1 septembre 2015

Haetham Al-Aswad : "En France, j’ai compris que la vraie liberté est avant tout celle de sa conscience" #HistoiresdeFrance

Haetham Al-Aswad est un bachelier pas tout à fait comme les autres. Réfugié syrien, le jeune homme a décroché son bac scientifique avec mention Bien, alors qu’il ne parlait pas un mot de français à son arrivée à Paris il y a 3 ans. Nous l'avons rencontré cet été, dans un square parisien.
 
3 ans après son arrivée en France, et alors qu'il ne parle pas un mot de français à son arrivée, Haetham Al-Aswad a décroché en juillet un baccalauréat filière scientifique, avec mention Bien.
Rencontrer Haetham Al-Aswad ne laisse pas indifférent. Né le 20 août 1996 à Deraa, ville du sud-ouest de la Syrie proche de la frontière avec la Jordanie, le jeune réfugié syrien rayonne et surprend par sa maturité. Ses cheveux épais coiffés légèrement en brosse encadrent un visage souriant, au regard profond. Haetham, dont le prénom signifie en arabe "fils du lion ou de l’aigle", a un parcours qui force l’admiration. Son enfance, il l’a laissée derrière lui, en Syrie, ce pays si cher à ses yeux déchiré, depuis 2011, par un conflit dont personne ne voit l’issue. 

Les débuts de son adolescence sont mouvementés. Le printemps arabe souffle un vent de liberté en Égypte et en Tunisie. Le peuple syrien y croit mais le changement n’aura pas lieu. Le soulèvement pacifique, déclenché par des tags d'enfants sur un mur d'école, dégénère en guerre civile. Le 18 novembre 2011, tout bascule. De cette période, Haetham se souvient des prises de positions de son père qui lui coûtent, dès le mois de mai, un exil en Jordanie puis en France.

Le départ du père contraint la famille à se cacher pour échapper aux représailles. De retour à Deraa, la mère d'Haetham est inquiétée par la police. Interrogée sur les activités de son mari, elle prétexte être divorcée depuis peu, et ne plus avoir de nouvelles. Le palais de justice ayant été détruit, l’information est invérifiable pour les autorités. Elle est libérée. Entré au lycée, Haetham prend part à quelques rassemblements. "J’avais 16 ans, je ne manifestais pas pour des causes politiques mais pour la mémoire des morts. Ma mère ne voulait pas, mais j'y allais quand même". Il se souvient que, lors de l’intervention des forces de l’ordre, les habitants ouvraient les portes de leurs maisons pour les cacher. Son nom circule, la police convoque sa mère pour le sommer d’arrêter de manifester. Ces derniers évènements précipitent leur départ pour la Jordanie.
 

La France : l'espoir d'une vie nouvelle


Haetham reste discret sur les conditions de son départ. Les quelques contacts, tissés par son père quelques mois auparavant avec des amis jordaniens et les ambassades française et américaine, ont rendu les choses plus faciles. Du moins, il ne se souvient pas précisément comment sa mère a pu obtenir les papiers de réfugiés pour la France qui leur permettent de quitter la Jordanie en avion alors que "des personnes meurent en Méditerranée pour tenter d’arriver en Europe".

Portrait d'Haetham Al-AswadCe passeport pour la liberté, Haetham n’a de cesse d’en parler comme d’une chance. Aujourd’hui, il se sent coupable d’avoir laissé derrière lui sa famille, ses amis, qui vivent au quotidien les horreurs d’une guerre qui n’en finit plus. Les nouvelles de Deraa se font de plus en plus rares : internet est contrôlé et les connexions sont très difficiles. Quelques messages passent malgré la fermeture des plateformes par les autorités. Les jeunes Syriens hackent les proxy qui filtrent les accès à YouTube et Facebook pour faire sauter les verrous de la censure. L'adolescent constate néanmoins que son profil Facebook est bloqué par certains de ses amis, terrorisés à l’idée que leurs échanges les exposent à des représailles. Et son regard se voile quand il évoque la mort, il y a 18 mois dans les bombardements, de son cousin, compagnon de jeu de son enfance.

Lorsqu'il arrive en France, le jeune Syrien ne parle pas un mot de français. Trois ans plus tard, il décroche un bac scientifique avec mention Bien. Très exigeant avec lui-même, Haetham est déçu de ne pas être parvenu à l’excellence avec un Très bien. Mention ratée de peu, notamment à cause de sa "pire note jamais obtenue en mathématiques : 16/20" - alors qu'il lui aurait fallu un 17/20, déplore-t-il comme s'il oubliait le chemin parcouru. A son arrivée à Paris, les conditions de vie ne sont pas faciles. La famille s'en sort grâce à la solidarité syrienne. Dans un premier temps, un ancien élève de son père, enseignant en mathématiques, leur prête un studio dans une résidence étudiante. Puis c’est un autre appartement, Place d’Italie, qui se libère. Quelques mois plus tard, la famille trouve enfin un logement pérenne à Viry-Châtillon (Essonne), grâce à un médecin syrien qui se porte caution.

Éloigné de sa terre natale et coupé de ses amis,  l’adolescent déraciné prend le taureau par les cornes. Peu de mois après son arrivée, il intègre avec son frère une classe pour l’accueil des élèves allophones au collège Anne Franck, à Antony, où il reste 4 mois. Le jeune homme ronge son frein et vise le lycée. Dix-huit mois plus tôt, en Syrie, il a malgré la guerre décroché brillamment son brevet avec une moyenne de 19,5/20. Avant de fuir son pays, il a également passé un semestre en classe de seconde dans un lycée très sélectif de Deraa.

En France, il met les bouchées doubles et prend la décision de partir tout l’été 2012 à Nantes, dans une famille d’accueil, pour apprendre le français. La famille nantaise l'accueille les bras ouverts ; ses progrès en français sont spectaculaires. A la rentrée, Haetham ne veut pas refaire une 3ème et souhaite rentrer au lycée pour progresser en mathématiques et côtoyer des jeunes de son âge.
 

la Philo : le passeport de l'homme libre


L’horizon s’éclaire grâce à une amie de sa mère, professeur d’arabe, qui lui trouve une classe allophone au lycée Honoré de Balzac, dans le 17e arrondissement de Paris. Ses excellents résultats dans les matières scientifiques et sa détermination lui permettent d'intégrer très rapidement le cursus normal. Il ne perd ainsi qu’une année (au lieu de 2 ans), en rentrant directement en première scientifique. Et sort du lycée diplômé du prestigieux baccalauréat "option internationale" (OIB) pour la série S, qui exige, en plus des épreuve classiques, la réussite de deux épreuves de 4 heures en littérature arabe et en histoire-géographie et deux épreuves orales dans les mêmes matières.

L’enseignement français séduit Haetham. Il peut développer à loisir son esprit critique. "En Syrie, c’est tout le contraire, on a peur de l’esprit critique. On apprend des formules par cœur. Les élèves sont des machines", déplore-t-il. "Un de mes amis, aujourd'hui étudiant en médecine à Damas, m'a dit qu'il devait, lors d'un examen, réciter par coeur un discours de Bachar El-Assad."

 
"Ici, j'ai découvert la philosophie et j'ai vraiment compris ce qu'était la liberté.  J’ai compris que la vraie liberté est avant tout celle de sa conscience."
"Ici, j'ai découvert la philosophie et j'ai vraiment compris ce qu'était la liberté. Monsieur Charles, mon professeur, m'a fait découvrir les écrits de Kant, Rousseau, dont je n'avais jamais entendu parler à l'école syrienne. J’ai compris que la vraie liberté est avant tout celle de sa conscience." Ce qui frappe le jeune homme c'est qu'"en France, on parle des vraies valeurs de l’homme et pas de celles du gouvernement ou du président. En Syrie, l'homme n'est qu'un moyen pour servir un régime."

Pour lui, l’enseignement français donne à l'élève les capacités pour devenir un homme libre. "Aujourd’hui, je suis particulièrement heureux de parler le français et de pouvoir faire à loisir des dissertations de philosophie", conclut-il.

Son pays lui manque mais il reste fataliste sur l'issue du conflit et n’est pas sûr d’avoir la chance de le connaître un jour libre. "Je pense tout le temps à la Syrie et aux gens qui sont là-bas, confie-t-il. "Le peuple syrien n'a pas le pouvoir de finir la guerre, il faudrait que la communauté internationale intervienne."

A Paris, Haetham retrouve un peu l'insouciance de sa jeunesse. Il aime danser le break dance au 104, lieu de création et de production artistique du 19e arrondissement, et la salsa sur les quais de Seine, près de la Gare d'Austerlitz. Son été, après quelques jours de vacances à Nantes où il rendra visite à sa "famille française", il a prévu de le consacrer aux révisions pour préparer sa rentrée dans une prestigieuse classe préparatoire en mathématiques, à Orsay.


Histoire(s) de France, ce sont les portraits de ces femmes et de ces hommes, Français ou résidant en France qui, par leurs innovations, leurs projets, leur engagement et la diversité de leurs parcours font la France d’aujourd’hui.
 
 
Portrait réalisé par Marie Dauphiné