7 janvier 2016

"La chaussure Enko, c'est au départ le projet personnel d'un passionné de course à pied" #HistoiresdeFrance

Fabriquée dans le sud de la France et montée sur d'étranges ressorts, la chaussure Enko est cette semaine au Consumer Electronic Show (CES) de Las Vegas, où elle recevra un prix. Derrière cette innovation 100% française, se cache un ingénieur de 61 ans, passionné de course à pied : Christian Freschi. Portrait.
 
Portrait de Christian Freschi"Ce que j'ai fait sur ce produit, je l'ai fait au départ par passion", explique d'entrée Christian Freschi, concepteur de la chaussure de course à pied Enko, présentée cette semaine au CES de Las Vegas, rendez-vous international, devenu incontournable, pour tous les acteurs de l’électronique grand public, où elle sera distinguée d'un prix de l'innovation. Cette passion, c'est celle de la course à pied bien sûr. "J'ai 61 ans et une vie de course à pied derrière moi", poursuit l'entrepreneur à l'accent chantant, qui a implanté son atelier à Villepinte, dans l'Aude (Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées).  "J'ai fait des compétitions et j'ai aussi beaucoup couru pour le plaisir. A l'âge de 50 ans, j'ai eu des problèmes de dos. Lorsque j'ai apporté mes radios à mon médecin du sport, il m'a dit qu'il fallait que j'arrête la course à pied parce que la pratique de ce sport génère des traumatismes pour l'organisme, dans mon cas, des problèmes dans des disques vertébraux. C'est de là que tout est parti : je ne souffrais pas spécialement du dos et mon médecin m'avait conseillé de faire du vélo ou de la natation, mais j'aime trop courir !"

Ingénieur en mécanique de formation, Christian Freschi est à la tête, depuis une vingtaine d'années, d'une société qui travaille dans l'aéronautique. "J'avais donc un outil de travail au niveau de la conception mécanique. J'ai travaillé avec cet outil et j'ai cherché à créer un amorti avec des composants mécaniques et à aller plus loin au niveau de l'amorti que tout ce qui était proposé dans les chaussures de running." Animé par sa passion et le goût de l'innovation, Christian Freschi ne cache pas qu'il a eu dès le départ "le désir secret d'en faire un jour un produit commercialisable." Il lui faudra cependant 10 ans pour obtenir un produit qui fonctionne correctement, après de nombreux échecs. "C'était très difficile d'amener ces composants mécaniques dans une semelle de chaussure, tout en respectant la foulée, en gardant le confort." En 2008, il obtient tout de même un résultat intéressant et dépose un premier brevet en France pour pouvoir commencer à le tester sur d'autres personnes. Il dépose ensuite un second brevet à l'international. "C'est un bon brevet parce qu'il n'y a pas d'antériorité." En effet, si certains fabricants de chaussures de sport ont pu s'aventurer sur ce terrain, ils n'ont jamais été jusqu'au produit abouti. "Il y a une certaine logique à cela. Les grandes marques de running sont plutôt dans l'innovation marketing. L'ingénieur qui travaille aujourd'hui sur des chaussures de running ne va pas passer 10 ans sur un produit."

 
"Avec son système d'amortisseur indépendant et de ressorts, la chaussure s'adapte, par tranche de 10 kilos, à la morphologie et au poids du runner. Nous sommes les seuls au monde à proposer cela !"
"Nous nous adressons à une clientèle qui est un peu oubliée par les grandes marques", explique M. Freschi. "Les fabricants de chaussures de running s'adressent aux athlètes, donnent toujours en image les champions, mais ont oublié un peu ces coureurs qui aiment courir pour le loisir, pour le plaisir, mais qui ont des petites pathologies, ou sont un peu en surpoids. J'ai donc essayé de travailler sur cela." En effet, si environ 8 millions de Français pratiquent la course à pied, seuls 15% font des compétitions. "Mais ces 15% sont un vecteur de communication pour les marques. C'est une communauté d'ambassadeurs qui communiquent pendant les courses, sur internet, etc." Laissant de côté le joggeur du dimanche, pourtant premier consommateur. "Lorsqu'on est jeune, athlétique, en bonne santé, entraîné, l'organisme absorbe tous ces chocs. En revanche, quand on court occasionnellement, ou que l'on veut continuer à courir en vieillissant, ou encore qu'on est un peu en surpoids, cela peut entraîner des pathologies. J'ai donc essayé d'optimiser cet amorti. C'est quelque chose qui n'était pas proposé sur le marché, alors que ces profils représentent la majorité des coureurs."

Christian Freschi crée la société Enko le 1er janvier 2014, mais c'est réellement début 2015 que la marque commence à communiquer. Dans un premier temps, la start-up pré-vend 300 paires de ses runnings innovantes via une plateforme américaine de financement participatif, ce qui lui permet de faire son étude de marché. Puis elle transforme son site de présentation en site de vente, et écoule à nouveau 300 paires. "Il faut aujourd'hui compter trois mois de délai entre la commande et la livraison du produit. Nous n'avons pas encore l'outil industriel, la fabrication est artisanale. Nous n'employons donc que quatre personnes mais, fin 2016, nous devrions être entre 10 et 15 personnes."


La chaussure EnkoTotalement étranger au monde de la chaussure, Christian Freschi sous-traite la fabrication du chaussant à un professionnel basé en Italie. "En France, il n'y a malheureusement plus de fabricant de chaussures de sport." Enko fabrique ainsi l'intégralité de la semelle, le sous-traitant italien se charge de la partie chaussante et de l'assemblage avec la semelle. La start-up fait également appel à un cabinet de design pour designer la chaussure et l'ensemble des outils de communication exploités aujourd'hui par l'entreprise. "Nous sommes dans une vraie innovation de rupture", explique l'entrepreneur. Les chaussures Enko sont d'ailleurs interdites en compétition, parce qu'elles apportent un réel gain d'énergie. "Avec ce système mécanique, l'énergie qui est dispersée à l'impact, avec une chaussure classique, entre la chaussure et le corps, est emmagasinée dans un ressort. Ce ressort, qui est verrouillé quand il est écrasé, ne restitue pas l'énergie immédiatement - c'était d'ailleurs la difficulté de la création - mais, tout en douceur, pendant la phase de propulsion. Il y a donc un gain réel en performance."
   
"Il y a eu, politiquement, un gros effort de fait au niveau des start-up."
"Il y a eu, politiquement, un gros effort de fait en France au niveau des start-up", reconnaît Christian Freschi. "Il y a des aides et des crédits d'impôt, comme le crédit d'impôt recherche, qui permettent de financer l'innovation, notamment les dépôts de brevets, extrêmement coûteux. Je pense que cela pousse beaucoup d'entreprises à aller vers l'innovation." Le 10 novembre 2015, la chaussure Enko était honorée d'un CES Innovation Award, à New York, au côté de 200 autres entreprises. "Parmi ces 200 entreprises, il n'y a que 30 start-up. Et nous en faisons partie !", se réjouit-il. L'entrepreneur espère que cette distinction, que la start-up se verra remettre lors du CES 2016, permettra à la marque de gagner en notoriété à l'international. Et compte également beaucoup sur sa présence au CES 2016 de Las Vegas. "Nous allons avoir énormément de retombées. Nous avons un stand à l'Eureka Park, c'est-à-dire au centre du salon, la partie la plus visitée. C'est quand même le plus grand salon au monde pour l'innovation ! Il est donc certain que nous aurons des retombées." Une participation rendue possible par l'appui de la French tech. "C'est grâce à eux que nous sommes à Las Vegas. Nous avons bénéficié d'un appui logistique et aussi de subventions, par l'intermédiaire de l'organisme Sud de France, qui nous permettent d'être présents sur le salon."

 
Portrait réalisé par Emilie Louis

Histoire(s) de France, ce sont les portraits de ces femmes et de ces hommes, Français ou résidant en France qui, par leurs innovations, leurs projets, leur engagement et la diversité de leurs parcours font la France d’aujourd’hui.