14 avril 2014 - Discours
Contenu publié sous le Gouvernement Valls I du 02 Avril 2014 au 25 Août 2014

Discours du Premier ministre à Berlin pour la Conférence sur le Centenaire de la Grande Guerre

"Commémorer, se souvenir, c’est aussi tirer les enseignements utiles pour notre présent et notre futur."
Berlin, le lundi 14 avril


Lien vers la vidéo du discours du Premier ministre pour la Conférence du Centenaire de la Grande Guerre


Monsieur le Président du Parlement européen, cher Martin,
Monsieur le Chancelier, cher Sigmar,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,



Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains ; c’était la prophétie de Victor Hugo lors du congrès de la paix de 1849. Il a fallu cent ans pour que cette prophétie se réalise. Un siècle marqué par des guerres et les souffrances des peuples, car la guerre atteint toujours les peuples en plein cœur. 14-18 devait être la dernière. On parlait en France de la der des ders, la dernière, elle ne fut que le début d’une guerre de trente ans, selon les mots du Général de Gaulle. La paix depuis s’est enracinée ; mieux, elle a fleuri. C’était le grand, le magnifique projet des pères fondateurs de l’Europe, eux qui enfants, avaient vu leur père, leur oncle, tomber dans les tranchées et eux qui, une fois adultes, avaient vu leurs frères mourir les armes à la main.

On ne se rend compte de l’immense fragilité de la paix que lorsqu’il est trop tard, à l’occasion du premier coup de canon. Oui, la paix est fragile ; Sigmar Gabriel vient de le rappeler. La paix n’est jamais un acquis. Ce qui a déclenché la grande guerre, les nationalismes, la haine de l’autre mais aussi les conflits frontaliers, les faiblesses diplomatiques, n’a pas disparu de notre continent et ce que l’Europe nous a donné, le présent peut toujours le reprendre.

Je ne suis pas ici uniquement – et je vous remercie de votre accueil – pour honorer l’engagement de mon prédécesseur, Jean-Marc Ayrault, dont vous connaissez les liens qui sont les siens avec l’Allemagne. Je suis ici pour mon premier déplacement parce que c’est une manière de saluer d’abord l’amitié et la force de l’amitié entre l’Allemagne et la France mais aussi pour saluer, cher Sigmar, les liens entre nos formations politiques, entre le Parti socialiste français et le SPD. La social-démocratie a été pour moi toujours une référence dès mon premier engagement politique et Willy BRANDT sans doute l’une des plus belles figures que nous ayons jamais eue en Europe et je voulais vous le dire du fond du cœur.

Mon premier déplacement à l’étranger donc comme Premier ministre de la France se fait ici à Berlin, dans cette ville magnifique que je connais, effervescente, symbole de la réunification pacifique de l’Allemagne ; symbole aussi d’une Europe qui a su dépasser ses incompréhensions et ses clivages, à travers ses monuments, le Mémorial aux victimes de l’Holocauste, à proximité de la Porte de Brandebourg, son architecture. Berlin, et c’est son honneur, sa grandeur, assume pleinement son histoire. La démocratie un jour y est morte et c’est ici qu’elle a pu y renaître.

Oui, ma venue, c’est la preuve renouvelée de l’amitié indéfectible qui lie nos deux pays et nos deux peuples. Etre amis, c’est partager une histoire ; c’est être capables autour d’une même table de régler les problèmes éventuels, puis ensemble de dessiner des projets d’avenir.

Ce lieu est un symbole fort de cette histoire commune ; refuge pour les Huguenots français au 17ème siècle, il est comme un petit bout de France dans votre capitale vibrante où beaucoup de Français, souvent des jeunes, se rendent et s’installent.

Je sais que la Grande guerre suscite en Allemagne – et c’est assez nouveau – un très vif intérêt dans les débats avec des historiens. Cent ans se sont écoulés, les survivants ont disparu et commémorer est donc plus que jamais un devoir ; le devoir de rendre hommage à ceux qui sont tombés, bien sûr, mais aussi d’établir les faits, d’en comprendre les enchaînements car c’est grâce à la vérité que naît la réconciliation ; c’est grâce à la vérité que se renforcent la confiance et l’entente mutuelle. Commémorer, se souvenir, c’est aussi tirer les enseignements utiles pour notre présent et notre futur.

En France, cette première guerre s’est toujours appelée "la Grande guerre" car elle a marqué au fer rouge les mémoires des familles ; elle a labouré dans le sang nos champs et nos collines. Avec le temps, les souvenirs racontés sont devenus des témoignages retrouvés, ces lettres qui racontent le froid, la faim, le feu nourri, la boue, les maladies, les assauts toujours redoutés, la relève tant espérée et la déchirure du chemin de retour vers le front. La figure du Poilu, de ce soldat qui ne se rasait plus, qui était devenu impassible et froid par l’inhumanité du combat, est au centre de la mémoire collective des Français. La "Grande guerre" fut une guerre totale, malgré les appels à la raison de grandes consciences, tel Romain Rolland, les belligérants ont cherché la destruction de l’ennemi. Les peuples empoisonnés par la haine, contaminés par la férocité ambiante, ont fait le choix de s’assassiner. Les femmes ont d’abord attendu la peur au ventre, les nouvelles du front ; puis les épouses ont pleuré les maris, les mères ont pleuré les fils, parfois de l’aîné jusqu’au dernier. Les monuments aux morts érigés dans nos villages, dans nos villes, avec leur implacable litanie de noms disent aujourd’hui encore ces blessures indélébiles ; toutes ces vies emportées, tous ces deuils pris. Au front, on distribuait la mort pour ne pas la recevoir. Il y eut les morts, il y eut les blessés, les mutilés, les gueules cassées ; il y eut les gazés qui ont toussé jusqu’à leur dernier souffle ; d’autres, hantés par ce qu’ils avaient vu ou ce qu’ils avaient fait, s’enfermèrent dans la folie qui seule leur permettait d’oublier. La somme de toutes ces horreurs sonne la fin d’un monde ; ce fut pour Stefan Szweig le suicide de l’Europe, un suicide long qui débute dans les tranchées de Verdun pour s’achever dans les camps de la mort. Mais l’Europe disloquée, ensanglantée, écartelée, a su se surpasser. Plus forte que les peurs et les rancœurs, elle s’est relevée de la haine, animée par l’envie de vivre, l’envie de paix. Et c’est cette envie qui scelle à tout jamais notre amitié.

C’est ce qu’avaient bien compris Konrad Adenauer et Charles de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, François Mittérand et Helmut Kohl. Le Président François Hollande et la Chancelière Angela Merkel se sont inscrits dans leurs pas. Le 50e anniversaire du Traité de l’Elysée a permis de réaffirmer ce qui fait la force de nos liens ; les ennemis héréditaires d’hier sont devenus des partenaires indispensables l’un à l’autre.

Hier nos soldats se sont fait la guerre, aujourd’hui ils s’engagent côte à côte pour la paix et la stabilité au Mali. Hier, nos manuels scolaires ont caricaturé le voisin, aujourd’hui nous avons un manuel commun d’histoire franco-allemande. Nous avons la chaîne ARTE et tant d’autres coopérations culturelles qui rapprochent nos deux peuples. Hier nos jeunes ont été élevés dans la détestation de l’autre ; aujourd’hui, nous célébrons le travail de l’Office franco-allemand pour la jeunesse. Depuis sa création en 1963, il a mis en contact plus de huit millions de jeunes Allemands et Français et nous devons le dire et l’affirmer davantage : c’est par la jeunesse que cette amitié continuera de vivre et de prospérer.

Hier, nos ingénieurs étaient en compétition. Aujourd’hui nous avons avec AIRBUS une entreprise européenne, une entreprise franco-allemande, leader mondial dans l’aéronautique. Et nous avons, cher Sigmar, tant de projets ensemble à porter, nous en parlions il y a un instant, dans le domaine de l’énergie, de l’écologie, du numérique.

L’Allemagne est le premier partenaire commercial de la France et la France le premier partenaire de l’Allemagne. La France est le premier lieu d’implantation des entreprises allemandes à l’étranger : c’est un motif de fierté et d’optimisme.

La France et l’Allemagne avancent désormais main dans la main assumant la responsabilité particulière qu’elles ont ensemble vis-à-vis de l’Europe ; oui, une responsabilité particulière. Pour avoir une Europe forte, il faut un couple franco-allemand fort et un couple est fort quand les deux parties sont solides et en confiance.

Mesdames et Messieurs, commémorer la Grande Guerre, c’est regarder le passé, c’est se souvenir mais nous devons également nous projeter vers l’avenir et dire quels seront la place et le rôle de l’Europe dans le monde. L’Union européenne doit être un pôle de stabilité. Elle doit s’affirmer face aux conflits mondiaux. Nous pouvons demeurer passifs ou plutôt désunis quand l’instabilité frappe nos voisins immédiats ou des pays plus lointains ; c’est un enjeu diplomatique, économique bien sûr, c’est aussi un enjeu de notre politique de sécurité et de défense commune. C’est surtout l’affirmation de nos valeurs en ce moment, dans l’Est de l’Europe mais aussi au Proche-Orient ou en Afrique, partout où nous avons besoin d’une Europe qui agit de manière efficace et concertée pour peser sur le cours du monde, ce monde qui a tellement changé au cours de ces dernières décennies. C’est le cas pour la crise ukrainienne qui représente sans doute un des plus grands risques pour la paix et pour la stabilité en Europe et ce depuis la chute du Mur de Berlin. Face à des actes qui ne peuvent rester sans conséquence, la France et l’Allemagne encore aujourd’hui travaillent et doivent travailler sans relâche à une réponse ferme et à une réponse unie. C’est à l’échelle de notre continent que nous devons construire des solutions aux problèmes communs de nos Nations. Nos concitoyens doivent en être convaincus : notre influence dans le monde dépend de l’Europe.

L’Europe sera plus forte si elle est une réponse aux problèmes quotidiens de tous car les peuples aspirent à davantage que la stabilité. Ils veulent que l’Europe les protège et qu’elle garantisse l’avenir de leurs enfants. Ils demandent de l’emploi et notamment de l’emploi pour les jeunes mais aussi plus de solidarité. Nous devons réorienter la construction européenne dans ce sens, c’était déjà le projet de Jacques Delors. Et pour être plus solidaire, l’Europe dispose d’un formidable atout, notre monnaie commune. Une monnaie, ce n’est pas qu’un moyen de paiement ou d’échange. C’est la preuve constamment renouvelée du lien entre tous les pays qui la partagent et l’euro, ce n’est pas simplement un symbole de cette puissance économique ; c’est aujourd’hui la sève même de l’Europe, il doit être un outil de solidarité et de prospérité et pour cela, il nous faut une politique monétaire et budgétaire commune, favorable à la croissance. Il nous faut des dispositifs collectifs afin de faire face à des crises futures alors que nous surmontons à peine les crises passées. Il nous faut enfin renforcer le contrôle démocratique du Parlement européen sur les décisions car le grand défi de l’Europe, celui de notre génération, c’est de ne plus être perçue comme une entité abstraite, quelquefois difficilement compréhensible mais comme une construction vivante, politique, démocratique qui doit se fonder d’abord sur les aspirations de nos concitoyens. Dans quelques semaines, ils éliront leurs représentants au Parlement européen. J’ai vu en arrivant à Berlin les affiches de la campagne. Elle doit s’animer, cette campagne. Ils s’exprimeront, je le crois, cher Martin, en faveur d’une Union européenne, j’en suis convaincu, plus juste, plus efficace, plus démocratique, plus lisible. Les Européens veulent une Europe qui demeure un modèle social au sein duquel l’Etat Providence joue son rôle ; ils n’acceptent pas que les normes sociales et environnementales qui les protègent soient menacées par une mondialisation sans règles. Nous devons maintenir, même si évidemment il faut des réformes, intact ce niveau de protection. Nous avons su le faire au sein de l’Union tout comme nous avons su faire de nos partenariats commerciaux, de l’interdépendance de nos économies des atouts. Ne laissons donc pas perdurer une rivalité fiscale ; ne jouons pas un modèle social contre un autre. Lutter contre ce fameux dumping, c’est réaffirmer la promesse européenne, celle du Traité de Rome, assurer par une action commune le progrès économique et social de nos pays. L’Europe doit être davantage encore au service de l’intérêt général des peuples. Il y a une urgence à ancrer l’Europe dans les esprits et dans les cœurs mêmes de nos concitoyens. C’est comme cela que nous lutterons contre les nationalismes, les populismes, tous ceux qui veulent détruire la construction européenne. C’est ainsi comme cela que nous lutterons aussi contre l’abstention. Faire croire à nouveau à l’Europe : voilà un défi immense car soyons francs, soyons lucides, la défiance est installée, je le disais il y a quelques jours à l’Assemblée nationale française pour la parole publique dans mon pays mais l’Europe aussi parfois parle une langue morte. Il faut redonner vie à la langue européenne. Il faut donc redonner du souffle au projet européen.

Mesdames et Messieurs, je suis né en Espagne. Mes racines sont européennes par ma mère, par mon frère. Je suis devenu Français à l’âge de 20 ans. Très jeune, j’ai acquis l’amour de la France mais aussi bien sûr l’amour de l’Europe par la passion qui est la mienne de l’histoire, de la littérature, des écrits d’un Martin du Gard ou d’un Thomas Mann, par la musique qui résonnait il y a un instant dans ce lieu, la culture qui nous unit parce qu’elle est au cœur d’une civilisation. L’Europe, c’est une aventure magnifique, à l’échelle de l’Histoire sans doute unique ; elle a permis aux pays du Sud et ensuite aux pays de l’Est d’entrer dans la démocratie. L’Europe, c’est une alliance de peuples qui possèdent leurs identités, leurs spécificités. Ces peuples ont choisi non pas d’abandonner leur destin. Chaque peuple a son destin, chaque peuple a son histoire, sa culture, ses références. C’est vrai pour l’Allemagne, c’est vrai pour la France. Non, ces peuples n’ont pas choisi d’abandonner leur destin ou leur histoire mais bel et bien de se créer un destin en commun et ce qu’il faut, c’est redonner une perspective à l’Europe même si elle est lointaine, même si parfois, elle est utopique car nous, socialistes et socio-démocrates – en fait je crois que nous sommes tous désormais socio-démocrates – le savons. Nous, héritiers de Jean Jaurès et d’August Bebel, le revendiquons : l’idéal fait avancer. L’Europe doit redevenir une terre de croissance, une terre d’innovation, une terre de production ; elle doit être un outil au service de la justice sociale et de la protection des libertés.

Mesdames et Messieurs, on parle souvent de la vieille Europe mais elle n’est ni vieille ni jeune ; l’Europe, c’est un idéal qui vous prend au cœur et qui vous fait avancer. Réinsufflons cet idéal dans le cœur des 500 millions d’Européens, soyons fiers de l’Europe, disons le davantage pour qu’elle avance et pour que nous avancions tous ensemble avec elle !

Je vous remercie.
Discours du Premier ministre à Berlin pour la Conférence sur le Centenaire de la Grande Guerre