25 juin 2014 - Discours

Discours du Premier ministre - Visite de l'exposition "Jean Jaurès contemporain"

"Si nous sommes tous ici des républicains, c’est aussi grâce à Jaurès. Comme vous toutes et vous tous, je suis fier d’en revendiquer l’héritage."
Discours de Manuel Valls, Premier ministre

Jaurès contemporain – 1914-2014
Le Panthéon – mercredi 25 juin 2014

Monsieur le président,
Monsieur le ministre,
Madame la ministre, messieurs les Ministres,
Monsieur le directeur, cher Gilles Finchelsein,
Mesdames, messieurs les Parlementaires,
Mesdames, messieurs.

« Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante », l’injonction écrite au fronton de ce bâtiment nous rassemble, ce soir, et nous oblige à l’humilité. Difficile de s’exprimer devant ce monument, celui de la Convention, et dans ce lieu prestigieux.

Oui, un grand homme Jean Jaurès fut. Et un grand homme Jean Jaurès demeure. Cent ans après sa mort, c’est le Jaurès d’hier, mais aussi le Jaurès éternel que nous célébrons avec cette belle exposition de Vincent Duclert, qu’il vient de nous présenter.

Nous le faisons sous cette coupole où, dix ans après son assassinat, Jaurès fit son entrée, porté par ceux dont il avait voulu porter et la cause et le combat : les mineurs de Carmaux. Ils étaient là au nom des petites gens, du peuple, des modestes, des ouvriers, de celles et ceux pour qui la vie est dure, qui n’ont que la République pour faire face aux privilèges et la Nation comme seul bien. Celles et ceux qui n’ont que leur travail comme richesse, mais aussi leur travail comme dignité.

Cette exposition – vous l’avez dit, cher Henri Nallet – pose une question : à quoi reconnait-on la force d’une pensée ? La réponse est là, ici, sous nos yeux et ailleurs, à travers les expositions ou les livres qui sont consacrés à Jaurès. Une pensée est forte quand elle est capable de survivre à son époque, d’être toujours contemporaine. Quand, cent ans après, on vient s’y référer pour éclairer le présent. Vous nous y invitiez. S’y référer et s’y ressourcer.

Aujourd’hui, et pendant un an, nous commémorons un grand homme et un grand destin.
Souvent, les grands destins débutent par une rencontre déterminante. L’histoire, vous la connaissez, mais je veux la rappeler. Car, sans cela, on ne comprend pas bien Jean Jaurès.

Nous sommes en 1876, l’inspecteur général de l’Instruction publique, un certain Félix Deltour, recrute de jeunes élèves brillants pour qu’ils deviennent des enseignants. A Castres, il rencontre un élève talentueux, que les parents destinent à l’administration des postes. C’est pour eux une fonction stable, permettant de s’élever et d’échapper aux aléas de la vie. Cet élève éloquent et érudit, c’est le jeune Jaurès.

Deltour lui obtient une bourse d’études. Ce sera Louis Le Grand, à deux pas d’ici, puis l’école de la rue d’Ulm, tout près également. Jaurès est donc une ascension républicaine vers l’excellence. Tout part de là. D’un attachement viscéral à la République. Car Jaurès savait en être l’enfant. Une République qui doit permettre, qui devrait permettre, de nouveau, à chacun, en fonction de ses talents et quelle que soit son origine sociale ou géographique, de s’élever.
 

La République, c’était, à ses yeux, des progrès, certes, modestes - dix heures de travail au lieu de douze – mais des progrès plein de promesses pour l’avenir des ouvriers. La République, c’était aussi pour lui des valeurs : laïcité, égalité, émancipation, courage, travail et honnêteté. Elles ont permis des avancées : les retraites ouvrières, la séparation des églises et de l’Etat et, au fond, on trouve d’une certaine manière le Jaurès mystique, le Jaurès qui savait qu’on touchait là à quelque chose d’essentiel et qui bâtit, avec Briand, l’une des lois au fond les plus modernes qui reste et à laquelle nous sommes tous profondément attachés, mais qui était aussi une loi de concorde et de rassemblement. Autres avancées : La lutte contre les inégalités, la lutte contre l’injustice et donc la défense acharnée de Dreyfus. Il fit ce choix, alors que beaucoup, à gauche, hésitaient.
 

Car, déjà, il avait compris que la République reposait sur la confiance, cette confiance essentielle qui manque tant aujourd’hui. Oui, la confiance faite à des millions d’hommes, auxquels vinrent s’ajouter plus tard, bien trop tard, des millions de femmes, pour choisir ensemble leur destin.

Si nous sommes tous ici des républicains, c’est aussi grâce à Jaurès.
Comme vous toutes et vous tous, je suis fier d’en revendiquer l’héritage.
Parce qu’il repose ici, Jaurès appartient à tous, à la gauche bien sûr, mais aussi à la Nation, à la France, dont il a fait briller l’idéal. Chacun peut avoir « son » Jaurès. Et permettez-moi de ne pas me ranger aux côtés de ceux qui voudraient qu’après lui, le Socialisme ait perdu de sa force, parce qu’il se serait compromis dans l’exercice du pouvoir.

Non. L’exercice du pouvoir, c’est la destination, c’est le destin, c’est l’ambition des socialistes et de la gauche. Sinon, à quoi bon vouloir transformer la société ? Ce fut le cas avec Léon Blum, Pierre Mendes-France et François Mittérand. Par son geste, ce dernier, ici, vous l’avez rappelé aussi, cher Henri, en 1981 – j’étais moi aussi jeune militant, contenu, loin, par cette foule immense qui montait la rue Soufflot – a rappelé ce lien à travers le temps entre les espoirs d’hier et les actes d’aujourd’hui.

La gauche a gouverné. Elle a parfois perdu ses illusions. La gauche gouverne aujourd’hui avec François Hollande et elle agit avec courage et avec détermination, pour changer la société, pour la rendre plus juste, mais aussi pour redresser notre pays, car c’est notre responsabilité. Moi, à travers vous et au-delà de vous, je dis aux socialistes : soyons fiers de ce que nous accomplissons et soyons conscients de la tâche difficile que nous assumons et qu’assume le chef de l’Etat.

Ce pouvoir, Jaurès ne l’a jamais exercé, mais il l’a pensé. Il fut même le premier à gauche, peut-être, à théoriser la réforme, à la souhaiter, à la revendiquer. A ce pays et à cette gauche tourmentés par la nostalgie révolutionnaire et par la radicalité, il a su montrer que l’exercice du pouvoir était un honneur, un devoir et aussi un dépassement.

D’abord, un dépassement des postures, des dogmes qui enferment dans l’inaction et interdisent de confronter l’idéal au réel. Mais si on ne fait pas cela, on n’avance pas.

Un dépassement également « des contradictions mortelles », pour reprendre son expression, ces querelles qui ont agité depuis toujours et agitent encore la grande famille socialiste.

Au prix de luttes acharnées, de débats qu’il affectionnait tant, qui l’ont usé également, Jean Jaurès a su unifié, rassemblé ce qui n’était au départ qu’une multitude de fédérations, soucieuses de leurs prérogatives et de courants contradictoires. Jaurès a su inscrire l’unité dans le patrimoine des socialistes. Chaque fois que dans son histoire le Parti socialiste s’est présenté divisé devant les Français, il en a lourdement payé le prix. La synthèse jaurésienne, c’est l’ambition de maintenir l’unité, sans pour autant renoncer à agir. L’unité et l’unité dans l’exercice du pouvoir, voilà un message que je veux adresser, modestement, mais avec beaucoup de conviction, à tous les socialistes aujourd’hui.

Dépassement, enfin, de son propre camp, car Jaurès avait compris, avant tant d’autres, que la gauche n’était grande que lorsqu’elle s’adressait à tous, directement. Cet homme, qui a pensé le dépassement, a toujours conçu la politique comme la capacité à se projeter plus loin, à s’élever, à tendre en somme vers l’humanité. Une humanité à laquelle l’artiste JR rend hommage en la faisant entrer ici, au Panthéon.
Tous ces visages de femmes et d’hommes, originaires du monde entier, nous rappellent ce que nous avons en commun. Ils nous rappellent la responsabilité que nous avons les uns envers les autres : agir pour l’autre, pour l’humain, pour l’humanité.

Monsieur le président,
Merci d’avoir pensé à moi pour cette inauguration. Ce choix pouvait sembler a priori étonnant, puisque l’on a plutôt tendance à me ranger – en France, on aime ranger – du côté de Clémenceau que de Jaurès.
L’Histoire retient en effet l’opposition entre les deux hommes. Elle remonte à ce débat, à cette joute magistrale – on aurait aimé y être – de 1906. J’avais d’ailleurs souhaité, il y a quelques années, avec l’historien Gilles Candar et avec Gilles Finchelstein, en éclairer les enjeux, dans un essai de la Fondation.

Ces mêmes enjeux que j’ai rappelés en novembre dernier, en Vendée, à Mouchamps, alors que je rendais hommage à Clémenceau dans sa dernière demeure, un peu plus modeste que celle-ci. Pour beaucoup – je fais attention en évoquant ces questions devant Jean-Noël Jeanneney, qui les connait ô combien ! – Clémenceau ne serait que l’ordre, alors que Jaurès incarnerait le progrès et la justice. Ce qui les rendrait donc inconciliables.

Mais ma conviction profonde, c’est qu’ils auraient fini par se réconcilier. Je l’ai souvent répété : sans ordre, sans ordre républicain, il n’y a pas de progrès social possible. Car, dans le désordre, ce sont toujours les plus faibles et les plus modestes qui souffrent. Mais sans justice sociale, il n’y a pas d’ordre non plus.

Alors, oui, je crois que Jaurès et Clémenceau se seraient retrouvés autour de cette vision intransigeante de la République. Cette vision qui doit nous animer, car, tant que la République ne traitera pas chacun de ses enfants comme elle le devrait, Jean Jaurès continuera de nous guider et il demeurera ce « ministre de la conscience universelle », pour reprendre les beaux mots de Jacques Julliard.

Mesdames, messieurs,
Il y a cent ans, presque cent ans, un cri terrible résonnait. Il est affiché à quelques mètres d’ici, dans cette belle exposition : « Ils ont tué Jaurès ! » Cet assassinat faisait taire la voix d’une grande conscience, d’un grand patriote, d’un grand Français, engagé contre la marche vers la guerre. Mais cet assassinat ne pouvait tuer la force de la pensée de Jaurès, ni la flamme de ses convictions, ni la puissance de son verve.

A la tribune de l’Assemblée nationale, j’ai regretté, il y a quelques semaines, que la parole publique soit devenue une langue morte. Je note que si la voix des responsables politiques ne parle plus suffisamment à nos concitoyens, cent ans après sa mort, Jaurès, lui, est toujours lu, il est toujours entendu, avec passion, avec engouement, avec respect, avec tendresse. Car, son visage évoque le respect et l’affection.
Le secret est peut-être dans cette formule qui fut la sienne et qu’il nous faut méditer. « Le courage, disait-il, c’est de chercher la vérité et de la dire. C’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe. » La force des principes, la grandeur des idées, la dureté des combats, voilà ce que Jaurès a léguées à la gauche.
 
Sachons donc, nous aussi, ne jamais renoncer à l’espoir. Car nous avons, nous aussi, en nous souvenant de Jaurès, tant à accomplir pour la République et pour la France.
 
Discours du Premier ministre - Visite de l'exposition "Jean Jaurès contemporain"