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L’Union européenne au service de la croissance

12.mars2010

Questions/ Réponses du Premier ministre François Fillon à l'Université Humboldt Berlin, le mercredi 10 mars 2010

Question de Vincent Casse (PHON), élève en première année à Sciences Po Paris

Bonjour. Je m’appelle Vincent CASSE, je suis à « Sciences Po »PARIS, actuellement en première année. Et ma question serait, en fin de compte, en matière de politique concurrentielle que vous avez dite adaptée à l’international, enfin est-ce que vous pourriez être un tout petit peu plus clair sur le sujet ? Parce qu’il est clair, enfin il est vrai qu’aujourd'hui, nous sommes devant une impasse, devant des pays émergents qui ont une compétitivité au niveau des salaires qui sont beaucoup plus bas, au niveau de la fiscalité. Et donc je voudrais savoir justement, voilà, ce que vous, vous entendez, qu’est-ce que vous proposez de faire dans ce domaine-là pour justement améliorer la concurrence pour l’Union européenne dans le domaine, enfin à l’international ?

Réponse de François Fillon

Bien entendu, il ne s’agit pas de mettre en œuvre des mesures protectionnistes qui aboutiraient à rétablir des taxes et des contrôles pour assurer la compétitivité de l’économie européenne. Ce serait un combat sans issue qui ne pourrait aboutir, à terme, qu’à la dégradation des performances de l’économie européenne et en particulier de son industrie. Mais dans l’application des règles de concurrence, il faut prendre en compte la concurrence à l’intérieur du marché européen et la concurrence à l’extérieur. Or, souvent, nous appliquons ou nous sommes tentés d’appliquer les règles de la concurrence de manière littérale, parfois un peu étroite, en ne regardant pas que ces règles brident les évolutions, les restructurations d’entreprises européennes qui, parfois, n’ont pas la taille suffisante pour être de vrais compétiteurs avec les Américains, les Chinois. Lorsque l’on empêche, au nom de la concurrence, le regroupement de certaines entreprises européennes, alors même qu’elles sont déjà dans une situation de grande fragilité au regard de leurs compétiteurs américains, je pense que c’est une faute contre l’économie européenne. Donc nous avons besoin de mettre un peu de discernement. C’est d’ailleurs souvent ce qui finit par se produire, après des débats souvent animés, dans la politique de concurrence.

Deuxièmement, il y a un certain nombre d’instances internationales qui visent à établir des règles qui soient des règles de concurrence loyale entre les pays. Il faut les utiliser et il faut les utiliser lorsque l’on est en présence de manquements graves à cette loyauté. Et je dis, je redis devant vous que je pense que l’attitude du gouvernement américain sur l’affaire des ravitailleurs est un manquement grave aux règles qui sont celles d’une concurrence loyale entre nos économies.

Et puis enfin je voudrais insister sur un dernier point. Nous avons pris des décisions très courageuses et très ambitieuses, notamment à la demande de l’Allemagne, à l’initiative de l’Allemagne, lorsque l’Allemagne présidait l’Union européenne, en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Il faut vraiment tout faire pour que ces règles soient acceptées par les grandes économies des pays émergents. Mais comme on ne peut pas être complètement naïfs et qu’on ne peut pas penser que le seul fait que nous le souhaitions soit suffisant pour que ces économies se plient à cette exigence, je pense qu’il faut regarder les conditions de mécanisme de correction aux frontières, pour les produits industriels venant de pays qui refusent systématiquement de mettre en œuvre les normes environnementales que nous souhaitons voir respecter.

Question d'un ancien représentant permanent allemand à la Commission européenne

Monsieur le Premier ministre, ma question tombe sur la question de votre fameux gouvernement économique européen au service de la croissance et de l’emploi, mais pas nécessairement de la stabilité peut-être. Au moins, ça c’est ma question, parce que comment voulez-vous nous assurer que ce gouvernement ne lèse ni les compétences, ni l’indépendance de la Banque Centrale Européenne, ni la stabilité de notre monnaie, ni les compétences de la Commission européenne, vu que le Conseil européen décide à l’unanimité selon des procédures gouvernementales ? Alors si on veut vraiment faire du progrès à ce sujet, je crois aussi qu’on aura besoin de quelque chose dans ce domaine. Il ne nous suffit pas de paroles, il nous faut certaines garanties dans le sens de ce que je viens d’exprimer. Et j’espère que vous allez pouvoir, au fur et à mesure des négociations, pas seulement nous comprendre mais aussi nous aider. Merci.

Réponse de François Fillon

Moi, je crois que j’ai été clair sur ce sujet. Il n’est pas question, pour nous, de remettre en cause les compétences des institutions européennes. D’ailleurs, on a suffisamment eu de mal à trouver un accord ensemble sur les institutions européennes pour ne pas rouvrir le débat.
Ce débat-là, il est clos, il est clos pour longtemps. L’indépendance de la Banque Centrale, les traités qui la fondent, les compétences de la Commission, les compétences du Conseil, il n’est pas question de revenir sur ces sujets. Mais nous pensons qu’au sein du Conseil, il doit y avoir une forme de coordination des politiques économiques –que nous avons baptisées gouvernement économique parce que c’est un mot qui veut dire quelque chose – et qui doit être totalement pragmatique, qui doit travailler dans le cadre des règles qui sont celles, aujourd'hui, de l’Union européenne. Et c’est possible ! La meilleure preuve, c’est que lorsque nous avons été confrontés à la crise économique et financière, je n’ai pas eu le sentiment que ce soit le système institutionnel traditionnel qui ait trouvé le plus vite les solutions. Ce sont bien les gouvernements qui se sont mobilisés les premiers en disant : « Il n’y aura pas une seule faillite de banque en Europe. » Et si on n’avait pas dit ça au moment où on l’a dit, il y aurait eu des faillites de banques en Europe et nous aurions été menacés par une crise systémique.
Ça veut donc bien dire que les gouvernements peuvent, dans le cadre des règles qui sont celles qui régissent l’Union européenne, prendre des initiatives, se coordonner, décider ensemble d’harmoniser leurs politiques économiques. Ça doit se faire, naturellement, avec la plus grande transparence et la plus grande confiance avec la Commission. Regardez ce qui s’est passé avec la stratégie de Lisbonne. Au fond, la stratégie de Lisbonne, c’est bien l’esprit d’un gouvernement économique, en tout cas d’une politique économique européenne. Simplement, ça n’a pas débouché sur ce qu’on souhaitait parce qu’on n’y a pas vraiment mis – et c’est une responsabilité collective – tous les moyens nécessaires pour s’assurer que ce que vous disiez – les discours, les paroles, les objectifs, les documents – étaient bien suivi d’effet.
Moi, je pense qu’il faut bousculer les méthodes de travail qui sont les nôtres. S’il faut faire plus de Conseils européens, nous ferons plus de Conseils européens. Ce n’est pas forcément un rendez-vous tous les deux mois. Il y a des crises, il y a des moments où il faut peut-être plusieurs réunions de suite pour aboutir à une négociation qui débouche sur des propositions. Il faut plus de souplesse, il faut plus de réactivité et je crois que les institutions telles que nous les avons rénovées aujourd'hui, notamment avec la présidence stable du Conseil, nous donnent cette possibilité de réactivité.

Question d’une étudiante

Je voudrais juste savoir ce que vous répondez aux commentateurs qui remettent complètement en question tout le modèle de la croissance qu’ils voient, en soi, incompatible avec la lutte contre le réchauffement climatique. Je sais très bien que ces opinions ne sont pas tout à fait nouvelles et qu’on en a entendu parler mais je voudrais juste connaître votre opinion. Merci.

Réponse de François Fillon

Au fond, je traduis la question, c’est ça que vous me demandez : est-ce que l’appel à une croissance forte que je viens de faire devant vous est compatible avec les impératifs de protection de l’environnement et de lutte contre le réchauffement climatique ?
Je pense qu’on est obligé de concilier ces deux impératifs parce que si nous considérons que la lutte contre le réchauffement climatique, la protection de l’environnement, passe par la décroissance, alors nous allons vers un appauvrissement, vers une remise en cause de notre modèle social, vers une perte de compétitivité de nos économies par rapport aux pays émergents et donc, à terme, nous allons vers de très, très grandes difficultés sociales.
Et en même temps, c’est vrai que notre modèle de croissance, le modèle de croissance que nous avons connu depuis un demi-siècle, ne peut pas être la réponse à la situation d’aujourd'hui. Il faut qu’on change la nature de la croissance. Il faut que cette croissance soit respectueuse de la protection de l’environnement, de nos ressources énergétiques. Ce qui demande d’ailleurs un effort d’investissement considérable dans les nouvelles technologies, dans les énergies renouvelables. Et cet effort d’investissement, il ne peut être conduit, me semble-t-il, que si nous le conduisons ensemble. Nous ne sommes pas, les uns séparément des autres, suffisamment puissants pour réussir, dans tous les domaines, des percées technologiques, des sauts technologiques, des changements radicaux – je pense, par exemple, aux moyens de transport, aux véhicules de demain – si nous ne rassemblons pas nos efforts.
Donc voilà, notre objectif – je crois que c’est l’objectif du gouvernement français mais je crois que c’est aussi celui du gouvernement allemand et que c’est l’objectif de l’Union européenne –, c’est d’aller chercher une nouvelle croissance, une croissance qui soit propre en carbone, si je puis m’exprimer ainsi, mais qui soit une croissance qui nous permette de maintenir et de conforter un modèle social qui est le principal acquis, au fond, de cette civilisation européenne qui est si bien incarnée par le lieu où nous nous trouvons.