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5 questions à Yazid Sabeg

23.décembre2008

"La France a le devoir de mieux gérer sa diversité"

Nommé par le président de la République le 16 décembre dernier au poste de commissaire à la Diversité et à l'Egalité des chances, Yazid Sabeg revient en exclusivité pour le site du Premier ministre sur le sens qu'il entend donner à sa mission.

-  Le président de la République vous a nommé Commissaire à la diversité et à l'égalité des chances. concrètement, quelles sont vos missions ?

Le président de la République a décidé d'accélérer le processus qui met l'égalité réelle et la diversité au coeur de nos politiques publiques, notamment dans les domaines-clés de l'éducation et de la formation des élites.

Je m'engage dans une mission de mobilisation et de stimulation de toutes les ressources de l'Etat. Je veux être un accélérateur et un facilitateur afin de lever les éventuels verrous procéduraux, institutionnels ou juridiques qui pourraient affecter l'exécution des programmes en cours ou la mise en oeuvre de programmes nouveaux. Tous n'impliquent d'ailleurs pas nécessairement de nouveaux engagements financiers de l'Etat.

Ma mission se déroulera en plusieurs phases : à l'issue d'une étape d'écoute et de concertation, je présenterai comme l'a demandé le Président de la République d'ici le mois de mars un programme d'action global pour l'égalité des chances et la diversité. Puis ce sera le temps de la mise en œuvre des mesures, en particulier celles annoncées par le président de la République dans son discours du 17 décembre dernier. Mon objectif sera de traduire concrètement ces orientations arrêtées au plus haut niveau de l'Etat et d'aboutir très vite à des résultats démonstratifs. Cette démarche s'appuiera bien évidemment sur les programmes en cours comme le PNRU et le Plan Espoir Banlieues.

Autre point très important, il y a plusieurs sujets où la réflexion doit avancer rapidement, sans heurter quiconque mais sans aucun tabou, dans un souci de rassemblement et de pragmatisme. Je pense notamment aux outils d'évaluation de la diversité de la société française, pour lesquels la communauté scientifique devra nous aider à forger un appareil objectif et fiable, dans le strict respect du droit et de nos principes. Comme l'a indiqué le président, il est indispensable que nous puissions disposer d'instruments exhaustifs pour rendre compte de l'efficacité de nos pratiques anti-discriminatoires et d'égalisation des chances.

-  Vous êtes le chantre de la lutte contre les discriminations et n'avez eu de cesse de prôner les politiques d'équité. La France aurait-elle jusque-là fait preuve de négligence à l'égard de sa diversité ?

La France ne sait pas gérer sa diversité. En effet, bien que cette notion désigne une réalité humaine, sociale et historique évidente, elle a été longtemps refoulée, ignorée, à tel point qu'elle a pu susciter la méfiance ou la crainte. C'est un exemple inouï de jusqu'où un pays peut aller dans le déni de lui-même. Voilà une vraie marque de courage de la part du président d'inviter la France à assumer enfin cette réalité. La France a le devoir - et soyons en sûrs la capacité - de mieux gérer cette diversité, dans son intérêt.

Toutes ces intentions et ces objectifs procèdent nécessairement de politiques publiques équitables, c'est-à-dire qui font davantage pour ceux qui ont le plus de difficultés, y compris en allant au-delà de ce que prévoit le droit commun. Il n'y a pas de pire injustice que de traiter de façon égale des situations qui ne le sont pas. Nous appliquons déjà ce principe correcteur avec la parité, les mesures en faveur des handicapés, la progressivité de l'impôt, la péréquation territoriale... Aujourd'hui il faut étendre massivement et harmoniser ces politiques. Dans le chemin vers l'égalité, la diversité constitue un indicateur précieux : nous ne pouvons pas nous en passer, sauf à se contenter d'être jugé sur des intentions et non sur des résultats tangibles.

-  En acceptant cette mission, pensez-vous sérieusement pouvoir transformer la société ?

Si je ne croyais pas en la capacité de notre pays à se transformer, je n'aurais pas commencé, il y a maintenant 25 ans, à m'engager dans ce combat pour l'égalité réelle, dans mes écrits ou dans mes actions, comme citoyen et comme chef d'entreprise.

Combattre les discriminations et leurs conséquences est pour moi d'abord un devoir civique. Tout au long de ma vie d'enfant, d'adolescent puis d'homme, j'ai été confronté aux discriminations, sans avoir subi de violences directes, mais toujours subrepticement. J'en ai un peu souffert puis ma conscience d'adulte aidant, j'en ai mesuré l'ampleur, et les conséquences.

Mais il faudrait être naïf pour imaginer que l'on pourra tout résoudre en quelques mois : il faudra du temps, beaucoup de détermination et de pédagogie. Mais nous sommes aujourd'hui à un tournant, et ce n'est pas qu'une formule rhétorique : il n'y a jamais eu de prise de conscience et une synergie aussi forte de l'ensemble de l'Etat et du monde de l'économie sur ce sujet.

Les violences de l'hiver 2005 ont marqué l'opinion, même si l'on n'en a pas encore mesuré toutes les conséquences, ni tiré tous les enseignements. Ces événements nous ont rappelé l'urgence de réconcilier les territoires, les générations, les citoyens.

Il nous faut saisir cette occasion unique qui nous est offerte aujourd'hui de faire avancer la cause de l'égalité réelle et de la diversité.

-  A quand remonte votre engagement pour les questions d'intégration et de diversité ?

Il remonte au milieu des années 1980, à l'occasion du débat public passionné autour de la réforme du code de la nationalité. J'avais été choqué par les raccourcis et les amalgames des circonstances, notamment l'importance prise par le thème de la nationalité, alors que les enjeux étaient largement sociaux. L'espace public était saturé de débats très théoriques sur « Qu'est-ce que la France ? Qu'est-ce qu'être français ? », sous entendu « Qu'est-ce qu'être un bon Français ? ». On a alors stigmatisé des populations entières, en dénonçant de leur part un pseudo refus de nos règles communes, un pseudo refus de l'intégration, en passant sous silence leur condition sociale désastreuse et les graves manquements de la société à leur égard.

-  Pour vous, l'ascenseur social a fonctionné. Comment l'expliquez-vous et quels conseils donneriez-vous à la jeune génération ?

Il a effectivement bien fonctionné et c'est bien la preuve qu'il peut fonctionner à nouveau.

Dans mon cas, l'ascension a été possible à la fois parce que lorsque j'étais jeune, le problème des minorités visibles était moins sensible, alors qu'il n'a cessé de s'amplifier et de se crisper depuis. Il y avait bien sûr du racisme, des discriminations, mais la relégation systémique et l'exclusion de populations entières n'avaient pas l'ampleur que nous connaissons aujourd'hui. De plus, lorsque j'ai commencé à travailler, il y a 35 ans, la situation économique de notre pays offrait encore des perspectives réelles à sa jeunesse.

Depuis, le contexte s'est considérablement durci, et a malheureusement affecté en priorité les populations qui étaient déjà les plus fragiles. Parallèlement à ce phénomène, les efforts de l'Etat-providence ont été dilués et n'ont pas été suffisamment concentrés en faveur de ceux qui en avaient alors le plus besoin. Le résultat presque mécanique, c'est l'émergence d'un continent d'exclusion qui touche aujourd'hui jusqu'aux classes moyennes longtemps préservées. La mobilité sociale fondée sur la réussite et le mérite est devenue une exception à la règle, alors qu'elle a été le moteur de la République.

Je voudrais néanmoins dire aux jeunes générations que c'est possible : en France, nul ne peut rester prisonnier de son quartier, de son milieu social, de ses origines : notre jeunesse, nos enfants doivent en être convaincu, et tout le sens de notre action est de les soutenir dans cette confiance en le leur prouvant avec des actions volontaristes.