Nicolas Moreau et Hiroko Kusunoki dans leur agence
23 juillet 2015 - Actualité

Moreau-Kusunoki : "Nous avons conçu le Guggenheim d'Helsinki comme un musée démocratique et ouvert" #HistoiresdeFrance

Le 23 juin dernier était désigné le lauréat du grand concours pour la conception du musée Guggenheim d'Helsinki, en Finlande. Pas d'annonce en fanfare, quelques articles dans la presse française : l'événement a fait peu de bruit. Et pourtant, sur 1 715 candidatures, c'est la jeune agence d'architectes Moreau-Kusunoki, basée à Paris, qui a remporté le projet. Nous avons rencontré ce duo franco-japonais dans ses locaux du onzième arrondissement. L'occasion de revenir en détail sur ce projet qui met l'art au coeur de la ville.
 
Dessin du projet Guggenheim d'HelzinkiArt in the City (l'art dans la ville), c'est le nom évocateur du projet conçu par l'agence Moreau-Kusunoki pour le musée Guggenheim d'Helsinki. Un projet qui a mobilisé six à huit personnes pendant cinq mois, à temps plein. "Une prise de risque considérable", reconnaissent les deux architectes, pour une agence aussi jeune que la leur. Face à eux, dans ce concours très ouvert, 1 715 concurrents, de 77 pays, parmi lesquels de grands noms de l'architecture. Une prise de risque qui a payé puisque l'agence parisienne, fondée en 2011, vient de remporter le concours.

Si leur agence est jeune, leur collaboration, elle, est beaucoup plus ancienne. Ils sont encore étudiants en architecture, lui à Paris, elle à Tokyo, lorsqu'ils se rencontrent à l'occasion d'un échange entre leurs deux écoles. C'est au Japon qu'ils décident, ensemble, de commencer leur carrière, chez deux grands noms de l'architecture, lauréats du prix Pritzker, un prestigieux prix d'architecture décerné chaque année depuis 1979 (Nicolas Moreau chez Sanaa, l'agence de Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa ; Hiroko Kusunoki chez Shigeru Ban). Par la suite, alors qu'il travaille chez Kengo Kuma, toujours au Japon, Nicolas Moreau remporte avec son agence trois grands concours en France. Kuma décide alors de créer à Paris son antenne européenne, et c'est Nicolas Moreau qui en prend la direction. Le projet du Frac à Marseille, pour lequel il négocie son départ, permet à l'architecte français de se lancer en solo et à l'agence qu'il crée avec Hiroko Kusunoki de bénéficier d'une référence solide. L'agence remporte très vite des concours d'envergure, comme le théâtre de Beauvais ou l'université de Savoie.

 
"Le système des concours fait la promotion de la qualité architecturale, en ouvrant les portes à tous. C’est très français, et c’est admiré par nos confrères à l’international."
Ces projets, la jeune agence a en grande partie pu les remporter grâce au système français des concours. "La France est très généreuse", explique Nicolas Moreau. "Le système des concours fait la promotion de la qualité architecturale, en ouvrant les portes à tous. C’est très français, et c’est admiré par nos confrères à l’international." "Le Japon n’est, par exemple, pas du tout ouvert et beaucoup de pays ne sont pas dans cette culture du concours qui, de plus, est rémunéré en France." Une culture qui permet d’enrichir considérablement le patrimoine français. Les deux architectes citent ainsi le Louvre Lens, conçu par la Japonaise Kazuyo Sejima, ou encore le centre Pompidou de Metz, de Shigeru Ban.
 

Un musée démocratique et ouvert
 

Nicolas Moreau et Hiroko Kusunoki présente la vue axonométrique du projet Guggenheim Helsinki Pour le musée Guggenheim d'Helsinki, le concours était encore plus ouvert, puisqu'il n'y avait pas de présélection, mais un système à deux tours. Une ouverture synonyme de grande liberté pour les architectes. Le projet de l'agence Moreau-Kusunoki s'appelle Art in the City, et il suffit d'observer la vue axonométrique, animée de petits dessins à la main (un art typiquement japonais), pour comprendre qu'il s'agit en effet d'un musée entièrement intégré à la ville. "Le musée est une continuité de la ville", explique Hiroko Kusunoki. "La dimension de chaque pavillon est définie en fonction du tissu urbain". "Le concept, c’est de mettre l’usager au cœur du projet", poursuit Nicolas Moreau. "On a eu cette préoccupation tout au long du projet : comment faire pour que ce ne soit pas une institution sur un piédestal, qui ferait un peu peur, mais un musée démocratique et ouvert."

Un parti pris qui explique que les architectes ont proposé un système fragmenté, en pavillons (10 au total, incluant la tour principale) qui permet d’ouvrir des passages et des vues vers la ville, le port, le parc, le vieux marché ouvert. "On peut entrer dans le musée en se glissant entre ces volumes. Nous avons imaginé un musée dans lequel on peut se balader totalement hors douane, c'est-à-dire sans ticket et ça, c'est relativement nouveau. Dans notre imagination, c’est un musée dans lequel on irait sans pour autant aller au musée mais parce que c'est sur le chemin." Cette idée de musée ouvert explique également que toutes les "fonctions" (café, boutique, espaces de travail en atelier, terminal ferry) sont orientées au maximum vers la mer puisque, contrairement aux salles d’exposition qui doivent répondre à des critères climatiques très stricts, ces espaces peuvent avoir des vues, de manière à avoir une promenade la plus animée possible.

 
"L'architecture ce n'est pas seulement choisir la couleur et les matériaux. C'est vraiment penser l'usage, mettre l'usager au cœur du projet. Aujourd'hui, on n'a pas ce rôle dans les projets publics. Il reste beaucoup à faire."
Comme le rappelle Hiroko Kusunoki, le musée est essentiellement financé par l'argent public, et ce, même si la fondation Guggenheim est une fondation privée. "Le projet devait ainsi être ouvert au plus grand nombre, tout en montant le niveau avec des œuvres internationales, ce qui manque aujourd'hui en Scandinavie." Mais la liberté offerte par le règlement du concours leur a permis d'innover. "Le programme était suffisamment général pour laisser libre cours à la créativité : rien n'imposait de fragmenter ou non, la hauteur n'était pas non plus imposée. C'est un bon enseignement pour les concours français qui restent malheureusement très formatés et segmentés. Le programmiste peut être tenté de recycler des recettes existantes parce que le maire veut faire la même chose que la ville d'à côté. Et cela formate énormément les usages", constate Nicolas Moreau.

"L'architecture, ce n'est pas seulement choisir la couleur et les matériaux. C'est vraiment penser l'usage, mettre l'usager au cœur du projet. Aujourd'hui, on n'a pas ce rôle dans les projets publics. Il reste beaucoup à faire."
 

Faire le pont entre industries locales et projets d'envergure
 

La technique du bois brûlé, utilisé pour le projet Guggenheim Helsinki L'originalité du projet de l'agence Moreau-Kusunoki réside également dans les matériaux choisis qui s'inscrivent dans la tradition finlandaise. "Nous voulions tirer parti des ressources naturelles de la Finlande". La façade est ainsi en bois brûlé, "un principe ancien, utilisé en Laponie notamment, qui a vocation à renforcer la qualité du bois, sa dureté, sa résistance à l'eau, au feu, aux insectes… C'est un procédé traditionnel vraiment intéressant, déjà utilisé à l'échelle domestique en Finlande." Au-delà de l'esthétisme, le bois brûlé pouvant être brossé pour acquérir des reflets argentés, l'objectif est aussi, par un édifice symbolique, de réactiver une filière, de faire le pont entre l'industrie locale et un projet de grande envergure.

Au Japon, explique Hiroko Kusunoki, c'est le gouvernement qui fait le lien entre architectes et industries pour encourager le recours à des matériaux issus des forêts. La jeune Japonaise regrette qu'un certain conservatisme ne permette pas d'appliquer cette vision en France. "Le DTU (document technique unifié) est très carré et n'offre pas beaucoup de possibilités", souligne-t-elle. Un point de vue que partage Nicolas Moreau : "Si on parle d'innovation, il y a beaucoup de choses à faire. Aujourd'hui, le fait qu'en France les projets soient compartimentés (programme, conception, construction) fait qu'il est très dur d'innover. Les Finlandais sont en capacité d'inventer des modèles assez intelligents de montage où les industriels peuvent sponsoriser le bâtiment, développer des éléments de prototypage, de recherche et arriver avec des produits prêts pour le marché au moment de la construction."

Ainsi, pour le théâtre de Beauvais, le duo avait proposé d'utiliser la brique, un matériau qui s'inscrit dans la culture locale. "Aujourd'hui, le DTU français ne permet pas de construire un mur en briques. C'est donc très difficile de revenir à la tradition. Le standard, c'est le béton, et après on habille le béton. Mais la brique est structurelle, on peut faire un mur entièrement en briques", expliquent les architectes.

"Il y a également des freins dans le domaine de la construction, qui persistent et qu'il faut lever. C'est bien de certifier et de contrôler, mais il faut le faire de manière efficace et rapide", poursuivent-ils. Nicolas Moreau et Hiroko Kusunoki espèrent ainsi que le Grand Paris, comme d'autres grands projets urbains, pourra "être l'occasion d'inviter des ingénieurs de différents horizons pour développer des projets ensemble." Et continuer d'innover.

Histoire(s) de France, ce sont les portraits de ces femmes et de ces hommes, Français ou résidant en France qui, par leurs innovations, leurs projets, leur engagement et la diversité de leurs parcours font la France d’aujourd’hui.
 

Portrait réalisé par Emilie Louis