Anouk Legendre et Nicolas Desmazières

Anouk Legendre et Nicolas Desmazières : "Il faut remettre du vivant dans la ville et construire des bâtiments qui ne sont plus seulement passifs" #HistoiresdeFrance

Entièrement démontable et remontable, véritable prouesse technique et architecturale, le Pavillon de la France à l’Exposition universelle de Milan a reçu 2 300 000 visiteurs en 184 jours, et le 1er prix d’architecture de l’Exposition universelle le 30 octobre 2015. Derrière ce bâtiment en bois innovant à très basse consommation d’énergie, un duo d'architectes, Anouk Legendre et Nicolas Desmazières, qui rêvent d’une cité productive, végétale et éco-responsable.
 
Remettre du vivant dans la ville. Telle est l’ambition d’Anouk Legendre et Nicolas Desmazières, architectes et cofondateurs de l’agence parisienne XTU, créée en 2000. Un métier qui n’a pourtant rien d’une vocation. "C’étaient les dernières écoles où on pouvait s’inscrire au mois de septembre", avoue Nicolas, formé à l’École nationale supérieure d'architecture de Paris-La Villette. "J’avais envie de faire un métier créatif, mais ça aurait pu être le cinéma." Anouk, elle, se voyait bien peintre ou agronome : "Mais dans ma famille, on ne considérait pas ça comme un métier. Et puis, pour être dans l’agriculture, il faut avoir des terres."
 
C’est en 1985 qu’ils se rencontrent, à La Villette, où Anouk poursuit ses études entamées à Bordeaux. Si dans la cité HLM où elle a grandi, c’est un arbre qui la fascine ("On était enfermés dans l’appartement et il n’y avait qu’un seul truc à voir, c’était ce cèdre. J’ai passé beaucoup de temps à le regarder. Les cèdres, c’est déjà une architecture."), le jeune couple passe ses week-ends dans les bâtiments industriels. "Pendant longtemps, on a fait des projets très brutalistes, très carrés, avec des formes massives, car on aimait bien la prégnance des bâtiments", explique Nicolas.
 

"Avec l’Islande, la courbe est apparue dans notre travail"

Anouk Legendre Plusieurs fois lauréats d’Europan, une compétition biennale de jeunes architectes, le duo a remporté les Albums des jeunes architectes en 1992, un prix qui aide les débutants à accéder à la commande. Mais un voyage bouleverse leur vision de la géométrie. "Après avoir vu l’Islande, ses glaciers, ses ravinements… la courbe est apparue dans notre travail", d’abord avec le musée de la Préhistoire de Jeongok (Corée du Sud), livré en avril 2011. Comme un "flux" dans le paysage, où il est parfaitement intégré, le bâtiment est un "vaisseau à remonter le temps" de 100 mètres de long, une "grotte futuriste" qui leur rappelle 2001: l’odyssée de l’espace. Un projet fondateur. "C’était notre premier projet culturel, à l’étranger en plus, alors il a fallu inventer des méthodes pour travailler", raconte Nicolas, "on a même dû commander des orangs-outans empaillés!" Parce qu’ils devaient également en réaliser le contenu, les deux architectes ont dû s’associer à des paléontologues, dont le Français Yves Coppens, et d’autres spécialistes de l’Histoire de l’humanité. Une expérience qui a bouleversé leur manière de penser et ouvert de nouvelles perspectives. "Quand on a commencé dans les années 90, on avait beaucoup de certitudes par rapport à la société occidentale, la place de l’homme", dit Nicolas. "Et petit à petit, elles s’effritent, parce qu’on en découvre d’autres, que la nôtre a fait plein de grosses conneries, que la place de l’homme est très récente et qu’il ne va pas rester très longtemps…"
 

"Une cité productive au lieu d’être simplement consommatrice"

"Notre démarche, c’est de construire des bâtiments qui ne sont plus seulement passifs, mais qui produisent de l’énergie, par la photosynthèse ou le photovoltaïque, qui récupèrent les déchets ou les eaux usées pour en faire autre chose."
Le couple, invité à la Cité de l’architecture pour une carte blanche en février-mars 2016, travaille depuis plusieurs années sur ce thème du vivant dans la ville et s’est entouré d’écologues, agronomes et biologistes afin de mélanger leur savoir-faire, celui du bâtiment, avec tout ce qui "dort dans les labos". "Notre démarche, c’est de construire des bâtiments qui ne sont plus seulement passifs, mais qui produisent de l’énergie, par la photosynthèse ou le photovoltaïque, qui récupèrent les déchets ou les eaux usées pour en faire autre chose", expliquent Anouk et Nicolas, qui rêvent d’une cité "productive au lieu d’être simplement consommatrice". Pour cela, l’agence s’est associée au CNRS afin de développer un procédé industriel de culture de micro-algues en façade. Ces organismes, dont certains peuples se nourrissent depuis des milliers d’années, intéressent énormément les chercheurs en énergies renouvelables, car elles consomment du gaz carbonique et le transforment en biomasse utile. "On a créé un système de mur-rideau, comme des doubles-vitrages mais avec de l’eau à l’intérieur, où se développent les micro-algues." Installé sur le parvis de l’Hôtel de ville pendant la COP21, leur démonstrateur, baptisé Algonomade, a fait le bonheur des curieux. Des innovations distinguées par deux brevets et rendues possibles par le système de crédit d’impôts.
 
Première concrétisation de ces techniques croisées : la première tour à énergie positive, que XTU a commencé à construire à Strasbourg. Un immeuble de logements qui fonctionnera entièrement grâce aux énergies renouvelables. Du végétal, notamment pour "rendre vivable" la densité vers laquelle nous tendons, la population mondiale grossissant, et la seule solution qui évitera de grignoter les terres agricoles : la verticalité. Source d’anxiété si l’on en croit les dystopies à la Metropolis, mais Anouk voit les choses autrement. "Il ne faut pas y penser comme un truc monolithique, mais plutôt comme une forêt étagée. La conquête du XXIe siècle, en Occident, va être celle des toits par les urbains." Jusqu’à présent, l’espace public était en bas, mais avec "des balcons, des terrasses, un accès aux toits, des jardins partagés, on va redécouvrir le ciel ; c’est un peu comme si on libérait des prisonniers, comme si on doublait l’espace de la ville!" A l’image de leur agence, située au 7e et dernier étage d’un bâtiment du 9e arrondissement de Paris, avec accès au toit-terrasse où poussent des plantes et où barbotent des poissons. Les deux architectes en sont convaincus : les gens doivent avoir la mainmise sur une partie de leur environnement : "Agir sur l’environnement, c’est presque une révolution, qu’avait enlevé la ville."
 
S’ils font figure de derniers optimistes en ces temps moroses, c’est parce qu’ils voient dans ce monde où les ressources s’épuisent la possibilité d’un changement de paradigme : passer d’un monde dominé par les pétroles à un monde dominé par le vivant. "La période est excitante car jusqu’alors, en terme de logement, on a progressé dans les certitudes. Mais aujourd’hui, avec la crise et les pénuries de matières premières auxquelles il va falloir s’attendre, on se dit que peut-être, demain, il va falloir faire plus sobre, alléger. Ce système du toujours plus confortable, plus cher et plus petit, qui laisse toujours plus de gens dans la rue, ne peut pas continuer", préconise Anouk. Être "les instruments de cette petite révolution", c’est ce qui anime aussi Nicolas. "Et puis, si l’homme disparaît, l’architecture disparaît. Donc on veut sauver l’homme !", plaisante-t-il.
 

Le goût du risque dans l’ADN

Pour lui, le métier d’architecte est déjà un challenge, en cela qu’il faut sans cesse se projeter dans l’avenir : "On peut concevoir un bâtiment qui ne sera construit que dans cinq ou six ans, donc on a déjà un devoir d’anticipation." Un pari qui n’est pas toujours sans risque, mais c’est l’ADN de leur agence, qui emploie une trentaine de personnes. "On ne va pas choisir la facilité, c’est une constante", dit son cofondateur. Tous deux regrettent qu’avec une commande désormais quasiment 100% privée, les rapports à l’architecture aient changé : "on est moins libres, plus contraints, il faut faire les choses plus vite et à moindre coût —les honoraires ont chuté de façon importante. Je ne sais pas à quel point les agences vont survivre à ça, on est assez inquiets pour l’avenir", explique Anouck.  Pour Nicolas, le problème vient aussi de quelques "architectes starisés", dont les caprices ont "durablement érodé" l’image de la profession. "On passe pour des artistes irresponsables qui ne respectent pas les délais, ni les prix. Alors les clients préfèrent passer directement par un bureau d’études, en pensant que ce sera plus sécurisé", regrette-t-il. "Mais le travail de synthèse, de cohérence du projet est nécessaire, et il n’y a que nous qui pouvons le faire."

Le pavillon de la France à l'exposition universelle de Milan

Commande 100% publique réalisée grâce à l’engagement de sept ministères, le Pavillon de la France à l’Exposition universelle de Milan fait aujourd’hui figure d’exception. Montrer le potentiel d’un terroir, Anouk et Nicolas l’avaient déjà fait, mais à l’échelle d’un territoire.

PL'intérieur du pavillon de la France à l'exposition universelle de Milanour le réaliser sur le thème imposé de  la nourriture, les deux architectes font appel à un charpentier du Jura. Plus de 1 500 mètres cubes de bois pour reproduire la forme vallonnée de l’Hexagone, et des produits du terroir suspendus à la charpente. "L’identité de la France au regard de l’alimentation, c’est la diversité de ses territoires — montagnes, plaines, vallées — qui donne des produits différents", explique Anouk. "Pour montrer ce grand potentiel, on a suspendu la scénographie, comme un paysage inversé, pour la rendre plus facilement visible." Le duo a voulu "donner une image haute couture du bois" tout en façonnant "un bâtiment presque rustique". Le pavillon est la propriété de l’État, qui a investi au total 20 millions d’euros pour sa réalisation.

Pour Anouck Legendre et Nicolas Desmazières, l’aventure est déjà derrière eux. En juin prochain, sera inaugurée la Cité du vin. Une forme organique, ondulante et chatoyante, posée au bord de l’eau et qui s’élève soudain vers le ciel. Une idée "venue d’une émotion en goûtant un grand vin: il a erré dans ses possibles et tout à coup, il s’est révélé." Une originalité qui, une nouvelle fois, leur a permis de se démarquer.

 
Portrait réalisé par Nora Bouazzouni
   
 
Le Pavillon de la France à l’Exposition universelle de Milan c’est :
  • 2 300 000 visiteurs sur 184 jours
  • 700 délégations officielles reçues, soit plus de 14 000 personnes représentant les instances européennes et internationales
  • 3 600 m² de surface pour le Pavillon France dont 1 100 m² scénographiés et un jardin agricole, le seul vrai jardin de l’Expo
  • 20 millions d’euros d’investissement public répartis entre 7 ministères engagés dans l’événement
  • près de 3 000 élèves et étudiants accompagnés dans leurs projets de visite (1 600 Italiens, puis Français, puis autres nationalités)
  • un restaurant gastronomique avec plus de 300 couverts par jour
  • plus de 550 000 baguettes élaborées sur place, 50 fournées de pain par jour, plus de 200 000 viennoiseries dégustées par les visiteurs gourmands, 15 tonnes de farine par mois