10 mai 2014 - Discours
Contenu publié sous le Gouvernement Valls I du 02 Avril 2014 au 25 Août 2014

Discours du Premier ministre - Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition

Madame la ministre,
Madame la maire de Paris,
Madame la maire du 17e arrondissement,
Mesdames et Messieurs les élus,
Monsieur le président de l’Association des Amis du Général Dumas,
Mesdames et Messieurs.

 

Tout a été dit, je voudrais à mon tour m’exprimer.


Des lieux peuvent nous marquer à jamais ; l’Ile de Gorée, au large de Dakar, est de ceux-là. Et je veux rappeler à chaque fois ce lieu, parce que devant ces fers plantés dans le sol, je me rappelle de Gorée, l’île de départ des esclaves.

C’était à l’automne dernier, lors d’un déplacement officiel au Sénégal, j’avais voulu me rendre une nouvelle fois sur ce site, sur ce petit bout de terre face à l’immensité de l’océan. Petit bout de terre, symbole du plus grand des crimes : un crime contre l’humanité.

Une même exigence relie l’Ile de Gorée et cette place parisienne : la dénonciation de l’outrage, la reconnaissance des souffrances. Et aujourd’hui, 10 mai, nous accomplissons un travail indispensable, pour la vérité et contre l’oubli.

D’abord, la vérité historique sur ce que fut la traite négrière, terrible saignée qui, pendant plus de trois siècles, a mutilé l’Afrique, tout en déshonorant l’Europe. 12 millions d’êtres humains, hommes, femmes, enfants, rabaissés, humiliés, violentés, ont été arrachés à leur terre. Moins que des hommes, un peu plus que des marchandises : telle fut l’équation infâme du commerce triangulaire. Cette histoire, c’est notre histoire : l’histoire de la France, de la métropole, et des Outre-mer. Elle doit être dite, rappelée, enseignée, assumée, sans rien occulter.

Bien sûr, notre histoire a sa part de grandeur, de gloire qu’il faut célébrer. Mais elle a aussi une part plus sombre, qu’il faut en permanence éclairer. Car c’est en regardant avec lucidité son passé qu’une nation peut bâtir avec responsabilité son avenir, se réconcilier avec elle-même. C’est ce que nous faisons aujourd’hui.

Ici réunis, nous affirmons une vérité, et nous luttons donc contre l’oubli. Nous nous souvenons de ce que fut l’horreur de la traite, l’enfer de l’esclavage. Nous rappelons également ce long combat qui permit son abolition.

Et l’abolition, c’est notre victoire, c’est la victoire de la République. Elle débute au cœur du Siècle des Lumières, avec Condorcet, Diderot, Olympe de Gouges, plaidant pour la morale et l’humanisme. Elle se poursuit et s’accélère avec la Révolution, sur fond de révolte des esclaves à Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti. L’Abbé Grégoire fit alors cette prophétie : "un jour, des députés de couleur franchiront l’océan pour venir siéger ici". Ce présage, à l’époque insensé, est aujourd’hui vérifié. Et c’est la grandeur de la France, sa fierté, d’avoir engagé ce mouvement pour que dans nos assemblées locales, dans l’hémicycle, au gouvernement, des femmes, des hommes, par leur visage, leurs nom et prénom, disent ce qu’est la France, son histoire, sa diversité, sa force.

Et ce mouvement, il faut sans cesse l’encourager, le poursuivre. Il a été initié par de glorieux anciens, eux-mêmes descendants d’esclaves. Je pense à Félix Eboué ou à Gaston Monnerville.

La France aujourd'hui s’est construite pas à pas. Au fil des époques, des individus, au-delà de leurs origines, se sont retrouvés dans les trois couleurs de notre drapeau et dans les valeurs de la République. Une République qui, jeune et enthousiaste, le 4 février 1794, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, a aboli l’esclavage, magnifique avancée offerte au monde entier, au nom des valeurs universelles.

L’histoire nous apprend cependant que les grandes idées peinent souvent à trouver leur chemin. 1794 n’a pas suffi. La République dut recommencer, en 1848, avec Victor Schoelcher, mais aussi – ne les oublions pas – Alexandre Ledru-Rollin ou Alphonse de Lamartine, toutes ces consciences qui ont préparé ce grand moment où les chaînes ont été définitivement brisées.

Ce 10 mai marque un anniversaire : celui de la loi de 2001, portée par Christiane Taubira. La France fut alors la première nation au monde à mettre des mots, les plus lourds qui soient, sur les exactions du passé.

Le 10 mai, voulu par le président Jacques Chirac, et que vient de commémorer le président de la République dans les Jardins du Sénat, est une date primordiale, mais pas une date isolée. Partout, aux Antilles, en Guyane, à Mayotte et à la Réunion, des moments de commémoration et de recueillement sont prévus tout au long de l’année. Ils sont autant de moments utiles, avec le 23 mai, journée de la commémoration de l’esclavage, pour dire et redire ce que furent l’asservissement, l’humiliation, l’arbitraire, la négation de l’Homme par l’Homme.

Nous devons dire et redire, car si 1848 fut l’année de l’abolition, elle fut aussi le début de l’oubli. L’époque fit le choix du silence, du non-dit. Et pendant longtemps, les faits sont restés cachés, et les plaies enfouies dans la mémoire des descendants. Edouard Glissant a même parlé d’une "mémoire rétive" à reconnaître la réalité.

Si le savoir historique est désormais enseigné dans nos classes, la mémoire n’y est peut-être pas suffisamment présente. Cependant, cette mémoire ne doit pas nourrir les antagonismes, les poussées identitaires ; elle doit être la mémoire collective de tous les Français. L’esclavage, ses souffrances, doivent trouver leur place dans notre histoire nationale, une histoire pacifiée autour des mémoires réconciliées, qui ne deviennent plus qu’une.

La mémoire, je le disais, a ses lieux : l’Ile de Gorée, et bientôt cette œuvre de paix que sera le Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre. La mémoire a aussi ses grandes figures, ses combattants de la liberté, ses résistants, qui luttèrent pour l’émancipation. Ils viennent d’être rappelés : Toussaint Louverture, Louis Delgres, la mulâtresse Solitude, et le Général Dumas, le premier des trois Alexandre. Fils d’un colon et d’une esclave, il fut privé de droits, privé également de patronyme. Dumas, avant d’être un nom d’écrivain, fut donc le choix d’un nom de soldat.

Mais la Révolution, emportant les règles et les privilèges, devait tout changer. Le courage, l’audace, la témérité firent du soldat DUMAS un jeune général, le premier général métis, défenseur de la République et de ses valeurs, que beaucoup d’entre nous découvrirent, il faut bien l’avouer, très tard. Et je fus très heureux de pouvoir inaugurer, il y a quelques années, une allée dans la ville d’Evry consacrée à ce grand républicain.

Celui qui meurt à Villers-Cotterêts est un symbole, symbole de la République qui brise les chaines, qui casse les discriminations, qui affirme que la valeur d’une femme, d’un homme, ne se juge pas à la couleur de sa peau. Et nous avons tenu à ce que le gouvernement soit présent, à travers la présence de George Pau-Langevin, la ministre des Outre-mer. Elle était présente aujourd’hui à Villers-Cotterêts, aux côtés des associations, pour commémorer ce grand homme, alors que certains voulaient installer l’indifférence.

Etre républicain, être français, aimer profondément son pays, c’est savoir rendre hommage à celles et ceux qui ont édifié la République. Se soustraire à cette exigence est non seulement une faute, un manquement très grave, mais c’est dire, au fond, qu’on n’aime pas son pays, qu’on n’aime pas notre pays, qu’on n’aime pas la France.

Né esclave, le Général Dumas l’est cependant resté : esclave du regard des autres, un regard qui repousse, rejette, et affirme qu’il y a des êtres inférieurs. L’esclavage, c’est en effet établir une hiérarchie, contester à autrui sa condition d’Homme. Et comment ne pas voir, dans les arguments qui, hier, justifièrent la traite, une similarité avec ceux qui, aujourd’hui, nourrissent le racisme ? C’est pour cela aussi que cette journée est indispensable. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’elle dérange tous ceux qui croient à l’existence des races. C’est pour cela que nous devions être là au rendez-vous, pour ne pas laisser une tribune à ceux qui voudraient nous la confisquer.

Car quand une ministre de la République, la Garde des Sceaux, Christiane Taubira, un beau visage venu de l’autre côté de l’océan, de la Guyane, subit des mots ou des gestes infâmes, c’est bien que le combat n’est pas terminé. C’est le signe que la République a encore à lutter, avec toute sa force, toute sa détermination, contre toutes les haines, l’intolérance, le racisme et l’antisémitisme. Tous ces combats vont de pair. L’un ne va pas sans l’autre, ils se renforcent mutuellement. Il n’y aurait rien à gagner dans la concurrence des mémoires. Car toutes les souffrances passées sont un même fardeau pour l’humanité. La Traite, la Shoah, et ces autres génocides dont on ne parle pas assez, doivent être dénoncés dans leurs spécificités, mais avec une même force et les mêmes moyens. Car c’est l’humanité que l’on défend, l’humanité que l’on élève au-dessus de cette haine de l’autre, qui a trop souvent frappé, et qui frappe encore trop souvent.

Je sais que la question des réparations de la traite se pose, mais on ne répare pas l’histoire. L’histoire ne peut que parer à l’oubli et préparer l’avenir. La tragédie d’hier doit nous guider aujourd’hui en posant une exigence : celle de toujours mieux combattre toutes les discriminations qui sont à l’œuvre, des discriminations qui sont autant de barrières invisibles, qui enferment, autant d’entraves qui empêchent et brident les talents. Elles pèsent lourdement sur notre société française, et notamment sur une part de notre jeunesse qui en vient à douter de la France. La lutte contre les discriminations doit donc nous mobiliser encore davantage ; les pouvoirs publics bien sûr, et c’est la tâche du gouvernement, mais au-delà, chacun d’entre nous.

La lutte contre l’esclavage fut un combat du passé, il demeure un combat du présent : pas seulement parce que des représentations rétrogrades se prolongent dans les esprits, mais parce que l’esclavage perdure toujours dans les faits. L’exploitation de l’homme par l’homme, l’utilisation extrême de la main-d’œuvre, notamment des enfants, la marchandisation de l’humain, toutes ces tristes réalités n’ont pas disparu, elles sont quotidiennes, et pas forcément lointaines. Ce sont des réalités qui défient chaque jour la France, ses valeurs et sa devise. Liberté, égalité, fraternité demeurent donc des combats, tout comme le combat pour les droits de l’Homme, qui réclament notre acharnement.

Et chacun d’entre nous peut avoir en mémoire ces mots de Césaire, généreux et universels : "une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde". Le respect de la dignité humaine est le plus grand des principes, un principe absolu. Sans lui, nous nous perdons. Ne soyons donc pas moribonds, et écoutons Césaire, prolongeons son combat pour l’égalité et les valeurs de la République. Des valeurs qui comptent pour nous-mêmes, mais qui ont l’ambition de compter également pour le monde. Ça a toujours été le rôle de la France, et il le reste. C’était l’esprit des révolutionnaires, qui a aboli l’esclavage. Cet esprit, mesdames et messieurs, nous en sommes héritiers, c’est à nous de le défendre, de le faire vivre, et de le transmettre inlassablement.
 
Discours du Premier ministre - Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition