vous Bloum CARDENAS, sans qui l’œuvre de votre grand-mère ne pourrait être ainsi accessible au plus grand nombre.
 
Paris, la France, a toujours été pour les artistes – ce fut le cas pour mon père – un phare de la culture. La France est aux avant-postes de la création mondiale, et doit le rester, elle a tant d’atouts pour cela, les expositions de nos grands musées, les tournées de nos compagnies de théâtre, de danse, mais aussi notre architecture, notre musique, nos livres, notre cinéma, y compris d’animation, et certaines de nos séries, ou encore, on le sait moins, parce qu’on en parle moins, les jeux vidéo. Tout cela vit et bouge en permanence. Songez seulement au Musée SOULAGE de Rodez il y a quelques semaines, ou au Musée PICASSO bientôt inauguré par le président de la République, à la Fondation Louis Vuitton, qui va être un grand événement, à la Philharmonie, peut-être, bientôt, tous ces espaces qui vont ouvrir bientôt sous nos yeux éblouis, et je pense bien sûr à l’exposition Vélasquez ici même dans quelques mois.
 
Je sais qu’il y a une fâcheuse tendance à dénigrer la France, à faire – le terme est anglais, je l’assume – du "french bashing", mais chaque fois que je vois que l’on parle de culture dans le monde, la France demeure un modèle. Alors, soyons fiers de nos artistes, fiers des artistes que nous accueillons. Et si nous pouvons l’être, c’est grâce à des artistes et à des œuvres comme celles de Niki de SAINT PHALLE.
 
Bonne exposition à vous toutes et à vous tous.
Discours du Premier ministre au Grand Palais