Aurélien : "le négatif est fragile. Ce qui le rend précieux c'est qu'il est unique."

 
Photo d'Aurélien Leduc
La photographie argentique est loin d'avoir rendu son dernier souffle. Aurélien Le Duc fait partie de ces pionniers qui défendent une technologie que l'on croyait vouée à disparaître. L'entreprise Bergger, dirigée par Aurélien Le Duc, a été créée en 1995. Elle est implantée à Vicq-sur-Breuilh en Haute-Vienne. Elle est l'héritière de 150 ans de savoir-faire de la vénérable maison Guilleminot. Bergger est, de nos jours, la seule entreprise française spécialisée dans l’élaboration de surfaces photosensibles noir et blanc, films, papier RC ou barytés et des produits chimiques de photographie. L'entreprise distribue ses produits sur tous les continents.

Le numérique, plus rapide et moins cher, a poussé à son terme la démocratisation de la photographie. Aurélien Le Duc n'en disconvient pas, mais il fait remarquer que de plus en plus, notamment des jeunes, éprouvent un intérêt pour la photographie argentique. Chez Bergger, plus de 90 % des acheteurs sont des amateurs, amoureux de la photographie. Evitons le cliché, la réappropriation de l'argentique n'est pas seulement dictée par la nostalgie, mais s’explique par les caractéristiques uniques de la photographie argentique.
 
Pour Aurélien Le Duc, le film, négatif ou positif, est en contact physique avec la scène photographiée. Contrairement à l'image lisse des appareils numériques que déversent les imprimantes, l’image du négatif a une granularité qui lui est propre. Le film comme le tirage papier font l'objet d'attirance tactile, "les gens  les touchent, les pèsent, les sentent.  Aujourd'hui, ils ont envie d'un retour vers les choses que l'on peut toucher". De ces images au bromure se dégage une atmosphère propice à l'émotion alors que  "le numérique  ne provoque rien chez moi", constate-t-il.
 
Le nombre de vues limité et le coût plus élevé de l'argentique pourraient jouer en sa défaveur. Mais, fait valoir Aurélien Le Duc, "la création naît de la contrainte". En argentique, on ne mitraille pas, on pense sa photo. On la sent. Opter pour l'argentique ou le numérique "c'est produire des choses uniques ou être dans la répétabilité mécanique." Le film argentique c'est l'éloge de la lenteur et du temps intérieur, de la démarche personnelle. En 2010, alors que le numérique supplante l'argentique, Aurélien Le Duc est à la croisée des chemins : "soit j'arrête la photo, soit j'essaye de maintenir ça ! Finalement, j'ai jeté toutes mes tripes dans quelque chose à quoi je croyais."
 
Pourtant, alors titulaire d'un doctorat en biologie et voué à la recherche, c'est un peu par hasard qu'Aurélien Le Duc démarre son activité. L'entreprise allemande Rollei se rapproche de lui pour distribuer ses produits. Plusieurs années après, il va faire de même pour Bergger qu'il va finalement racheter. Il est son propre patron et peut réaliser son rêve : produire son propre film noir et blanc. "J'en rêvais depuis mes 20 ans".  Après un temps de conception, les premières gélatines sortent en grand format. Deux ans après, en février 2017,  pas moins de 60 000 rouleaux sortent à la vente avec une prévision de vente à deux ans. En juin de cette même année,  plus de la moitié de la production est vendue. Un succès. Il faut relancer une autre production. L’argentique vit de beaux jours.
 
Aujourd’hui, Aurélien Le Duc vit sa passion pour la photographie avec la satisfaction d'avoir maintenu la technologie argentique. Dans les  premiers temps, qui furent difficiles, il avait en mémoire son grand-père, "un ingénieur du génie rural qui s'est fait tout seul".  Un homme qui a inspiré sa manière d'envisager la vie. Pour Aurélien Le Duc, "il faut de la force mentale pour arriver à faire vivre ses rêves. Mais tout peut se faire, on peut changer de vie plusieurs fois." Le négatif est  fragile, "'ce qui le rend précieux c'est qu'il est  unique." Comme nos rêves.
 
Portrait réalisé par Patrick Do Dinh