Étienne : "Merci mes mains !"

 
Photo d'Étienne Dumont Saint-Priest
Etienne Dumont Saint-Priest habite La Geneytouse, village de 875 habitants, situé entre le parc naturel  régional du Périgord et celui des Millevaches, dans le département de la Haute-Vienne en région Nouvelle-Aquitaine. Il est depuis plus de 20 ans éleveur de moutons baronets, reconnus depuis 1990 par le label de qualité "Indication géographique protégée (IGP)".

Cet "ambassadeur du Baronet" n'est pas seulement éleveur mais aussi musicien. Diplômé en musicologie, il révèle très tôt des aptitudes pour la guitare. Agé à peine de 15 ans, il se produit lors d’une audition au Conservatoire national supérieur de musique de Paris devant le célèbre guitariste Alexandre Lagoya. Autour d'eux sont présents une vingtaine d'élèves venus des quatre coins du monde. L'expérience est déroutante.

Le jeune Etienne joue quelques morceaux quand Lagoya l'arrête, lui saisit la main pour lui limer les ongles. "Je ne lime pas les ongles de tous les élèves", confie-t-il. Lagoya lui demande alors de jouer un mi sur une corde à vide. L'adolescent s'exécute. Après un temps "interminable", il parvient à émettre un son qui lui plaît particulièrement, "un son qui correspond à une esthétique personnelle." Lagoya satisfait lui susurre : "écoute petit, cette fois-ci, je crois que tu l'as !" S'adressant à l’ensemble des  élèves, il leur lance : "vous voyez, c'est ce son-là que je veux." Ce jour-là, Etienne ressent "une plénitude incroyable". Les deux hommes gardent une relation intense jusqu’à la mort du maître en 1999. La voie semble toute tracée pour une carrière de guitariste, mais pour Étienne, la musique n'est pas un but en soi.
 
Durant les premières décennies sa vie, la musique occupe une place importante. En 1977, il effectue son service militaire en tant que guitariste à l'Orchestre de chambre des Armées, pour lequel il organise aussi des représentations. Alors qu’il cherche une salle de concert, il découvre une chapelle, au sein de de l'Institut national des jeunes aveugles (INJA), boulevard des Invalides à Paris. "J'ai eu un choc acoustique, comme celui de la corde à vide avec Lagoya. Touché par la  beauté de la salle, j'ai aussi réalisé qu’elle n'était pas accessible aux aveugles." Pour faire résonner ce temple de la musique, Étienne Dumont fait sien le projet de l'INJA : être pour les aveugles une "porte d'entrée dans le monde des voyants." Il sera pendant 12 ans directeur artistique de l’institut pour lequel il organise plus de 160 concerts. De cette époque, il éprouve une "certaine fierté" pour la création d'un module de formation aux techniques du son pour les élèves aveugles, aujourd'hui reconnu par l'Education nationale.

En parallèle de ses activités au sein de l'INJA, Étienne avait déjà mis un pied dans la voie pastorale. Cet amoureux inconditionnel de la nature et de ses espaces, nanti du diplôme de  l'École de berger de Montmorillon, était à la tête d'un cheptel de plusieurs centaines de moutons. Pour lui, il n'y pas de différence entre ses activités à  l'INJA, la musique et  son travail de berger. "Le lien entre la musique et la terre, c'est la main. C'est elle qui me fait produire un son, jouer de la musique. Elle me sert d'outil, c'est elle que j'utilise pour aider l'agneau à naître… C'est un bonheur de savoir que la main est au bout de nos pensées. Souvent quand je regarde mes mains, je me dis : merci mes mains !"
 

Pour Étienne, ce qui est important c'est bien de "fabriquer des choses de ses propres mains." En décembre 1999, deux jours de tempête dévastent la France, couchant des forêts entières avec des vents à plus de 170 km/h. En Limousin, des millions d'arbres sont à terre, parmi eux de nombreux cèdres. Un gâchis !  Etienne entreprend alors d'utiliser les cèdres abattus pour dresser un auditorium. "Le bois de cèdre a de grandes qualités acoustiques, c'est  un vrai bois d'instrument. Il renvoie le son sans dureté", précise le musicologue. Deux ans sont nécessaires pour bâtir cet espace sonore de 160 places aux qualités sonores exceptionnelles. Aujourd'hui, le bâtiment fait partie d'un ensemble comprenant un gîte et des lieux de culture : la "plus petite bibliothèque publique de France" avec ses quelque 2 000 ouvrages et surtout la "plus grande vinylothèque de France" grâce aux efforts des 200 familles adhérentes de l'association Plan de culture dont l'ambition est d'améliorer l’accès à la culture en milieu rural.
 
Etienne Dumont Saint-Priest n'a de cesse de donner naissance aux potentialités du vivant, bâtissant des univers musicaux et de culture, retournant la terre pour nourrir les hommes, aidant ses agneaux à venir au monde... Des "petites tâches", selon lui, qu'il accomplit comme si elles étaient grandes et nobles. Il aime à citer un proverbe burkinabé : "Le plus petit ruisseau peut refléter tout le soleil."
 
Portrait réalisé par Patrick Do Dinh