28 mai 2015 - Actualité

7e petit déjeuner du 32 avec Dominique Rousseau : "Radicaliser la démocratie"

Le Secrétaire d’État chargé de la réforme de l’État et de la simplification et le Commissaire général à l’investissement organisent régulièrement des petits déjeuners autour de personnalités diverses : philosophes, syndicalistes, entrepreneurs, journalistes, économistes…
 
7e petit déjeuner du 32 avec Dominique RousseauDominique Rousseau est professeur de droit constitutionnel à l’Université Panthéon-Sorbonne, ancien membre du Conseil supérieur de la magistrature et codirecteur de l’École de droit de la Sorbonne. Il s’intéresse principalement au contentieux constitutionnel et à la notion de démocratie, dont il propose un concept alternatif.
 
Pour Dominique Rousseau, le diagnostic est sans appel : les systèmes politiques européens contemporains sont en crise. Les indices qui attestent ce constat sont nombreux : hausse de l’abstention, désertion des partis politiques, apparition d’outsiders sur la scène politique. Pour le juriste, une société est en crise lorsque les parties qui la constituent s’interrogent sur ses principes fondateurs. Les crises ne peuvent être réduites uniquement à des catastrophes conjecturelles, elles sont nécessaires pour évoluer. Face à elles, on observe deux réactions. La première se réfugie dans un passé idéalisé et rassurant. La seconde, celle dans laquelle s’inscrit Dominique Rousseau, est optimiste, prône la rencontre et la découverte.
 
Dans Radicaliser la démocratie, Dominique Rousseau propose une réflexion qui ne fonctionne que si l’on postule que la crise actuelle est systémique. On peut alors présager des bouleversements aussi importants que ceux de la Renaissance ou des Lumières. Pourtant, les intellectuels et dirigeants politiques contemporains  demeurent dans le système de pensée du XIXème siècle. On n’ose pas dire que l’État nation est une notion obsolète, qu’il est nécessaire de formuler de nouveaux concepts.
 
Parmi ces nouveaux concepts, le principe de représentation écart. Dominique Rousseau n’est pas partisan de la démocratie directe. Pour lui, la démocratie représentative est le système permettant au citoyen de sortir de sa qualité d’individu pour devenir citoyen. Toutefois, si la représentation est nécessaire pour façonner des citoyens, elle les étouffe ensuite. Derrière l’idéal d’un corps uni entre citoyens et représentants, se cache la question de la détention du pouvoir.
La représentation dite "écart" refuse la fusion qui conduit à une captation du pouvoir. Au contraire, elle prend en compte l’écart existant entre les représentants et les représentés. Plus concrètement, la représentation-écart plaide pour la collaboration continue des citoyens dans la production de la loi et donc, pour la participation politique des Français entre les suffrages.
 
Dans sa réflexion pour refonder la démocratie, Dominique Rousseau pose le constat de la double identité du peuple. L’article 2 de la Constitution définit la République comme le gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple. Cette répétition est source de confusion. Les premiers et derniers usages du mot "peuple" renvoient à l’idée concrète de la somme des Français. Le second est une notion abstraite, c’est la Nation. L’Assemblée nationale représente le Peuple – avec une majuscule. Aujourd’hui, le peuple – sans majuscule - est-il correctement représenté ? Pour D. Rousseau, la situation est analogue à celle de l’Ancien régime : "Qu'est-ce que le Tiers-État ? - Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique ? - Rien. Que demande-t-il ? - A être quelque chose." Cette absence de représentation expliquerait les succès électoraux de partis politiques comme Podemos : les électeurs choisissent des acteurs à qui ils peuvent s’identifier pour les gouverner.
 
Il y a un changement de paradigme dans la société. Il faut accepter que l’unité de référence soit l’individu. Les individus agissent, certes, pour leurs intérêts mais aussi et de manière presque simultanée, pour l’intérêt de leurs pairs. Il se "connectent" pour créer un espace commun. Les événements du 11 janvier en sont l’échos, ils semblent actualiser la citation de Camus : "Je me révolte, donc nous sommes" : "Je suis Charlie, je suis juif, je suis flic et je suis musulman". L’emploi de la première personne évoque un principe d’égalité. Cependant, cette égalité contraste avec la définition plus abstraite et jacobine de notre histoire politique. Entre l’égalité jacobine qui déclare "je ne veux pas savoir" et celle, communautariste "je suis d’une certaine confession, je veux l’égalité dans mon groupe mais ailleurs, je m’en fiche", prônons l’égalité de reconnaissance "c’est en reconnaissant les différences des autres que je réclame l’égalité". Cette nouvelle définition est une formidable perspective pour construire une nouvelle société qui n’aurait pas prétention à l’unicité. La somme de ces trois principes constitue ce que D. Rousseau appelle la "démocratie continue".