17 novembre 2014 - Actualité

#GrandAngle Lutte contre le djihadisme : deuxième volet

Dans le deuxième volet de notre Grand Angle, Olivier Roy, éminent spécialiste de l'Islam dresse un portrait sans concessions des jeunes recrues de Daech. Pour lui il y a aussi urgence à se battre sur le plan de la communication afin de casser l'image d'héroïsation mise en scène par la propagande de Daech. La réalité n'a en effet rien de "romantique" : "il faut traiter ces jeunes pour ce qu'ils sont, en grande majorité, des paumés, des no-future."
 

deuxième volet : "Il faut se battre contre daech sur le plan de la communication "
 

Olivier Roy est un spécialiste reconnu de l'islam politique, directeur de recherche au CNRS et directeur d'études à l'EHESS.

Photo portrait d'Olivier Roy 
Qu’est ce qui caractérise le mouvement Daech par rapport aux précédentes mouvances terroristes ?

Daech est le fils de Ben Laden et de Saddam Hussein. A l’origine filiale d’Al-Quaïda, comme tous ces groupes régionalisés qui avaient proliféré après le 11 septembre et se revendiquaient d’un  "label", Daech a décidé de s’émanciper et de se territorialiser en créant à partir de l’Irak un califat, ce qu’ils appellent "Etat islamique". C’est ça la nouveauté. Jamais Al-Quaïda n’a essayé de contrôler directement un territoire ; ils se sanctuarisaient chez d’autres : les talibans afghans,  les talibans pakistanais, les groupes yéménites, soudanais… Leur concept c’était la globalisation avec pour objectif de cibler Londres, Paris, Madrid, New-York…mais ça n’a jamais été Riyad, Bagdad, Le Caire.

Pourquoi cette nouvelle stratégie de territorialisation ?
D’abord pour des questions de personnes, Al Bahdadi ne supportait plus Al Zawahiri et voulait monter sa propre "boite". Mais surtout il y a le constat d’échec d’Al-Quaïda qui depuis le 11 septembre et les attentats de Londres et Madrid, n’a plus réussi d’action d’envergure et décroissait dans le minable, le dernier attentat revendiqué étant l’assassinat d’un soldat britannique à Londres par deux paumés convertis. Ce modèle était à bout de souffle, Daech s’est engouffré dans la brèche. Et la territorialisation a été rendue possible par les transformations tectoniques du Moyen-Orient ces dernières années ; les arabes sunnites d’un seul coup se sont retrouvés privés d’Etat en Liban, Syrie, en Irak - devenu un double Etat chiite et kurde, grâce à G.W Bush. Toute une population qui va du nord de Bagdad jusqu’à Tripoli s'est retrouvée sans représentation politique. Là encore Daech comble un vide.

Comment expliquer l’attrait aussi puissant exercé sur des jeunes issus de presque toutes les nationalités ?
D’un seul coup Daech offre l’aventure avec un grand A. Un désert, où tout le monde peut se rendre facilement. Sans devoir entrer dans la clandestinité, vous vous retrouvez sur un 4X4 avec une  mitrailleuse lourde et un drapeau noir à foncer en criant Allah Akbar. Pour des jeunes de 20 ans c’est exaltant ! En plus vous avez des femmes à disposition. La mort, ces jeunes n’en ont pas peur. Une grande partie d’entre eux sont dans une fascination suicidaire. Pour les autres c’est une sorte de "no future" exactement comme le jeune bandit de Marseille avec sa kalachnikov. Se faire tuer à 30 ans sera toujours mieux que terminé retraité de Mac Do. Quand vous avez l’impression de n’avoir aucun avenir, que vos parents et vos profs vous insupportent, vous ouvrez internet et d’un seul coup une fenêtre s’ouvre sur un monde d’émotions fortes, de soleil et de sang. Ça excite des mécanismes un peu primaires mais ça fonctionne.

Il n’y aurait pas finalement d’idéal ou de convictions religieuses qui les animent ?
Un collègue vient de m’envoyer les profils Facebook de deux jeunes Portugais embrigadés. Le premier est truffé de citations salafistes mais le second, c’est la page typique du jeune d’aujourd’hui avec  "j’aime les arts martiaux" et des photos de Crétoises en bikini en train de boxer. Ces jeunes ne sont pas des utopistes. C’est la bagarre qu’ils vont chercher. Ce n’est pas la construction de l’Etat islamique qui les exalte mais la guerre. Si pour cela il faut se convertir à l’islam et adhérer aux modes d’action de Daech, alors d’accord. Sur le marché aujourd’hui pour des jeunes en rupture, vous avez d’un côté les indignados zadistes et autres altermondialistes radicaux, qui sont des gens très dogmatiques mais pas fascinés par le sang. De l’autre, il y a Daech. Selon moi la plupart des volontaires n’ont pas de réelle motivation religieuse. Ils achètent le produit Daech dans sa globalité c’est tout. Il faudrait pouvoir regarder de plus près : se font-ils circoncire ? Et puis en massacrant aucun ne se pose la question de la justice, de savoir comment fonctionne un tribunal chariatique. Les vidéos de propagande sont conçues exactement de la même manière que celles des narcotrafiquants mexicains avec la même mise en scène de décapitations au couteau, qui n’ont rien à voir avec des décapitations islamiques à la sahoudienne. Les Saoudiens ont une mise en scène de l’exécution qui se veut islamique avec des récitations de prières, et sans torture. Chez Daech, il y a juste une fascination de la violence.  Comme dans un jeu vidéo.

Quelle est la proportion d’occidentaux dans les combattants ?
Sur les 15 000 hommes – le chiffre reste très variable selon les expertises – la proportion d’arabes et d’occidentaux est au moins de 50/50. Ce que disent les témoins là-bas c’est que tous parlent des langues étrangères. Le pays qui envoie le plus fort pourcentage de sa population musulmane c’est la Belgique (400 personnes sur quelques centaines de milliers de musulmans). Après il y a surtout des convertis. L’erreur a longtemps été de penser que c’était les mosquées qui recrutaient. Ce n’est plus vrai depuis au moins une décennie. Ces jeunes ne sont pas des vrais pratiquants. Pour un petit caïd de 20 ans qui se prend pour un héros, aller faire les 5 prières à la mosquée et se retrouver confronter à de vieux tontons, même barbus, qui lui font la leçon, ça n’est pas intéressant. En fait c’est un phénomène complètement générationnel. On se bourre le mou entre jeunes du même âge. 

On a l’impression en vous écoutant qu’il n’y aurait pas d’adultes dans tout ça?
En effet c’est un peu l’impression qu’on a. Il n’y a pas de recruteurs cerveaux, de profils comme celui de Cheikh Mohammed qui était le maitre d’œuvre du  11 septembre. A l’époque il y avait une chaine hiérarchique. Là c’est plus difficile à déterminer. Ils sont efficaces militairement donc il y a un commandement. Mais leur force est d’intégrer ce côté un peu communard, d’autogestion.  

Comment imaginer que des jeunes filles mineures puissent rejoindre Daech ? 
Il y a en effet des mineures, le plus souvent de familles athées, qui se retrouvent en Syrie. C’est un sujet délicat. Est-ce l’expression d’une volonté d’émancipation féminine puisqu’elles quittent leur famille, se politisent ou au contraire une sorte de masochisme féminin lié à une perte totale de repères sur ce qu’est le rôle des femmes dans la société ? Sûrement un mélange très subtil des deux. Elles savent très bien qu’elles seront plutôt le repos du guerrier que combattante armée sur des chars. Même si on ne veut pas l’admettre, le mécanisme qui envoie des jeunes à Daech ressemble au mécanisme qui envoyait des jeunes dans les maquis d’Amérique latine au temps du Che. Bien sûr Guevara n’a rien à voir avec Ben Laden parce que l’époque n’a rien à voir. Néanmoins dans les maquis il y a toujours eu les pasionarias qui rêvaient de s’offrir au commandant. Là aussi il y a cette dimension "romantique" de s’offrir aux héros, ce côté beauté du diable. En tout cas la féminisation s’accentue c’est un fait. Il y a 20 ans, dans les réseaux radicaux il n’y avait pas de femmes. Ensuite on les a vu arriver comme converties, puis comme épouses.
 
Comment réagir face à cet endoctrinement ?
Il faut absolument casser cette image d’héroïsation ! Tout le discours selon lequel Daech serait pire qu’Al Quaïda c’est absurde. Il faut les traiter tels qu’ils sont : pour une grande majorité d’entre eux, des paumés, des "branleurs". Car il y a deux types d’individus : certains se transforment en vrais terroristes professionnels et sont évidemment très dangereux. Mais il faut mettre en avant les autres : ceux qui reviennent la queue entre les jambes et qu’il faut prendre en charge psychologiquement. Il  faut retourner le récit de communication et mettre en avant le coté pathétique. Dégonfler le mythe Daech pour faire chuter le recrutement.

Ouvrage disponible : "En quête de l'Orient perdu, entretiens avec Jean-Louis Schlegel", éditions du Seuil.
 

premier volet : interview vidéo de dounia bouzar


Comment expliquer l'emprise exercée par Daech sur ces jeunes qui perdent pied avec le réel au point de risquer leur vie et se transformer en bourreaux ? Comment réagir en tant que parents ? Dounia Bouzar, en lien avec les familles concernées depuis presque un an, a appris à décrypter les signes de rupture et d'embrigadement.
 

#GrandAngle Djihadisme : "Le nouveau discours terroriste arrive à faire basculer des jeunes complètement différents"


Plus d'un millier de Français sont concernés par le phénomène djihadiste en Syrie : tous jeunes, parfois mineurs, originaires de toutes les régions de France, et dans leur immense majorité convertis. Il y a aussi des jeunes filles. Seulement 5% d'entre eux étaient connus pour des faits de délinquance. Certains sont fils d'enseignants, de fonctionnaires, étudiants en médecine... Aujourd'hui près d'une cinquantaine y sont morts. Sauver ces jeunes qui deviennent "de la chair à se faire sauter", c'est le combat de Dounia Bouzar, anthropologue spécialisée depuis des années dans l'identification des mécanismes de rupture et d'endoctrinement lié à l'islam radical. "Aucune des jeunes filles françaises parties n'est pour l'instant revenue", nous a-t-elle confié.
 

Pour tout signalement le numéro vert du ministère de l'Intérieur : 0800 005 696 


En janvier 2014, elle a créé le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'Islam. Le CPDSI est né d'un besoin : celui d'apporter des réponses à des familles désemparées devant la métamorphose de leur enfant, ou pire, face à leur disparition. Cette structure accompagne aujourd'hui 170 familles, et travaille en lien avec les préfectures et la plateforme de signalement du ministère de l'Intérieur. L'objectif premier : signaler les jeunes qui tentent de rejoindre la Syrie et les empêcher de partir, à tout prix. Le CPDSI oriente aussi vers des structures spécialisées pour l'aide au "désendoctrinement". Car, pour Dounia Bouzar, les méthodes de recrutement de Daech s'apparentent bel et bien à ceux d'une secte. Comment reconnaître les 4 signes de rupture qui doivent alerter ? Comment faire la différence entre une conversion sincère, une crise d'adolescence et le basculement dans le discours suicidaire de Daech ? Quels sont les différents "mythes" utilisés par les djihadistes pour manipuler et recruter via les réseaux sociaux ? Cette experte délivre dans cette vidéo un message de prévention à destination des parents.

Consultez le rapport du CPDSI : "la métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes."
Ouvrage disponible : Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l'enfer, éd de l'Atelier, octobre 2014.