Éric : "Peu importe la force des vagues, c'est le cap qui compte !"

 
Photo d'Éric Chaboullet
"Contre vents et marées", une formule qui pourrait convenir à Éric Chabroullet pourtant bien ancré sur terre. Apiculteur-récoltant de deux cent ruches dans les monts d'Ambazac, massif montagneux au nord de Limoges, c'est un enfant de la nature. Il voit le jour dans la commune de Folles-Monteil, en Haute-Vienne, et fait ses premiers pas à travers les champs et les bois. Ses jeunes années sont déterminantes pour celui dont la profession de foi est de vivre en symbiose avec la Terre. "J'aime le côté simple et honnête de la nature", explique-t-il. Son désir ? "Faire le maximum de bien en bousculant le moins de choses possibles dans l’environnement." L'espèce apicole rustique qu'il élève est un exemple de cette philosophie. L'"abeille noire" limousine, adaptée au biotope local depuis des millénaires, est en parfaite adéquation avec la flore locale et les conditions météorologiques de la région.
 
Éric Chabroullet est un pacifiste. L'élevage des abeilles est une allégorie de la non-violence et de la transmission. Contrairement à certains élevages qui ont pour objectif  la consommation des animaux,  l'apiculteur élève ses abeilles pour leur permettre de vivre au mieux leur activité. "Avec l'apiculture, on respecte la nature, en lui donnant un coup de main" pour préserver la biodiversité, nourrir les gens et aussi les soigner. Les vertus antiseptiques du miel sont utilisées par les équipes du CHU de Limoges pour cicatriser les plaies ouvertes. Une technique héritée de l'antiquité égyptienne et remise au goût du jour par le professeur Bernard Descottes.
 
Mais, s'il a dès son enfance butiné les trésors de "Dame nature", comme il aime à la nommer, il ne s'est pas tout de suite destiné à l'élevage des abeilles. Cuisinier de formation, il gagne la capitale où il exerce son métier durant cinq ans. Mais dans l’exiguïté urbaine, les espaces naturels lui manquent. Pour reprendre des couleurs et retrouver son énergie, il regagne son Limousin tous les week-ends. Il se dépense sur les terrains de rugby et commence à s'initier à l'élevage des abeilles au sein de son village natal. Cinq ans après avoir quitté le Limousin, il revient aux sources. Il travaille comme magasinier à Saint-Yrieix. A la fin de son contrat, en 1990, Éric qui vient d'avoir la trentaine, décide de prendre du recul pour se "concentrer et réfléchir. Car je n'arrivais pas à m'épanouir." Une période de chômage commence.
 
Il n'est pas le seul à chômer. Les ouvrières du miel hibernent. "Pendant l'hiver, l'apiculteur est privé du contact des abeilles", soupire-t-il. Cette année-là, au  début du printemps , "je ressens une envie, une envie d'abeilles ! Et j'ai réalisé : mais c'est fort ce truc qui t'appelle ! Tu ne te dis pas que tu dois aller au boulot, mais c'est ton travail qui t'appelle. C'est ça qu'il faut faire !"  Ce printemps 1991, Éric prend conscience que c'est le métier qu'il veut exercer.
 
Il se forme à Hyères et obtient son Brevet professionnel d'apiculture. Il s'installe en 1996,  au lieu-dit de Saint-Pierre dans les monts d'Ambazac  pour allier travail et passion. Depuis plus de 20 ans maintenant,  il vit au gré de  la nature et de ses cycles saisonniers. A la fin  de l'hiver, il prépare les ruches pour les transhumances tant attendues. Elles sont transportées aux emplacements de butinage : le bassin des Brives pour les acacias ou autour du lac de Vassivière dans le plateau de Millevaches pour la bourdaine… Les miels de châtaigne et de bruyère complètent sa collection aux qualités organoleptiques préservées.
 
Pourtant, rien n’est jamais acquis. Outre les hivers rudes et les maladies qui détruisent les ruches, il a subi d'importantes pertes de son cheptel - plus de 80% - en raison de mélanges génétiques qui ont affaibli son élevage. "Pour vivre ses rêves, il faut accepter de passer par des périodes de cauchemars", admet-il.  Philosophe, mais pas  fataliste, Éric vit son métier avec passion, "peu importe la force des vagues, c'est le cap qui compte." Il met en place une stratégie de reproduction en implantant des souches d'abeilles noires provenant du Danemark dans des cellules royales dédiées afin d'obtenir des reines aux propriétés génétiques idéales. Aujourd'hui, Éric Chabroullet a stabilisé son cheptel et peut produire son miel pour nourrir son rêve d'être au cœur du cycle vertueux de la nature.
 
Portrait réalisé par Patrick Do Dinh