Marijana : "plus on est dans son rêve et moins on le quitte"

 
Photo de Marijana Sipka
C'est très tôt que Marijana Sipka entre dans son rêve. Elle a 7 ans quand elle commence le violon, cet "instrument bizarre". Nous sommes en Bosnie, à Tuzla, sa ville natale au sein de ce qui est encore la Yougoslavie. Curieuse de nature et touche-à-tout dans ses premières années, elle veut jouer de la guitare, comme son oncle. Elle se rend au conservatoire où on lui souffle l'idée d'essayer le violon. "Dès ce moment, je ne me suis pas posée la question de savoir si je voulais faire du violon. C'était une évidence. J'avais commencé et je n'allais jamais m'arrêter. Le violon faisait désormais partie de moi." Le violon ne l'a plus jamais quittée.
 
Marijana Sipka est Serbe de Bosnie. C'est là qu'elle se forme avant de partir en Serbie où elle obtient son diplôme d’études supérieures et son master à l'Académie de musique de Novi Sad. Elle poursuit sa formation à Belgrade. En 2001, elle vient en France sur invitation de Devy Erlih, professeur français à l'École normale de musique de Paris,  en tant que boursière du gouvernement français. Cette année-là, elle fait le choix de rester en France pour exercer son art. Elle enseigne trois années au Conservatoire slave près de Paris, et se produit régulièrement dans des récitals. Elle sillonne la France pour tenter des concours. En 2005, sa route s'arrête en Limousin où elle intégre l'orchestre de l'opéra de Limoges.
 
Pour Marijana, le violon est plus qu'un instrument de musique. C'est son moyen d'expression. "Si je ne joue plus, je perds une manière d'être moi-même. C'est comme si le sol se dérobait sous mes pieds." Invitons-nous chez elle : "quand je travaille mon instrument et que je joue toute seule chez moi, c'est comme si je me parlais à moi-même." Ce dialogue avec elle-même se fait avec un violon du 18e siècle entièrement restauré par un luthier parisien. "On peut jouer avec un bon violon, mais on ne sait pourquoi, certains ne répondent pas. Inutile alors de persister. En essayant ce violon, j’ai  aimé la façon dont l’instrument répondait à ce que je faisais. Tout de suite je me suis bien sentie."

Pour la violoniste, l'instrument est ce qui permet de "produire à l'extérieur le son que l'on ressent à l'intérieur." Une  vibration intérieure que Marijana a ressentie au cours de ses premières années d'apprentissage où elle  parvint à produire un "bon son", aujourd'hui gravé dans sa chair. "J'ai ressenti une sensation physique très agréable." Depuis des années de pratique, c'est toujours sa petite musique intérieure que joue Marijana.
 
Marijana Sipka a vécu le conflit en Bosnie-Herzégovine. Elle se souvient d'une enfance heureuse où "nous étions tous pareils, égaux, tolérants. En très peu de temps, tout a basculé." Une expérience bouleversante qu'elle traverse grâce à la certitude de son monde intérieur et son amour de la musique. "Le violon et la musique m'ont permis de rester, de rêver, malgré tout ce qui se passait. Savoir et faire ce qu'on aime est une aide sans commune mesure", affirme-t-elle. "On affronte les difficultés, on va plus loin. On se dit que ce n'est pas grave." Une leçon de vie que Marijana Sipka résume en une phrase : "plus on est dans son rêve et moins on le quitte."
 
Grâce à la musique Marijana Sipka se sent "citoyenne du monde. Je vais là où la musique me mène", Bosnie-Herzégovine, Serbie, Suisse, France, Allemagne, Autriche, Italie, Tunisie, Egypte. Aujourd'hui, à Limoges, Marijana se sent bien, "libre et épanouie"  dans ce pays dont elle loue "l'ouverture d'esprit, qui prend soin de la culture et des individus qui veulent s'exprimer."

 
Portrait réalisé par Patrick Do Dinh